L’expression siècle d’or de la littérature russe (en russe золотой век русской литературы) désigne traditionnellement le XIXe siècle, encadré par la naissance de Pouchkine en 1799 et la mort de Tchekhov en 1904. En un siècle, la Russie produit un corpus — romans, nouvelles, pièces de théâtre, essais — qui transforme durablement la littérature mondiale. C’est en Russie qu’on invente le roman philosophique moderne (Crime et Châtiment, Les Démons, Les Frères Karamazov), le roman-fresque social (Guerre et Paix, Anna Karenine), la nouvelle psychologique (Tchekhov), la comédie sociale (Gogol, Le Revizor), le roman psychologique contemporain (Tourgueniev).
Ce guide propose une cartographie du siècle d’or en suivant trois fils : les générations (romantique, réaliste, décadente), les courants (slavophiles vs occidentalistes, nihilistes, populistes), et les formes (roman, nouvelle, poème, théâtre). Il permet de situer Pouchkine dans la généalogie dont il est le père.
Première génération : le romantisme (1810-1840)
Karamzine et Joukovski
Avant Pouchkine, Nikolai Karamzine (1766-1826) inaugure la prose moderne avec ses Lettres d’un voyageur russe (1791-1792) et surtout son monumental Histoire de l’État russe (12 volumes, 1816-1829). Karamzine crée une langue noble, sensible, influencée par le sentimentalisme européen.
Vassili Joukovski (1783-1852), son contemporain, importe en Russie la ballade romantique allemande et anglaise. Ses traductions de Burger, Schiller, Byron, Goethe font découvrir aux Russes les grands textes européens. Il est aussi le précepteur d’enfance de Pouchkine et, plus tard, du futur tsar Alexandre II. C’est lui qui aidera Pouchkine dans ses dernières heures au Moika 12.
Pouchkine et Lermontov
Alexandre Pouchkine (1799-1837), le père de la littérature russe : sa biographie, son œuvre poétique, sa prose et son théâtre sont traités dans nos guides dédiés (Biographie, Poésie, Prose, Théâtre). Sur sa stature de “Shakespeare russe” — comparaison forgée dès le XIXe siècle — voir notre entretien avec l’historien Pierre Roussel.
Mikhail Lermontov (1814-1841) est son héritier direct. Officier hussard, poète précoce, il connaît la célébrité avec Mort du Poète (1837), ode violente écrite après le duel de Pouchkine. Exilé au Caucase, il écrit Un héros de notre temps (1840), roman psychologique en cinq récits entrelacés dont le héros, Petchorine, est un superflu — détaché, cynique, intelligent, incapable d’aimer. Lermontov meurt en duel à vingt-sept ans, sur les mêmes flancs caucasiens où Pouchkine avait situé Le Prisonnier du Caucase. Voir notre article Lermontov : l’héritier spirituel.
Griboïedov, Koltsov, Baratynski
Alexandre Griboïedov (1795-1829) écrit une seule pièce, Du malheur d’avoir de l’esprit (Горе от ума, 1823), comédie en vers qui fait entrer dans la langue russe d’innombrables expressions devenues proverbiales. Il meurt à Téhéran, tué par une foule fanatisée lors d’une émeute contre la légation russe.
Alexei Koltsov (1809-1842), poète d’origine paysanne, écrit une lyrique populaire qui préserve les rythmes et le lexique de la chanson russe. Evgueni Baratynski (1800-1844) produit une poésie méditative et philosophique d’une grande densité, souvent considérée comme le meilleur poète après Pouchkine dans les cercles spécialisés.
Deuxième génération : le réalisme (1840-1870)
Gogol
Nikolai Gogol (1809-1852) est la figure pivot entre le romantisme et le réalisme. Les Soirées du hameau près de Dikanka (1831-1832) et Mirgorod (1835), inspirés par l’Ukraine natale, mêlent folklore et fantastique. Le Manteau (1842), Le Nez (1836), Le Journal d’un fou (1835) — les “Nouvelles de Pétersbourg” — créent la ville fantasmagorique russe. Le roman Les Âmes mortes (première partie 1842, deuxième partie brûlée par l’auteur en 1852) invente une satire grotesque de la Russie féodale.
Gogol était un disciple revendiqué de Pouchkine. Les deux écrivains se voyaient régulièrement à Saint-Pétersbourg, et Pouchkine lui aurait suggéré le sujet des Âmes mortes et du Revizor. Après la mort de Pouchkine, Gogol écrit : “Il emporté avec lui un grand secret. Nous devons le chercher sans lui.” Voir Gogol et Pouchkine : amitié et influence.

Tourgueniev
Ivan Tourgueniev (1818-1883) publie les Mémoires d’un chasseur (1852) — recueil de nouvelles sur la vie des serfs russes qui aurait influencé Alexandre II dans sa décision d’abolir le servage en 1861. Ses grands romans — Roudine (1856), Nid de gentilhomme (1859), À la veille (1860), Pères et fils (1862), Fumée (1867) — suivent l’évolution de l’intelligentsia russe confrontée au nihilisme, au populisme, à la question occidentale.
Tourgueniev vit une grande partie de sa vie en France — à Paris et à Bougival où il meurt — et joue un rôle de passeur entre les littératures russe et française. Flaubert, Maupassant, Henry James admiraient son art du récit ramassé et psychologique.
Dostoievski (débuts)
Fiodor Dostoievski (1821-1881) commence par des textes pouchkiniens — Les Pauvres Gens (1846), Le Double (1846) — puis, arrêté en 1849 dans le cercle Petrachevski, est condamné à mort, voit la peine commuée au dernier moment, et passe dix ans en Sibérie. Après 1859, sa deuxième carrière produit les romans majeurs : Souvenirs de la maison des morts (1862), Crime et Châtiment (1866), L’Idiot (1869), Les Démons (1872), L’Adolescent (1875), Les Frères Karamazov (1880).
Troisième génération : les grands romans (1860-1890)
Tolstoï
Léon Tolstoï (1828-1910) construit le roman-fresque russe. Guerre et Paix (1865-1869), qui suit quatre familles à travers les guerres napoléoniennes (1805-1820), est souvent considéré comme le plus grand roman du XIXe siècle. Anna Karenine (1873-1877) raconte la chute d’une femme mariée pour son amour de Vronski, en parallèle avec l’évolution spirituelle de Levine. Après 1880, Tolstoï traverse une crise religieuse qui le pousse à renier sa propre œuvre romanesque et à écrire les fables morales, la Confession, puis le roman tardif Résurrection (1899).
Tolstoï admirait Pouchkine comme modèle d’écriture. Il relisait La Fille du capitaine avant chaque session d’écriture, y admirant la pureté du récit.
Dostoievski (grands romans)
Voir plus haut. Les romans de la deuxième période créent le roman polyphonique — où plusieurs voix, plusieurs idéologies, plusieurs consciences se confrontent sans hiérarchisation narrative — que le critique Mikhail Bakhtine théorisera au XXe siècle. Dostoievski est le premier écrivain mondial à mettre en roman des discussions métaphysiques (existence de Dieu, mal radical, liberté) sans concessions.
Leskov et Tioutchev
Nikolai Leskov (1831-1895) est l’outsider du réalisme, écrivain d’une prose savante enracinée dans les dialectes russes. Lady Macbeth du district de Mtsensk (1865) — dont Chostakovitch tirera un opéra — L’Enchanteur errant (1873) sont des chefs-d’œuvre redécouverts au XXe siècle.
Fiodor Tioutchev (1803-1873), diplomate et poète, produit une lyrique métaphysique souvent considérée comme la plus profonde du siècle d’or après Pouchkine.
Quatrième génération : Tchekhov et la fin du siècle (1880-1904)
Tchekhov
Anton Tchekhov (1860-1904) conclut le siècle d’or. Médecin, nouvelliste par excellence, dramaturge, il écrit des centaines de nouvelles (de Le Steppe 1888 à La Fiancée 1903), quatre pièces majeures (La Mouette 1896, Oncle Vania 1897, Les Trois Sœurs 1901, La Cerisaie 1904). Son art repose sur l’économie absolue, l’ellipse, le dialogue vide qui suggère l’essentiel.
Tchekhov cite Pouchkine comme maître de l’écriture concise. Il dit à un jeune confrère : “Il faut toujours relire Pouchkine.”

Autres figures
Saltykov-Chtchedrine (1826-1889), grand satirique, auteur des Seigneurs Golovlev (1880). Vsevolod Garchine (1855-1888), nouvelliste du pessimisme. Vladimir Soloviov (1853-1900), philosophe et poète qui fait le pont vers le siècle d’argent (symbolisme, acmeisme, futurisme — autre histoire qui s’ouvre avec 1900).
Courants et débats
Tout le XIXe siècle russe est traversé par le débat entre occidentalistes (Belinski, Herzen, Tourgueniev : la Russie doit se moderniser en suivant l’Europe) et slavophiles (Kireievski, Khomiakov, les frères Aksakov : la Russie a une voie originale ancrée dans l’orthodoxie et la communauté paysanne). Ce débat anime la critique littéraire (Belinski, Dobroliubov, Pissarev) et traverse tous les grands romans : Tourgueniev (Pères et fils, Fumée), Dostoievski (Les Démons), Tolstoï (Anna Karenine) y répondent chacun à leur manière.
Les années 1860-1880 voient également monter le nihilisme (négation de toutes les valeurs héritées, figure de Bazarov dans Pères et fils) et le populisme (intellectuels descendant “au peuple” pour le servir et apprendre de lui), puis le terrorisme politique qui culmine dans l’assassinat d’Alexandre II en 1881.
Pouchkine dans ce siècle
Pouchkine est le père reconnu de tous ces écrivains. Il a créé la langue. Il a inventé les formes : roman en vers, poème narratif, nouvelle fantastique, roman historique, drame shakespearien russe. Il a dessiné les grandes figures de héros-types (Oneguine superflu, Tatiana âme russe, Hermann obsessionnel, Pougatchev brigand) qui hanteront le siècle. Au point que, en 1880, à l’inauguration du monument moscovite, Dostoievski pouvait consacrer Pouchkine, génie universel — formule qui est devenue piège, mais qui indique l’aura du personnage cent cinquante ans après sa mort.
Pour approfondir
Pour lire les analyses d’œuvres de Pouchkine et les portraits des écrivains contemporains qui ont entouré le poète, voir les articles du magazine : dix analyses d’œuvres, six portraits, quatre poèmes annotés. Pour comprendre la spécificité du romantisme russe, voir notre guide Le romantisme russe.