Le theatre occupe une place a part dans l’oeuvre de Pouchkine. Moins volumineux que sa poesie ou sa prose, il est pourtant decisif : deux oeuvres majeures — Boris Godounov et les Petites tragedies — et un drame inacheve — Roussalka — qui toutes bousculent la forme dramatique de leur temps et posent les fondements du theatre russe moderne.
Pouchkine ecrit contre deux modeles dominants. Contre la tragedie classique francaise (Corneille, Racine et leurs imitateurs russes Soumarokov, Kniajnine) : il refuse les trois unites, le vers alexandrin regulier, le petit nombre de personnages. Et contre le drame romantique allemand (Schiller, Goethe) qu’il juge verbeux. Son modele revendique est Shakespeare, qu’il decouvre en 1822-1825 en traduction francaise et qu’il admire pour la liberte, la diversite des registres, et la grandeur des figures historiques.
Boris Godounov (1825)
Ecrit a Mikhailovskoie entre decembre 1824 et novembre 1825, Boris Godounov est la piece maitresse du theatre russe avant Tchekhov. Pouchkine la termine a l’automne 1825 et ecrit a son ami Viazemski : « J’ai applaudi des deux mains en achevant ma piece. Je me suis exclame : Ai da Pouchkine, ai da soukin syn ! » (“Bravo Pouchkine, bravo fils de chien”) — phrase souvent citee comme emblematique de son rapport a son propre genie.
Le sujet
La piece suit la crise dynastique russe de 1598-1605. A la mort du tsar Fedor, fils d’Ivan le Terrible, sans heritier direct (le jeune tsarevitch Dmitri a ete assassine a Ouglitch en 1591), le regent Boris Godounov est elu tsar par un Zemski Sobor. Il regne sept ans, puis apparait un imposteur — le Faux Dmitri — qui pretend etre le tsarevitch miraculeusement sauve, reunit une armee, marche sur Moscou. Boris meurt brusquement en 1605. Le Faux Dmitri prend le pouvoir, qu’il perdra un an plus tard.
Pouchkine suit fidelement l’Histoire de l’Etat russe de Karamzine (volumes X et XI, publies en 1824) qui offrait pour la premiere fois une narration moderne et documentee de cet episode. Mais il depasse la chronique : il fait de Boris un heros tragique habite par le remords — avait-il ou non fait assassiner le tsarevitch ? — et du Faux Dmitri un aventurier complexe, fascinant, pratiquement moderne.
La forme
Boris Godounov comporte 23 scenes distinctes, qui se deplacent geographiquement (Moscou, Cracovie, monastere de Tchoudov, frontiere polonaise) et dans le temps (sur sept ans). C’est une rupture radicale avec les unites classiques. Le vers principal est l’iambe non rime (blanc, en cinq pieds), avec des passages en prose (scene du cabaret a la frontiere, monologues populaires). Les personnages vont du tsar aux moines, des boyards aux vagabonds, des Polonais aux villageois — une fresque sociale entiere.
La scene finale — Le peuple se tait (Народ безмолвствует) — est restee dans l’histoire litteraire russe. Apres la proclamation du Faux Dmitri, le peuple, au lieu d’acclamer, garde un silence lourd de menace. Pouchkine a ajoute cette didascalie en 1830 : elle est devenue l’emblematique representation russe du peuple muet mais juge.
Publication et reception
La piece est interdite de representation et de publication par Nicolas Ier pendant cinq ans. Elle parait enfin en 1831, dans une edition a peine diffusee. La premiere representation date de 1870 — trente-trois ans apres la mort de l’auteur. L’opera de Moussorgski (1869-1872) lui donnera finalement sa notoriete internationale.

Les Petites tragedies (1830)
A Boldino, pendant l’automne 1830, Pouchkine ecrit en quelques semaines quatre miniatures dramatiques qui forment un ensemble connu sous le nom collectif de Petites tragedies (Маленькие трагедии). Chacune explore un vice cardinal a travers une situation dramatique tendue, sur 200 a 500 vers.
Le Chevalier avare
Inspire d’une piece inachevee de Shenstone (The Covetous Knight), Pouchkine y peint le vieux baron, avare, seul avec son or dans sa cave, dans un monologue sublime : « Oui, tout ce qui m’obeit, et rien qui ne m’obeisse. » Le fils ruine supplie le duc ; le duc convoque le pere ; la scene s’acheve sur la mort du baron dans un acces de rage, la cle de son coffre a la main.
L’avarice est portee a sa limite metaphysique : le baron n’aime pas l’or pour ce qu’il permet, mais pour la puissance abstraite de le posseder sans l’utiliser. C’est une des plus grandes meditations sur l’avarice de la litterature mondiale.
Mozart et Salieri
Pouchkine accepte comme verite la legende — fausse historiquement — de l’empoisonnement de Mozart par Antonio Salieri. Il en fait un drame de l’envie : Salieri, compositeur serieux, laborieux, a force de travail et de meditation, voit arriver Mozart, genie leger, frivole, qui cree sans effort. Salieri l’empoisonne au nom de la justice du monde : le genie donne par un dieu injuste doit etre puni.
La piece, tres breve, est portee par deux longs monologues et une scene commune ou Mozart joue a Salieri son Requiem — qu’il ignore etre ecrit pour sa propre mort. Rimski-Korsakov en a tire un opera (1898). La piece a fonde l’interpretation — encore vivante — de Salieri comme empoisonneur.
L’Invite de pierre
Pouchkine reprend le mythe de Don Juan — deja traite par Tirso de Molina, Moliere, Da Ponte/Mozart, Byron — pour une version russe breve, tendue, ramassee en quatre scenes. Don Juan, exile a Madrid, seduit Dona Anna, veuve du commandeur qu’il a tue. Invite chez elle, il plaisante et fait inviter la statue du commandeur au souper. La statue vient et entraine Don Juan dans la mort.
Dans le Don Juan de Pouchkine, l’essentiel n’est pas le seducteur mais l’imposture. Don Juan ment sans arret — sur son nom, ses sentiments, son passe. La statue vient pour confronter le menteur a une verite qui depasse les mots : le silence de la pierre.
Le Festin pendant la peste
Traduction-adaptation d’un fragment du City of the Plague de John Wilson (1816), la derniere piece met en scene un groupe de Londoniens attables au milieu de l’epidemie. Walsingham, le president du festin, chante son Hymne a la peste — « Il est une ivresse dans le combat… » — qui celebre le plaisir de defier la mort. Un pretre entre, l’exhorte a partir. Walsingham reste, seul avec sa coupe, au milieu des mourants.

La piece est la plus courte — 300 vers — et la plus noire. Elle traite du sacrilege : non pas un blaspheme ponctuel, mais la jouissance volontaire de la perte, la fascination pour l’aneantissement.
Ensemble
Les Petites tragedies forment un cycle coherent. Quatre figures negatives — avare, envieux, seducteur, sacrilege — quatre destins tragiques, quatre meditations morales qui echappent a la morale : Pouchkine ne juge pas, il eclaire. Chaque miniature obeit a une economie stricte, fait de la brievete une forme, et anticipe les grandes proses dramatiques du XXe siecle (Tchekhov, Strindberg, Brecht en partie).
Roussalka (1832, inacheve)
Au cours des annees 1832-1835, Pouchkine travaille par intermittences a Roussalka (Русалка, La Sirene), drame en vers inspire du folklore russe. Un prince a seduit et abandonne la fille d’un meunier. Elle se noie dans le Dniepr et revient sous forme de roussalka — esprit des eaux de la mythologie slave — pour hanter et enfin engloutir le prince. Le meunier, devenu fou, vit dans les ruines du moulin.
Pouchkine acheve cinq scenes mais n’a pas le temps de finir la piece. Il s’agit d’une romance folklorique tres differente de ses autres ouvrages — plus proche en cela de ses contes en vers. Dargomyjski en tire un opera en 1856.
La langue dramatique pouchkinienne
Les innovations de forme — rupture des unites, alternance vers/prose, diversite des personnages, brievete des scenes — vont de pair avec une langue dramatique nouvelle. Pouchkine ecrit des dialogues qui sonnent comme des conversations tout en gardant la concentration poetique. Il abandonne le vers alexandrin francais, trop rigide, pour l’iambe pentametrique anglais a la Shakespeare.
Le resultat : une langue dramatiquement efficace, capable de porter la tragedie historique, la miniature morale, le folklore. Cette langue sera refuse par le theatre officiel du temps, mais servira de fondement au theatre russe ulterieur — Ostrovski (L’Orage), Tchekhov (La Mouette, Oncle Vania) s’y referent explicitement.
Pour approfondir
Pour comprendre le contexte de la redaction de Boris Godounov, voir notre guide Biographie de Pouchkine, section “L’exil de Mikhailovskoie”. Pour une mise en perspective avec le reste du siecle theatral russe, voir Le siecle d’or de la litterature russe. L’edition de reference en francais est celle d’Andre Markowicz (Actes Sud, 2011) pour les Petites tragedies, et de Jean-Louis Backes (Pleiade, 2019) pour Boris Godounov.