L’oeuvre poetique d’Alexandre Pouchkine couvre toute sa vie creatrice, de ses premiers vers au lycee de Tsarskoie Selo en 1813 jusqu’aux derniers poemes acheves a l’automne 1836. Elle represente environ huit cents pieces lyriques, une douzaine de poemes narratifs, quatre contes en vers et un roman en vers — Eugene Oneguine — qui, a lui seul, occupe une place centrale dans la litterature russe.

Pouchkine n’a jamais cesse d’ecrire de la poesie, meme lorsqu’il s’est tourne vers la prose dans les dernieres annees. Sa production poetique forme une matiere continue, retravaillee sans cesse, organisee par lui-meme dans les quatre recueils publies de son vivant (1826, 1829, 1832, 1835). Ce guide propose une cartographie des principales formes et des principales oeuvres.

La lyrique (1813-1836)

Le corpus lyrique couvre vingt-trois ans. Il se laisse ranger en trois periodes.

Les annees de lycee et de Petersbourg (1813-1820)

Les premiers vers imitent d’abord les modeles du XVIIIe siecle — Derjavine, Joukovski, les odes classiques. A partir de 1815-1817, on voit apparaitre une maitrise personnelle : Souvenirs de Tsarskoie Selo (1815), premiere piece publique ; La ville (1815), bucolique ; Le dieu de la guerre (1817). Les premieres pieces politiques (Ode a la liberte, Le village, A Tchaadaiev) datent de 1817-1819. Voir notre poeme annote “A Tchaadaiev” qui rassemble l’ideal civique de cette periode.

L’exil du sud et Mikhailovskoie (1820-1826)

L’exil sud apporte l’influence byronienne. Pouchkine decouvre Byron par les traductions francaises et s’en inspire pour des poemes a ton personnel, melancolique, exotique : Le soleil de jour s’eteint (1820), ecrit sur le bateau qui le menait vers la Crimee, marque l’entree dans la poesie romantique russe.

Illustration 1 — oeuvre poetique pouchkine

A Mikhailovskoie, la lyrique devient meditative, religieuse, prophetique : Le Prophete (1826), voir notre analyse detaillee du poeme, est ecrit peu apres la nouvelle des pendaisons decembristes ; Andre Chenier (1825) honore le poete guillotine sous la Terreur francaise.

Les annees de maturite (1827-1836)

Apres Boldino 1830, la lyrique devient plus concise, plus nue. Matinee d’hiver (1829), Je vous aimais (1829), Pour les rivages d’une lointaine patrie (1830), Mon monument (1836) sont parmi les sommets. Les derniers poemes — Il etait temps… (1836), Quand je me promene hors de la ville pensive… (1836) — ont une sobriete qui annonce la poesie moderne.

Les poemes narratifs

Pouchkine a compose une douzaine de poemy — poemes narratifs longs, entre 500 et 5000 vers — qui forment l’autre pilier de son oeuvre. Ils empruntent au Byron du Don Juan et des Narrations orientales, mais s’en affranchissent rapidement.

Rouslan et Lioudmila (1820) est le premier grand poeme, ecrit a dix-neuf ans. Conte feerique en six chants, il reinvente la matiere slave avec une liberte linguistique qui scandalise les puristes de l’epoque. Voir notre analyse complete.

Le Prisonnier du Caucase (1821), La Fontaine de Bakhtchissarai (1823) et Les Tziganes (1824) forment la trilogie “sud-exotique” ecrite pendant l’exil. Voir Le Prisonnier du Caucase : le Sud exotique et Les Tziganes : poeme de liberte pour une lecture detaillee.

Poltava (1828) est un poeme historique sur la bataille homonyme (1709) ou Pierre le Grand vainquit Charles XII. Il marque la transition vers le mode historique de Pouchkine.

Le Cavalier de bronze (1833, publie posthume) est considere comme le sommet du poeme narratif russe. Ecrit en iambes souples, il raconte l’inondation de Saint-Petersbourg en novembre 1824 a travers le destin du petit fonctionnaire Evgueni, que la perte de sa fiancee Parache plonge dans la folie. L’affrontement final entre Evgueni et la statue equestre de Pierre le Grand (le “cavalier de bronze” de Falconet) est devenu une scene mythique de la litterature russe — analyse dans notre dossier dedie au Cavalier de bronze.

Eugene Oneguine (1823-1831)

Eugene Oneguine merite sa place a part. Commence en mai 1823 a Kichinev, acheve en septembre 1831 a Tsarskoie Selo, le roman en vers suit le dandy Evgueni Oneguine, la jeune noble Tatiana Larina et le poete Lenski dans la Russie des annees 1820. Il est ecrit dans la celebre strophe Oneguine : quatorze vers en iambes quaternaires, schema de rimes aBaBccDDeFFeGG (majuscules = rimes masculines, minuscules = feminines), inventee par Pouchkine pour ce seul ouvrage.

La strophe Oneguine est d’une difficulte technique extreme : 389 strophes, chacune devant fonctionner comme une unite autonome tout en s’inscrivant dans un roman continu. Pouchkine y atteint une aisance quasi-conversationnelle, avec digressions, aphorismes, apostrophes au lecteur, clins d’oeil litteraires. Dostoievski dira que Oneguine a cree la psychologie du heros russe : l’homme superflu, detache, intelligent mais sans usage — prototype dont herite tout le XIXe siecle. Voir notre analyse de Eugene Oneguine.

Contes en vers

Pouchkine a signe quatre contes en vers entre 1830 et 1834, inspires du folklore russe transmis par sa nourrice Arina Rodionovna :

  • Conte du tsar Saltane (1831)
  • Conte du pecheur et du petit poisson (1833)
  • Conte de la princesse morte et des sept chevaliers (1833)
  • Conte du coq d’or (1834)

Ces contes, ecrits dans un trochee chantant tres proche de la langue populaire, sont les premiers textes que les enfants russes apprennent par coeur. Ils ont fait l’objet d’adaptations innombrables en opera (Rimski-Korsakov), ballet, dessin anime, illustration.

Illustration 2 — oeuvre poetique pouchkine

Epigrammes et pieces de circonstance

Toute sa vie, Pouchkine ecrit des epigrammes — pieces courtes, vives, parfois cruelles, visant des personnages de son epoque : ministres reactionnaires (Araktcheev), journalistes mediocres (Kachenovski, Polevoi), rivaux litteraires. Ces epigrammes etaient manuscrites, circulaient de salon en salon, alimentaient la celebrite sulfureuse du poete. Elles lui ont valu beaucoup d’ennemis politiques.

Il ecrit aussi des poemes d’album — destines aux femmes du monde, inscrits sur leurs albums de salon — et des pieces d’amis, pour les anniversaires de lycee (19 octobre 1825, 19 octobre 1836), pour les mariages, les deuils.

La langue : prosodie et registres

La grande innovation de Pouchkine est l’unification de la langue russe litteraire. Avant lui, la haute poesie utilisait un slavon-russe archaique, la prose administrative un russe lourd, la conversation de salon le francais, la chanson populaire le russe rural — quatre langues separees.

Pouchkine fait coexister dans un meme poeme le registre noble (blagoslovi, “beni”), le francais adapte (rendre-vous, etoile), la langue populaire (goloubchik, “mon petit pigeon”), les neologismes. Cette souplesse prosodique permet au poete de passer sans heurt du lyrique au satirique, du meditatif au grave. Elle rend sa langue apte a dire le monde moderne tout en restant russe.

Techniquement, Pouchkine privilegie les mesures classiques — iambe, trochee, amphibraque — avec une prosodie d’une precision absolue. Aucune licence (meme rime imparfaite, meme pied boiteux) ne passe. Ce classicisme formel, au service d’une liberte de ton romantique, fait son style.

Pour aller plus loin

Pour lire la poesie de Pouchkine en trois colonnes (cyrillique, translitteration, francais) avec analyse philologique, consultez notre rubrique magazine et les quatre poemes annotes de reference : Je vous aimais, Le Prophete, Matinee d’hiver, A Tchaadaiev. Pour comprendre la place de Pouchkine dans son epoque, voir notre guide Le romantisme russe. Pour les traductions de reference, la bibliotheque de la Pleiade (Gallimard) a fait paraitre les Oeuvres completes de Pouchkine en deux volumes (2019).