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Retour sur la conférence avec Son Excellence Darko Tanaskovic : La Turquie d'Erdogan, entre l'Europe et la Russie

14 décembre 2016

Son Excellence Darko Tanaskovic : J’avoue mon ignorance sur ce Cercle que je découvre avec plaisir. Il me faut au moins 4 heures pour parler de ce thème complexe. Je ferai donc de mon mieux pour avancer des propos. Je n’ai aucune prétention pour expliquer quelque chose d’aussi complexe. Mais il y a des vérités historiques. Le problème est de trouver la mesure dans la dialectique permanente de continuité et discontinuité de l’Histoire. C’est le cas dans les relations avec la Russie. Pour aborder ce thème, il faudrait une grille analytique, mais on n’en aura pas le temps. On ne peut prendre en considération tous les éléments. Avec une casquette de diplomate, il est difficile de s’exprimer. J’éviterai des jugements de valeur.

Si on parle de la Turquie d’aujourd’hui, il y a quelques concepts clés à prendre en considération : le contexte global, le contexte macro-global, le rôle d’Erdogan… Quand il faut faire des choix, deux concepts interviennent : le néo-otomanisme et la crise de l’automne arabe. C’est en fait le contexte global qui est en plein mouvement.

Le contexte macro-régional est marqué lui aussi, du fait des appartenances multiples de la Turquie. Le pays a toujours essayé de tirer avantage de ces appartenances multiples. La Turquie a dû faire des choix, mais elle a aussi fait de mauvais calculs, comme en témoigne la grande faillite sur le printemps arabe.

Politique étrangère

Les années 1990 ont été marquées par un néo-ottomanisme, terme qui m’est cher. Il s’agit d’une stratégie profonde, qui a été dépassée par l’erdoganisme. On peut discuter ce concept, mais alors il faut trouver un terme plus efficace.

Islamisation progressive

Le caractère laïque du pays change depuis les années 1970. Il y a eu des difficultés avec la guerre de Bosnie. La réislamisation a eu lieu en même temps que l’émergence du néo-ottomanisme. Mais il est difficile de parler de réislamisation quand 90 % de la population est musulmane. Cela signifie en fait que l’Islam rentre dans la sphère de valeurs de musulmans devenus séculaires. Ainsi, Erdogan est un musulman assumé. Cela a conduit à la création de réalités parallèles.

Il est difficile de parler de réislamisation

quand 90 % de la population est musulmane.

Cela signifie en fait que l’Islam

rentre dans la sphère de valeurs

de musulmans devenus séculaires.

 

Crise de la démocratie

En Turquie, il y a des élections régulières dans une atmosphère démocratique. Le pays est donc une démocratie. C’est aujourd’hui l’unique pays musulman où c’est le cas. Mais il faut faire la différence entre une vraie démocratie et les régimes majoritaristes. On peut dire que la démocratie est donc bel et bien en crise, alors que pour Erdogan, « la démocratie est le moyen, mais pas la fin en soi ».

 

Rôle central d’Erdogan

La Turquie d’Atatürk est semblable à la Turquie d’Erdogan. Il a lancé le principe de néo-ottomanisme et est à l’origine de la personnalisation du politique en Turquie. Ce que nous avons maintenant échappe à l’idéologie politique articulée, il faut donc se référer à la profondeur stratégique. Erdogan, c’est aussi la dérive autoritaire, liée à une véritable réussite économique. En 2003, la Turquie s’est érigée en modèle pour le Moyen-Orient, grâce au travail d’intellectuels arabes qui allait dans ce sens. Après 2007, c’est un bonapartisme à la turque qui s’est instauré. La visite des complexes impériaux est une autre facette de ce rôle d’Erdogan : كل (culié, « tout » en arabe). Pendant le coup d’État raté, on pouvait lire ainsi « victoire d’Ankara », en utilisant ce terme de culié. Cela met en lumière une vision spécifique du système présidentiel : avec les vizirs, donc sans exagération. Par ailleurs, la frilosité consolide la place majeure d’Erdogan. Il en a parfaitement conscience, à l’avenir de nous dire jusqu’où cela le portera, avec le risque d’une fin malheureuse.

Mais il est faux de penser que les choses commencent seulement. Il y a un véritable arrière-plan historique : pas de sincérité dans cette politique ; pas d’illusion sur les relations avec la Russie ; pragmatisme vis-à-vis des intérêts… Même dans les années 1990, quand la Turquie était plus proche de l’UE, Erdogan n’était pas vraiment intéressé comme l’a éclairé la conversation avec le futur pape Benoît XVI : c’était une idée anti-historique ; la Turquie n’appartient pas à l’Europe.

Ce qui m’a permis personnellement de comprendre la Turquie, c’est une discussion entendue. Alors qu’Erdogan était un excellent maire d’Istanbul comme Saddam quand il s’occupait de l’industrie irakienne, j’ai été invité par lui. Je me suis trouvé dans une salle comme celle-ci et Erdogan était entouré des députés de son parti qui lui posait tous la même question : pourquoi l’Europe, alors que cela conduit au chantage d’États qui n’existaient pas même quand ils étaient un Empire ? La réponse d’Erdogan était éclairante : « Qu’ils nous laissent entrer et après ils verront qui nous sommes vraiment » ! C’est ensuite dans cette optique qu’il a marginalisé l’armée, son rival, en légitimant ce fait par la nécessité pour entrer dans l’UE. Il a éliminé l’armée démocratiquement, en disant que c’était pour aller vers l’Europe.

 

En 2003, la Turquie s’est érigée en modèle pour le Moyen-Orient,

grâce au travail d’intellectuels arabes qui allait dans ce sens.

Après 2007, c’est un bonapartisme à la turque qui s’est instauré.

Sortie de l’isolement diplomatique

Le 9 août 2016 a lieu une rencontre à Saint-Pétersbourg pour rétablir les relations après novembre 2015 et l’accident d’avion. Mais la volonté de renouer est manifestée dès juin. Auparavant, la Turquie souffrait d’isolement diplomatique en raison du printemps arabe. Il était donc nécessaire de régler ses problèmes avec ses voisins pour accéder à un rôle de puissance mondiale. Il s’agit en fait d’avoir une relation apaisée avec les pays voisins pour pouvoir ensuite voir plus loin. Mais finalement, la Turquie n’a pu trouver d’allié dans ses voisins.

La crise syrienne a été l’occasion de sortir de l’isolement diplomatique. Sa position est toujours indépendante de la coalition à laquelle le pays appartient. Mais à l’heure du coup d’État, on a pu remarquer que Poutine était un des premiers à condamner et qu’il n’a rien trouvé à redire sur les purges. Cela s’oppose aux réactions de Washington et de Bruxelles, qui ont conduit à la fureur d’Ankara, considérant qu’ils étaient responsables du chaos, qu’ils étaient responsables de tout et qu’ils critiquaient sans moralité qui puisse les légitimer.

 

Revirement d’alliance avec la Russie ?

C’est peu probable parce que les États-Unis et l’UE sont au plus bas. C’est peu réaliste d’envisager un renversement complet. La Turquie voyait en fait différemment son rôle dans l’eurasisme rempart au pacte de Varsovie, mais n’avait aucune autonomie diplomatique. Après la chute du mur, la politique s’est muselée. L’idée de « pont entre l’Europe et l’Asie » a été beaucoup utilisée, mais superficiellement. En Turquie, on n’est très insatisfait de cela, car on s’y considère comme le cœur de l’Eurasie. Mais Alexandre Dougguine n’avait pas cette idée de l’Eurasie.

 

Relation avec la Serbie

Les Serbes sont proches des Russes qui les aident toujours. Mais la Turquie est un grand pays qui a une autre histoire avec l’Islam : elle ne peut pas se comporter comme on voudrait qu’elle se comporte. Les Russes ont une autre conception. Les intérêts géostratégiques Russie-Turquie ne peuvent se marier. C’est un jeu d’ego qui s’instaure alors que la Serbie est un petit acteur au milieu d’un grand jeu de partenaires.

 

Relation avec l’Europe et les États-Unis

Économiquement, la Turquie est tournée vers l’Europe. L’alliance avec l’OTAN constitue par ailleurs un socle géostratégique auquel Erdogan ne peut renoncer. Par contre, il peut changer le rapport de force. La relation États-Unis — Turquie était en crise pendant la deuxième guerre du Golfe ce qui a conduit à l’ouverture d’un nouveau front en Irak. Il n’y avait pas de permis du Parlement turc pour utiliser le territoire, d’où le désenchantement de Collin Pawell. Cela a beaucoup changé les relations entre les deux pays, et ce de manière durable. Jamais la pleine confiance n’a régné et tout a dû changer au niveau des systèmes de bases. Il ne faut pas sous-estimer la capacité à créer des problèmes dans cet environnement.

L’objectif de la Turquie, c’est d’utiliser le rapprochement avec Moscou comme un levier de pression face à l’UE et aux États-Unis. Face à l’UE, elle dispose d’un levier simple dans la crise des migrants : les frontières, d’autant plus que les frictions majeures sont dues au conflit syrien. Erdogan aime faire du chantage et est aussi objet de chantage. Par exemple, le peuple kurde, qui n’a pas d’État, est utile pour déstabiliser les pays où les Kurdes vivent. C’est similaire au cas des Albanais dans les Balkans, qui ont des problèmes avec tout le monde. C’est la même chose avec les Kurdes, alors que les Turcs sont intraitables sur certaines questions comme le génocide arménien, mais aussi la question kurde.

 

L’objectif de la Turquie,

c’est d’utiliser le rapprochement avec Moscou

comme un levier de pression

face à l’UE et aux États-Unis.

Face à l’UE, elle dispose d’un levier simple

dans la crise des migrants : les frontières.

 

 

Apports d’Erdogan

L’aspect positif, c’est le respect de la raison d’Etat, du drapeau, de l’hymne, comme en témoignent les réactions quand Erdogan a appelé à se mobiliser après le coup d’État. Erdogan a créé une classe moyenne qui n’existait pas avant, qui est satisfaite de sa position et qui est prête à mourir pour celui qui lui a donné cette position. C’est pour cela qu’on peut en Turquie utiliser la force armée sans consentement du Parlement, car c’est fait pour la Patrie, ce qui est tout à fait différent dans bien des pays.

Ainsi, il y a eu conciliation sur le domaine économique. Cela a été permis par la relance des relations commerciales, la construction des gazoducs. Il n’y, dans cette stratégie, pas de grandes idéologies. Même si les mouvements historiques sont importants et qu’il y a eu réorientation de l’histoire, il reste des éléments qui peuvent conduire au désordre, c’est toute la question des continuités et des discontinuités. Cette position devrait être le moyen de mise en œuvre d’un nouvel ordre mondial. Ainsi, la vieille Europe n’intéresse plus, elle est devenue la périphérie du Monde. Or, ceux qui se considèrent européens dans les Balkans sont tristes, car aujourd’hui, n’apparaissent que les États-Unis, la Chine, la Russie et la Turquie qui essaie de se faire une place. L’Europe, elle, s’efface. D’ici 2023, la Turquie devrait devenir un des plus puissants États du monde, à l’heure où sera célébré le centenaire de la Révolution d’Atatürk.

Conférence d'Anna Gishkina • Конференция с Анна Гишкина

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Conférence de Jean-François Geneste • Конференция с Жан-Франсуа Женест
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Conférence d'Igor Mirovic • Конференция с Игорь Миркович
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