Les parents d’Alexandre Pouchkine sont Sergueï Lvovitch Pouchkine (1770-1848), officier devenu fonctionnaire, versificateur amateur et acteur de salon, et Nadejda Ossipovna Hannibal (1775-1836), la « belle Créole » des salons pétersbourgeois, petite-fille d’Abraham Hannibal. Mariés en 1796, ils eurent huit enfants, dont trois seulement devinrent adultes : Olga, Alexandre et Lev. Ce portrait croisé s’appuie sur les notices biographiques françaises et russes, et signale chaque fois que les sources divergent.

Deux fiches côte à côte : ce que l’on sait de façon assurée

Avant le récit, un tableau permet de comparer les deux parents sur les points que les notices russes et françaises établissent clairement. Les dates sont données selon le calendrier julien alors en vigueur en Russie, sauf mention contraire.

Sergueï Lvovitch PouchkineNadejda Ossipovna Pouchkina, née Hannibal
Naissance23 mai 1770, Saint-Pétersbourg21 juin 1775, Souïda
ParentsLev Alexandrovitch Pouchkine et sa seconde épouse, Olga Vassilievna TchitchérinaOssip Hannibal et Maria Alexeïevna Pouchkina
Éducationdomestique, « à la française »soignée, excellent français
Parcoursgarde impériale, puis Commissariat de l’arméemariée à 21 ans, vie de société avec son mari
Surnom ou réputationhomme d’esprit, calembouriste, bon acteur« la belle Créole »
MortMoscou, fin juin 1848Saint-Pétersbourg, mars 1836
Sépulturemonastère de Sviatogorskmonastère de Sviatogorsk

Deux précisions sur ce tableau. D’abord, la date de mort de Sergueï Lvovitch varie : la notice russe donne le 28 juin 1848 (10 juillet grégorien), la notice française le 29 juin ; l’écart d’un jour tient aux sources, pas à un événement. Ensuite, la mort de Nadejda est indiquée au 17 mars julien, soit le 29 mars du calendrier grégorien.

Sergueï Lvovitch : un officier lettré devenu fonctionnaire

Sergueï Lvovitch est le fils de Lev Alexandrovitch Pouchkine (1723-1790) et de sa seconde épouse. Il reçoit une éducation domestique à la française, comme beaucoup de jeunes nobles de la fin du XVIIIe siècle. Inscrit dans l’armée dès 1775 puis transféré dans la garde, il est sergent au régiment Izmaïlovski de 1777 à 1791, puis enseigne et capitaine-lieutenant. Il quitte le bataillon de chasseurs de la garde en septembre 1797 et s’installe à Moscou l’année suivante.

Sa seconde carrière est civile. Il entre dans les services du Commissariat, l’administration chargée de l’approvisionnement de l’armée, y monte dans la table des rangs et devient conseiller militaire en juin 1812. Il reçoit l’ordre de Saint-Vladimir de quatrième classe en 1811, dirige à Varsovie la commission du Commissariat de l’armée de réserve, puis prend sa retraite en janvier 1817 avec le rang de cinquième classe. La notice russe ajoute un détail moins connu : à Varsovie, il entre en franc-maçonnerie, dans la loge du « Bouclier du Nord », où il est agrégé en octobre 1817.

Ce parcours n’a rien d’exceptionnel pour un noble de son milieu. Ce qui le fait connaître, ce sont ses talents de société, que les deux notices résument presque dans les mêmes termes :

  • L'esprit : il passe pour un homme d'une ingéniosité rare, amateur de calembours, sans égal pour organiser une fête.
  • Les vers : il écrit des poèmes en français, la langue de son éducation et de ses lectures.
  • La scène : il participe à des spectacles et à des lectures publiques, et la notice française précise qu'il joue Molière ou Racine.
  • La bibliothèque : c'est dans les livres de son père que le jeune Alexandre découvre, d'après la notice russe du poète, les auteurs français du XVIIe et du XVIIIe siècle.

Le portrait serait incomplet sans l’autre face. La notice française dit de lui qu’il ne sait pas gérer ses biens, et nous y reviendrons plus bas à propos de Boldino.

Nadejda Ossipovna : la « belle Créole » des Hannibal

Nadejda naît à Souïda de Ossip Hannibal et de Maria Alexeïevna Pouchkina. Elle est fille unique. Son père, capitaine d’artillerie navale, avait contracté un second mariage du vivant de sa première épouse ; l’union fut dissoute mais le couple ne se remit jamais ensemble, et c’est sa mère qui se consacra à l’élever. Elle reçoit une éducation soignée, parle très bien le français, passe pour gaie et à l’aise dans le monde.

Son ascendance explique son surnom. Par son père, elle descend d’Abraham Hannibal, l’esclave affranchi par Pierre le Grand, devenu général : l’histoire de cet aïeul, qui fait aussi de Pouchkine son arrière-petit-fils, est racontée dans notre article sur Abraham Hannibal, l’arrière-grand-père africain du poète. Dans la société pétersbourgeoise, cette origine, jointe à sa beauté, lui vaut le nom de « belle Créole ». Un portrait de Xavier de Maistre, conservé grâce à sa descendance, la représente jeune.

Elle épouse Sergueï Lvovitch à l’automne 1796. Les notices ne donnent pas la même date : fin septembre selon la notice russe de Nadejda (église de Voskressenskoïe, près de Kobrino), novembre 1796 selon celle de son mari. La notice russe précise aussi que le couple vécut quarante ans ensemble « dans une affection mutuelle », ce qui nuance l’image d’un ménage purement mondain.

Une maison où l’on parle français

La notice française résume la vie du couple d’une phrase : Sergueï et Nadejda « ne vivent que pour le monde », les sorties, le théâtre, les bals. Les enfants ont une nourrice, des précepteurs, des domestiques, comme c’est la règle dans ce milieu. Le refuge affectif, c’est la grand-mère maternelle, Maria Alexeïevna, ou la nourrice Arina Rodionovna, qui raconte aux enfants des histoires en russe pendant que les parents conversent en français. Le rôle de cette nourrice dans la formation du poète fait l’objet d’un portrait à part, Arina Rodionovna, la nourrice qui conta les contes à Pouchkine.

Cette double éducation, française au salon et russe à l’office, est l’un des traits les plus souvent cités de l’enfance de Pouchkine. Elle a un envers : un père qui reçoit et qui récite, une mère absorbée par la vie de société, des enfants dont l’éducation, selon la notice française, ne prépare pas à un grand sens de la famille.

Un homme en redingote sombre récite des vers, un livre à la main, devant des invités assis à la lueur des bougies dans un salon moscovite du début du XIXe siècle
Déclamer, jouer Molière, improviser des charades : les talents de société de Sergueï Lvovitch ont fait de la maison Pouchkine un lieu où l’on parlait littérature avant d’y parler de gestion.

Le salon des parents n’était pourtant pas un lieu indifférent pour un futur écrivain. Ils fréquentent, selon la même notice, des figures de la vie intellectuelle comme l’historien Nikolaï Karamzine et le poète Vassili Joukovski, dont l’influence sur le jeune Pouchkine fait l’objet d’un article de ce site sur ses maîtres. Et le frère aîné de Sergueï, Vassili Lvovitch (1766-1830), poète lui aussi, apprend à son neveu à écrire en vers, l’accompagne au lycée de Tsarskoïe Selo à l’été 1811 et lui ouvre sa bibliothèque.

Huit enfants, trois adultes : Olga, Alexandre et Lev

Le couple eut huit enfants. Les deux notices s’accordent sur le bilan : trois seulement dépassent l’enfance.

  • Olga (1797-1868) : l'aînée, qui épouse Nikolaï Pavlichtchev (1802-1879).
  • Alexandre (1799-1837) : le poète, né à Moscou, tué en duel à Saint-Pétersbourg.
  • Lev (1805-1852) : le cadet, né à Moscou, dans le Grand Kharitonievski pereoulok ; secrétaire littéraire de son frère au début des années 1820, puis major et fonctionnaire, mort à Odessa à 47 ans.
  • Les cinq autres : Nikolaï (1801-1807), Sofia et Pavel, morts nourrissons en 1809 et 1810, Mikhaïl (né en 1811, sans date de mort dans les notices consultées) et Platon (1817-1819), mort à Mikhaïlovskoïe.

Cette mortalité infantile, courante à l’époque, pèse sur la structure familiale : de huit naissances, il reste un trio. Le sort des enfants d’Alexandre lui-même, puis de sa descendance, est détaillé dans Les enfants et descendants de Pouchkine.

Une mère sévère, un fils préféré : ce que disent les biographies

Les deux notices convergent sur la nature du lien entre Nadejda et son aîné : il fut froid. La mère était sévère avec ses enfants dès leur plus jeune âge, et son préféré était Lev. La notice française va plus loin : il arrivait à Nadejda Ossipovna de regretter ouvertement que ce ne soit pas son fils cadet qui eût réussi comme poète.

Il faut pourtant lire ces jugements avec prudence. Ils viennent de notices de synthèse qui s’appuient elles-mêmes sur des biographies, et plusieurs récits ont pu forcer le trait pour dramatiser la famille. Un fait est mieux établi : les deux parents étaient fiers du talent de leur fils aîné, la notice russe le dit expressément, et appréciaient les hommages que lui rendait la société.

Du côté du père, la notice française est plus sèche encore : lorsque Alexandre croise Sergueï Lvovitch, ils se saluent et échangent quelques politesses, rien de plus, et le poète n’éprouve pas le besoin de le voir. La notice renvoie, comme source, à la biographie de Corinne Pouillot (Belfond, 2005).

Mikhaïlovskoïe, 1824 : la querelle avec le père

L’épisode le plus connu de cette relation se déroule en 1824. Relégué par le pouvoir dans le domaine maternel de Mikhaïlovskoïe, dans le gouvernement de Pskov, Pouchkine y retrouve sa famille. La notice russe de Pouchkine raconte que, peu après son arrivée en 1824, une grosse querelle éclata avec son père, qui avait en fait consenti à exercer un contrôle discret sur son propre fils. À la fin de l’automne, tous les membres de la famille quittèrent Mikhaïlovskoïe.

Ce qui suivit est célèbre : une solitude presque complète, mais un premier automne à Mikhaïlovskoïe fécond, où le poète lit, réfléchit et écrit beaucoup. La notice précise que, contrairement aux craintes de ses amis, l’isolement ne lui fut pas fatal. Sa voisine de Trigorskoïe, Praskovia Ossipova, lui prêta sa bibliothèque.

Les détails de la scène (paroles échangées, menace juridique, rôle exact de chacun) relèvent surtout de biographies que nous n’avons pas pu relire pour cet article ; ils ne sont donc pas reproduits ici. Le fait central, la querelle liée à la surveillance et le départ de la famille, est en revanche documenté dans la notice russe du poète.

Un homme en manteau sombre et haut-de-forme marche derrière une voiture à cheval sur un chemin boueux, au printemps, vers un monastère blanc sur une colline
Le chemin de Sviatogorsk : évocation de la route qu’emprunta en 1836 le convoi de Nadejda Ossipovna, suivi par son seul fils présent.

Argent, terres et Boldino : une noblesse mal gérée

La notice française insiste sur l’autre faiblesse du père : elle décrit le couple comme « presque ruiné » et peu habile à gérer ses biens. Sergueï Lvovitch possède les hameaux de Boldino et de Kistenevo, dans le district d’Arzamas (gouvernement de Nijni Novgorod), soit plus de 7 000 hectares et plus de mille « âmes », mais il ne les visite jamais : les comptes d’exploitation et les doléances des paysans l’ennuient. C’est Alexandre Pouchkine qui devra s’en occuper lui-même dans les années 1830, et c’est à Boldino qu’il passera l’automne de 1830, dont l’histoire est racontée dans l’article sur l’automne de Boldino.

Sergueï Lvovitch avait aussi donné à son fils un serf, Nikita, qui le connaissait depuis l’enfance et qui l’accompagna pratiquement toute sa vie, sauf pendant l’année de Mikhaïlovskoïe, selon la notice russe de Pouchkine.

Il serait injuste de ne retenir que la légèreté. La notice russe de Nadejda parle d’un ménage qui dura quarante ans dans une affection mutuelle, et celle de Sergueï d’un homme apprécié pour sa conversation. Les finances familiales ont été un sujet de tension durable, sans être le seul trait de ce couple.

1836 : la mort de Nadejda et la tombe de Sviatogorsk

Nadejda Ossipovna meurt à Saint-Pétersbourg à la fin de mars 1836. La notice française raconte que, durant la dernière maladie de sa mère, Pouchkine se réconcilia avec elle et qu’elle mesura alors combien elle avait été injuste envers lui. Il fut très affligé par sa mort.

Il fut le seul de la famille à accompagner le convoi funèbre jusqu’au monastère de Sviatogorsk, où elle fut inhumée. À cette occasion, il acquit un emplacement pour sa propre tombe, « comme par prémonition », écrit la notice française. Il y fut enterré l’année suivante, après le duel de janvier 1837 contre Georges d’Anthès. Sergueï Lvovitch survécut à son fils et à sa femme : il mourut à Moscou à la fin de juin 1848. La notice russe indique qu’il est inhumé à Sviatogorsk, mais que sa tombe est perdue.

Où les sources divergent, et ce que cet article ne tranche pas

Trois points méritent d’être signalés au lecteur qui voudrait vérifier.

  • Les dates : la mort de Sergueï Lvovitch est donnée au 28 ou au 29 juin 1848 selon les notices, et la date de naissance de Nadejda comme le 21 juin (2 juillet) 1775 ; le mariage de 1796 tantôt en septembre, tantôt en novembre.
  • Le nombre d'enfants adultes : les notices russe et française comptent trois survivants (Olga, Alexandre, Lev) ; Nikolaï, mort à six ans, n'en fait pas partie.
  • Le jugement sur les parents : « sévère », « mondain », « avare » sont des qualificatifs de biographes ; les notices elles-mêmes les nuancent par l'affection de quarante ans de mariage et la fierté pour le talent d'Alexandre.

Cet article ne conclut donc ni à une enfance malheureuse ni à un foyer idéal. Il retient que les parents de Pouchkine ont fourni au poète une langue (le français du salon), une bibliothèque, un réseau et un nom, tout en laissant à la nourrice et à la grand-mère la part russe et affective de l’éducation.