Le cercle Pouchkine a vocation à contribuer au rapprochement entre la France et la Russie notamment en favorisant un dialogue efficace au sein de la société civile entre les jeunes pousses issues des milieux politiques, économiques, associatifs et culturels.

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Пушкинский клуб призван содействовать сближению между Францией и Россией путём организации эффективного диалога внутри гражданского общества: среди молодых предпринимателей, принадлежащих различным политическим, экономическим,  культурным кругам обеих стран.

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Retour sur la conférence

de Yannick Jaffré

26 avril 2017

Alors que nous souffrons d’une pratique hors-sol de la politique, le propos de ce soir sera de faire dialoguer France et Russie au travers de leur philosophie. En effet, certains, que l’on pourrait nommer les déconstructeurs, jouent avec les concepts sans les intégrer dans l’Histoire nationale.

 

Le sentiment national russe se constitue après la Révolution. Ce sentiment national se constitue et mûrit à l’heure de la Rus’ de Kiev (Киевская Русь). Mais déjà, il existe une sujétion : c’est le joug Tatare. Mais c’est fondamental pour comprendre la psychologie russe de façon négative : en effet, il n’y a pas de legs de la présence mongole en Russie. En revanche, la Russie en tient son sentiment de fragilité territoriale et se crainte de perdre son indépendance.

Ainsi, l’Etat russe est d’abord libérateur, en se fondant sur la puissance. Il existe une crainte que ce territoire, aux contours quasi illimités, soit envahi. La Russie devient ensuite une puissance conquérante : on passe du bouclier au glaive (ce qui n’est pas sans rappeler le sigle du FSB) et il ne se distingue pas encore d’un Etat féodal en tant qu’Etat souverain tenu par le prince et à dimension unitaire. On ne fait en fait pas encore la distinction.

Au XIIIème siècle, en France, Saint Louis, lui, procède à des rétrocessions selon le principe féodal. Mais dès l’arrivée de Philippe Le Bel, l’Etat devient impersonnel et souverain.
En Russie, les princes compensent la crainte de la menace à la puissance et à l’intégrité territoriale par la pratique de l’autocratie en tant que pouvoir qui libère de l’étranger (selon la compréhension négative). Dans cette féodalité russe, au contraire du cas de la féodalité française, il n’y a pas de coutume et de là découle la nécessité de brutalité. Et ainsi, l’Histoire de l’Etat russe prend un aspect violent, avec Yvan le Terrible qui crée l’Oprichnina (опри́чнина), première classe pour l’Etat et par l’Etat donnant une image de tyrannie. Il n’y a alors pas de dialectique entre Etat et société civile : l’Etat est puissant et solitaire.

Ainsi en Russie, la Nation précède l’Etat et attend l’Etat.

En France au contraire, la Nation se construit parallèlement à l’Etat. Le sentiment national ‘affirme ainsi au moment de la Guerre de 100 ans. De même, le débat sur les frontières naturelles amorcé par Richelieu qui évoque les incertitudes frontalières vient à alimenter cette affirmation, quand bien même les frontières présentent bien plus de certitudes qu’en Russie.

C’est ce qui fonde justement la distinction la plus fondamentale : en France, le roi est empereur en son Royaume mais la France s’est d’abord construite comme une Nation ; en Russie, la conception impériale prévaut et dès le XV-XVIème émerge l’idéologie d’Etat  de la IIIème Rome. Cette idéologie de la IIIème Rome propose de reprendre le glaive de l’Empire. Ainsi, le messianisme russe est pétri par l’orthodoxie, mais reste pourtant prudent : ainsi, il n’y a pas de conversion de force, car l’orthodoxie est beaucoup moins prosélyte. En effet, tant que le peuple russe est pérenne, l’orthodoxie est sauve. En France au contraire, le messianisme est un messianisme de civilisation, qui trouve tout son sens avec la colonisation qui porte l’idée de transmettre un ensemble d’enseignements et d’institutions qui relèvent plus de l’école républicaine que du salut mystique.

Côté russe, on rencontre quelque chose d’analogue, mais un mode plus souverain : on laisse aux peuples fédérés leurs coutumes, car la Russie est d’abord un Empire tellurique qui s’inquiète d’abord de son territoire.

Les deux Nations abritent un patrimoine réel, mais la Nation russe est plus mystique de politique, il s’agit bien plutôt d’une citadelle que d’un édifice juridique. Le dessein de la France, je pense, n’est pas de refaire Rome. C’est une Nation qui construit son unité sur la continuité de son territoire. Voici dressé le tableau des différences entre Russie et France.

L'Histoire de l’Etat russe prend un aspect violent,

avec Yvan le Terrible qui crée l’Oprichnina (опри́чнина),

première classe pour l’Etat et par l’Etat

donnant une image de tyrannie.

Il n’y a alors pas de dialectique entre Etat et société civile :

l’Etat est puissant et solitaire.

Ainsi en Russie, la Nation précède l’Etat et attend l’Etat.

 

Voyons ensuite les points communs. Tout d’abord, l’Empire russe est relativement assimilateur (jusqu’à une certaine limite, celle des soviétiques avec les parades des souverainetés). C’est à mettre tant en perspective avec la vision de l’Etat portée par Karl Schmidt, mais aussi avec la conception décisionniste de l’Etat. En Russie, on assiste au primat du politique, ce qui est tempéré en France par la liberté locale et l’existence de la société civile, mais aussi le primat de la loi du statut sur la coutume. Demeure un point commun entre Russie et France, celui du légicentrisme. Ainsi, c’est l’Etat qui prime sur la coutume. On dit souvent à cet égard que la France est une monarchie républicaine car on attend souvent que le roi protège les français contre les grands. C’est tout à fait lié au triptyque du Prince de Machiavel (Etat, Peuple, Grands). Ainsi, le peuple peut choisir l’un, contre l’autre ; et inversement. Ainsi en Russie, on a l’exemple de Pierre le Grand qui édifie Saint-Pétersbourg sur 20 000 cadavres et impose à l’aristocratie des obligations de service civil, que supprimera ensuite Pierre III. En France, Louis XIV fait de même quand il procède à la domestication de son aristocratie à Versailles. Dans les deux cas, on attend de l’Etat qu’il sauvegarde l’intérêt de la Nation.

 

 

Il existe enfin des influences réciproques. Pour ce qui est de la philosophie politique, le mouvement va surtout de la France vers la Russie, comme en témoigne la Constitution de 1993, largement inspirée de celle de la Vème République. Le légalisme de Poutine, de même, alors qu’on parle de « dictature de la loi », conduit à faire prévaloir l’ordre légal (n’oublions en effet pas que Poutine est un juriste). Quand il parle de dictature de loi, il s’inscrit dans l’égide de Tocqueville qui écrivait :

«  Ce que les légistes aiment par-dessus toutes choses, c’est la vue de l’ordre, et la plus grande garantie de l’ordre est l’autorité. Il ne faut d’ailleurs pas oublier que, s’ils prisent la liberté, ils placent en général la légalité bien au-dessus d’elle ; ils craignent moins la tyrannie que l’arbitraire […]. »
(De La Démocratie En Amérique, Volume III).

 Ainsi, le légalisme diffère des libertés de tout ordre mais prend le sens des libertés comme garanties par l’Etat, d’où la phrase de Poutine : « Plus l’Etat est fort, plus l’Homme est libre ». En effet, pour lui, dans un Etat qui n’est pas un Etat de droit, l’Homme ne peut être libre. C’est une conception qui s’oppose à l’arbitraire qu’a connu longtemps la Russie et qui n’est pas non plus sans rappeler les mots de Fouché à l’heure du 18 Brumaire :

« Le gouvernement fut oppresseur, parce qu’il fut faible ; celui qui lui succède s’impose le devoir d’être fort pour remplir celui d’être juste. »

C’est en fait une philosophie politique pratique et dans cette dialectique machiavélienne, Poutine a joué un jeu magistral, la mise au pas des olligarques, ce que résume Yury Felshtinsky ainsi :

« Le FSB et les silovikis sont des hommes de pouvoir qui ne croient pas en l’argent, alors que les olligarques sont des hommes qui pensent qu’on peut acheter le pouvoir. […] Du fait de Poutine, il reste des riches, mais il n’y a plus d’olligarques ».

Enfin, venons en à l’actualité immédiate. Paradoxalement, la Russie de Poutine s’est philosophiquement inspirée de la France alors que nous nous tournons vers la Russie, nostalgiques d’une France que nous avons perdue. Retrouver la réalité de la politique française se fera ainsi en regardant du côté russe.

L’autre nostalgie, c’est celle de la grandeur et de la légitimité charismatique dans son appréciation schmidtienne (prendre des décisions dans des moments de crises pour sa Nation).
La grande maîtrise de la diplomatie dont fait preuve Poutine, avec des décisions coulées dans des formes légalement praticables et authentiquement au service de son peuple et de sa Nation constituée s’oppose à notre manque de soucis du temps long.

Ainsi, dans une mondialisation effroyable, je penserai le redressement national possible mais ardu.

La grande maîtrise de la diplomatie dont fait preuve Poutine,

avec des décisions coulées dans des formes légalement praticables

et authentiquement au service de son peuple et de sa Nation constituée

s’oppose à notre manque de soucis du temps long.

 

Questions du public :

Quid des distinctions étatiques entre France et Russie qui peuvent s’articuler autour, notamment, de la notion d’Etat sacré ?

La question est énorme et tient beaucoup à la différence entre le lien du politique à l’orthodxie et du politique au catholicisme. Il apparaît que Poutine aliment cette identité sans mener une politique de civilisation orthodoxe, en tout cas pas à l’extérieur de la Russie.

La Russie est un Etat légaliste, car il n’est pas seulement fonctionnel, sans untité nationale.
Quant au « je sens donc je suis » russe, il illustre toute la différence entre le civisme patriotique français et la mystique russe, en tant que veine affective qui n’explique pas la politique de Poutine, mais qui l’appuie tout à la fois. Mais il y a en Russie des gens très rationnels aussi, comme les Nasbols qui trouvent Poutine mou et pensent qu’il faut une « bonne violence ».

 

Le renouveau orthodoxe peut-il atténuer les idées des Lumières ?

La France n’a pas pénétré l’âme russe uniquement par l’Etat, mais très peu par les Lumières. Cette influence a été surtout vivante à la tête de l’Etat avec Catherine II, passant pour despote éclairée. Reste que l’ultrarationnalisme n’est pas à craindre en Russie.

 

La notion de souveranisme n’est-elle pas propre à l’Occident et peu pertinente pour la Russie ? Une société civile peut-elle encore émerger en Russie ?

Sur la notion d’identité, il pourrait y avoir une différence d’appréciation entre Europe ou un ensemble slave indépendant. Mais quand on parle de souveraineté, c’est que quelle que soit votre définition de l’identité, Poutine la défend.

La société civile bourgeoise à l’occidentale ne se construit pas d’un claquement de doigts, en témoigne la « bourgeoisie patriote », qui aurait dû être légaliste. Mais des signes montrent que la légalité progresse : Poutine a organisé le barreau, les choses s’organisent moins dans l’informel. Il n’est donc pas exclu qu’une bourgeoisie patriote émerge.

 

Supralégalité : que fait Poutine pour que l’institution lui survive ?

Poutine est hégélien, cherchant à synthétiser le décisionnisme schmidtien et la nécessité d’une société civile qui ne doit pas surmonter l’Etat. Poutine a produit un Etat identitaire au service d’une Nation et a développé les libertés individuelles, sans qu’elles le soient autant qu’en Occident.

Conférence d'Anna Gishkina • Конференция с Анна Гишкина

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