Le romantisme russe s’étend approximativement de 1815 à 1840 — un quart de siècle pendant lequel la littérature russe, venue tard aux mouvements européens, absorbe simultanément l’idéalisme allemand, la ballade anglaise, le byronisme et la tradition populaire russe, et produit en vingt-cinq ans les œuvres qui fondent sa modernité.

Ce guide examine les figures principales — Joukovski, Pouchkine, Lermontov, Baratynski, Tioutchev, Griboïedov — les influences étrangères (Schiller, Byron, Hugo), et la spécificité russe du mouvement qui le distingue de ses modèles européens.

Contexte : la Russie après 1815

La victoire russe contre Napoléon en 1812-1814 transforme le rapport de la Russie à l’Europe. Les officiers russes, entrés à Paris, y découvrent les idéaux de la Révolution française, les sociétés secrètes, les mouvements de libération nationale. De retour à Saint-Pétersbourg, plusieurs fondent des cercles d’opposition libérale — dont les plus radicaux mènent à l’insurrection décembriste de décembre 1825, écrasée par Nicolas Ier.

Cette période politique — entre le retour de Paris et l’écrasement des Décembristes — offre la matrice idéologique du romantisme russe. Les poètes rêvent liberté, patrie, action. Pouchkine écrit Ode à la liberté (1817), À Tchaadaiev (1818), Le village (1819). Voir notre poème annoté À Tchaadaiev.

Après 1825, l’atmosphère change. La censure se renforce, la police politique (Troisième Section) surveillée, la mélancolie et le retrait intérieur deviennent dominants. Le second romantisme russe — Lermontov, Baratynski, Tioutchev — est un romantisme du désenchantement.

Joukovski et la ballade

Vassili Joukovski (1783-1852) est la figure tutélaire du premier romantisme russe. En 1808, il traduit la Lenore de Gottfried Burger — ballade allemande où une jeune fille est emportée par son fiancé mort. La traduction russe, sous le titre Lioudmila, fait sensation. Joukovski vient d’importer en Russie la forme romantique par excellence : la ballade.

Il traduit ensuite Schiller (La Cloche, Le Chevalier de Toggenbourg), Goethe, Byron, Walter Scott, Southey. Ses traductions sont des réécritures : il russifie les noms, les contextes, adapte la prosodie. Mais elles créent un vocabulaire et un répertoire — le chevalier, la jeune fille enlevée, la bataille, le destin fatal, le spectre, l’étranger mystérieux — que la poésie russe ultérieure exploitera.

Joukovski devient précepteur d’enfance de Pouchkine, puis du futur tsar Alexandre II. En 1820, à la sortie de Rouslan et Lioudmila, il offre à Pouchkine un portrait de lui-même dédicacé : “Au vainqueur élève de son maître vaincu.” C’est la passation symbolique de la première à la deuxième génération.

Pouchkine : traversée du romantisme

Pouchkine traverse le romantisme sans s’y arrêter. Trois phases :

Illustration 1 — romantisme russe

Les poèmes du sud (1820-1824)

Exilé à Kichinev puis Odessa, Pouchkine découvre Byron par les traductions françaises de Pichot. Il en tire trois poèmes narratifs :

Ces poèmes adoptent les procédés byroniens : héros d’exception, mélancolie exotique, narration lyrique fragmentée, paysage chargé de symboles. Mais Pouchkine s’en détache dès 1824. Le poème Byron (1824), écrit après la mort du poète anglais, marque l’adieu formel.

Mikhailovskoie et le drame historique (1824-1826)

À Mikhailovskoie, Pouchkine se tourne vers Shakespeare et la chronique russe. Boris Godounov, écrit pendant ces deux années, rompt avec le romantisme narratif et invente la tragédie historique russe. Voir Théâtre et drames de Pouchkine.

Parallèlement, la lyrique de cette période — Le Prophète, André Chenier, 19 octobre — explore une spiritualité romantique proprement russe, méditative, religieuse, détachée du byronisme.

Dépassement (1827-1836)

À partir de Boldino 1830, Pouchkine écrit le roman en vers (Oneguine), les petites tragédies, la prose des Récits de Belkine. Il est déjà au-delà du romantisme — dans une forme nouvelle, ni classique ni romantique, qui sert de matrice au réalisme russe à venir.

Lermontov : romantisme tardif

Mikhail Lermontov (1814-1841) est le romantique russe par excellence — et aussi le dernier. Fils d’un capitaine ruiné et d’une mère morte jeune, élevé par sa grand-mère dans la propriété de Tarkhany, il entre dans la Garde en 1834.

Sa lyrique est celle du romantisme byronien tardif : mélancolie, héros solitaire, révolte intérieure, fascination pour le Caucase. Ses poèmes célèbres — La Voile (Parous), Le Poète, La Prière — alternent entre confession intime et vision tragique.

En 1837, à la mort de Pouchkine, Lermontov écrit Mort du Poète — 72 vers de dénonciation qui lui valent l’exil au Caucase. Voir Lermontov : l’héritier spirituel.

Son roman Un héros de notre temps (1840), composé de cinq récits entrelacés, construit la figure de Petchorine — officier nihiliste, mélancolique, cynique, qui est le grand héritier d’Oneguine. Le livre est considéré comme le premier roman psychologique russe.

Illustration 2 — romantisme russe

Lermontov meurt en duel au Caucase, le 27 juillet 1841, tué par Nikolai Martynov. Il a vingt-sept ans. Quatre ans après Pouchkine, la Russie perd son second grand poète de la même façon.

Baratynski et la lyrique métaphysique

Evgueni Baratynski (1800-1844) est le plus grand poète russe après Pouchkine dans l’appréciation des critiques spécialistes. Contemporain et ami du poète national, il développe une lyrique métaphysique — méditations sur le temps, la mort, la pensée — d’une densité rare.

Ses recueils Crépuscule (Сумерки, 1842) sont restés longtemps méconnus du grand public mais considérés par les poètes du siècle d’argent (Vladimir Soloviov, Alexandre Blok, Anna Akhmatova) comme un sommet caché de la poésie russe.

Tioutchev : lyrique cosmique

Fiodor Tioutchev (1803-1873), diplomate russe en poste à Munich et Turin, vit trente-cinq ans en Europe occidentale et publie très peu. Ses poèmes courts — sur la nature, le temps, la matrice cosmique — sont d’une profondeur métaphysique unique. Le jour et la nuit, Silentium, Comme l’océan embrasse le globe terrestre sont des monuments.

Tioutchev est à la fois romantique (par la mystique de la nature) et slavophile (par ses positions politiques : écrits publicistiques sur le panslavisme, vision de la Russie comme continent spirituel). Son influence sur le symbolisme russe du début du XXe siècle sera décisive.

Griboïedov : la comédie romantique

Alexandre Griboïedov (1795-1829), diplomate et dramaturge, écrit en 1823 la comédie en vers Du malheur d’avoir de l’esprit (Горе от ума). Le héros Tchatski, revenu en Russie après trois ans en Occident, découvre la petitesse des salons moscovites et dénonce l’hypocrisie de la noblesse. La pièce est interdite de représentation — elle ne sera jouée qu’après la mort de Griboïedov — mais circule massivement en copies manuscrites.

Du malheur d’avoir de l’esprit est une comédie politique et romantique : romantique par l’opposition héros solitaire / société corrompue, politique par sa dénonciation de l’oppression. Elle entre dans la langue russe avec des dizaines de formules devenues proverbiales.

Griboïedov meurt à Téhéran en 1829, tué par une foule fanatisée qui prend d’assaut la légation russe dont il est l’ambassadeur.

Spécificité du romantisme russe

Trois traits distinguent le romantisme russe de ses modèles européens :

  1. L’enracinement folklorique. Pouchkine reprend les contes de sa nourrice Arina Rodionovna (quatre contes en vers, 1830-1834). Joukovski russifie les ballades européennes. Lermontov utilise des motifs caucasiens. Le folklore n’est pas un décor mais une source.

  2. La spiritualité orthodoxe. Le romantisme allemand est influencé par le piétisme et l’idéalisme ; le romantisme russe absorbe ces influences mais les réfracte dans l’orthodoxie. Les figures du prophète, du pèlerin, du moine, de l’ermite sont des présences constantes. Le Prophète de Pouchkine (1826) en est l’exemple le plus clair. Voir notre analyse du Prophète.

  3. La question nationale. “Qu’est-ce que la Russie ? Vers quoi va-t-elle ?” — question politique et philosophique que tout le romantisme russe porte. Elle conduit au débat slavophiles vs occidentalistes des années 1840, qui traverse ensuite toute la pensée russe du XIXe siècle.

La fin du romantisme et le réalisme

Vers 1840-1842, avec la mort de Lermontov (1841) et la publication des Âmes mortes de Gogol (1842), le romantisme russe cède la place au réalisme social. Belinski, critique influent, théorise cette transition : la littérature russe doit désormais peindre la réalité, les injustices, les vies sociales. Le romantisme devient, rétrospectivement, la première étape de la grande maturité russe qui va exploser dans la seconde moitié du siècle avec Tourgueniev, Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov.

Pour comprendre la suite, voir Le siècle d’or de la littérature russe. Pour approfondir le rapport entre Pouchkine et ses successeurs, voir Pouchkine dans la culture russe.