La prose d’Alexandre Pouchkine occupe une place singuliere dans son oeuvre : tardive, resserree, decisive. Tardive, car il ne commence vraiment qu’apres dix ans de production poetique. Resserree, car sa prose acheve ne remplit pas deux volumes. Decisive, car elle fonde le roman russe moderne — avant Gogol, avant Tourgueniev, avant Dostoievski et Tolstoi, qui tous se declarent ses eleves.
Ce guide parcourt les cinq oeuvres majeures — Recits de Belkine, La Dame de pique, La Fille du capitaine, Doubrovski, Le Negre de Pierre le Grand — et presente les caracteristiques formelles qui font de Pouchkine prosateur l’inventeur d’une langue narrative nouvelle.
Pourquoi Pouchkine a ecrit de la prose
En 1822, dans une lettre a Viazemski, Pouchkine ecrit : « La prose russe est encore une langue a creer. » Il constate que les romanciers contemporains — Bestoujev-Marlinski, Narejny — ecrivent dans une langue soit trop ornementale (heritiere du francais de salon), soit trop administrative (heritiere du russe de chancellerie). Karamzine, dans ses Lettres d’un voyageur russe et son Histoire de l’Etat russe, a cree une prose noble mais archaisante.
Pouchkine veut autre chose : une prose rapide, precise, transparente, capable de raconter une action sans s’attarder, de dessiner un personnage sans commentaire. Il met dix ans a s’y preparer — Onegine et son dialogue realiste lui donnent l’experience du dit — puis, a partir de 1827, s’y consacre avec une methode deliberee.
Les Recits de Belkine (1830)
Les Recits de feu Ivan Petrovitch Belkine sont ecrits pendant l’automne de Boldino 1830 — neuf jours de travail acharne. Cinq nouvelles, chacune courte, ramassees, parfaites dans leur forme :
- Le Coup de pistolet (histoire de duel dans une garnison de province)
- La Tempete de neige (renversement dramatique sur un mariage)
- Le Maitre des postes (tragedie d’un pere abandonne par sa fille)
- La Maitresse-paysanne (comedie pastorale)
- Le Faiseur de cercueils (conte fantastique)
Pouchkine, par jeu, attribue les recits a un fictif “Ivan Petrovitch Belkine”, modeste proprietaire de province, lui-meme tenant ses histoires d’autres narrateurs. Cette cascade de narrateurs emboites — procede qui anticipe Gogol et Dostoievski — permet a Pouchkine de varier les tons et les langues, et d’experimenter une prose minimaliste, extraordinaire dans sa concision. Voir notre analyse des Recits de Belkine.
Les recits sont publies en 1831. Sans nom d’auteur veritable, ils passent presque inapercus. Ils seront reconnus apres coup comme l’acte de naissance de la nouvelle russe, et Tchaikovski leur empruntera plus tard le sujet de plusieurs opera-bouffes.
La Dame de pique (1833)
La Dame de pique (Пиковая дама) est ecrite en 1833 a Boldino lors du second sejour automnal, publiee en 1834. C’est la nouvelle fantastique la plus lue et la plus adaptee de la litterature russe.
Hermann, jeune ingenieur militaire d’origine allemande, entend parler du secret des trois cartes gagnantes que la vieille comtesse Anna Fedotovna aurait arrache jadis au comte de Saint-Germain. Il seduit la pupille Lizaveta, s’introduit chez la comtesse, la menace d’un pistolet — la vieille femme meurt. Elle revient en reve dicter a Hermann les trois cartes : trois, sept, as. Hermann joue, gagne deux soirs, perd le troisieme : la dame de pique apparait a la place de l’as et se moque de lui. Hermann sombre dans la folie.

Le recit combine fantastique, realisme social (Saint-Petersbourg des annees 1820, cercle des officiers joueurs, frivolite de la vieille aristocratie) et psychologie de l’obsession. Dostoievski le tenait pour « le chef-d’oeuvre absolu de la prose russe ». Voir notre analyse de La Dame de pique pour une lecture psychanalytique et formelle.
L’opera homonyme de Tchaikovski (1890) a grandement contribue a la celebrite universelle de l’oeuvre.
La Fille du capitaine (1836)
Seul roman acheve de Pouchkine, La Fille du capitaine est publie dans Le Contemporain en automne 1836, quatre mois avant la mort de l’auteur. Le recit, ecrit a la premiere personne sous la forme de memoires, raconte la revolte cosaque d’Emelian Pougatchev (1773-1774) vue par un jeune noble, Piotr Griniev, officier dans la petite forteresse de Belogorsk au bord de la rebellion.
Pouchkine s’etait prepare au sujet par un voyage d’etude en 1833 — region de Kazan, Orenbourg, Ural — et par un livre d’histoire, Histoire de la revolte de Pougatchev (1834). Le roman entrecroise l’amour de Griniev pour Macha, la fille du capitaine Mironov, la guerre civile russe, et la figure ambivalente de Pougatchev — cruel, mais capable de noblesse et de parole donnee.
La prose de La Fille du capitaine est d’une economie saisissante. Les scenes de violence — prise de la forteresse, pendaisons, rencontre de Pougatchev — sont traitees en quelques phrases, sans pathos. Tolstoi tenait ce roman pour modele avoue de son travail. Voir notre analyse de La Fille du capitaine.
Doubrovski (1832-1833, inacheve)
Commence en 1832, abandonne en 1833, Doubrovski est un roman-feuilleton en deux volumes raconant l’histoire d’un jeune noble devenu brigand apres que son pere a ete spolie de son domaine. Pouchkine y prend pour canevas des faits divers reels — un certain Ostrovski, gentilhomme du gouvernement de Pskov, s’etait fait hors-la-loi dans des conditions similaires.
Le roman mele romance (Doubrovski, deguise en precepteur francais, s’introduit chez la famille de son ennemi et tombe amoureux de la fille Maria), action romanesque (scenes de brigandage, ruses, evasions) et satire de la noblesse de province. Pouchkine l’abandonne sans doute parce qu’il juge le cadre trop conventionnel — trop proche du roman occidental de brigand a la Schiller — pour porter une reflexion russe originale. Le texte est publie a titre posthume en 1841.

Voir notre analyse de Doubrovski pour une lecture de ce roman inacheve.
Le Negre de Pierre le Grand (1827, inacheve)
Projet ambitieux commence en 1827 et abandonne apres sept chapitres, Le Negre de Pierre le Grand raconte l’histoire d’Ibrahim, jeune ingenieur militaire d’origine africaine (inspire d’Abraham Hannibal, l’ancetre de Pouchkine) envoye en France par Pierre le Grand, puis rappele a Saint-Petersbourg pour servir le tsar.
Pouchkine y affronte directement son ascendance africaine et la question des relations entre la Russie, l’Afrique et l’Europe. Il cherche a fonder un roman historique russe qui ne soit pas un decalque de Walter Scott. Le fragment est brillant — particulierement le chapitre sur la France de la Regence — mais Pouchkine n’a pu le mener a terme.
La prose historique : Pougatchev et Pierre
Parallelement, Pouchkine est un historien rigoureux. En 1834, il publie une Histoire de la revolte de Pougatchev — autorisee par Nicolas Ier — qui reste aujourd’hui une reference pour les specialistes de la rebellion de 1773-1774.
Il travaille aussi pendant plusieurs annees sur un projet d’Histoire de Pierre le Grand. Il a accumule des milliers de pages de notes, consulte les archives imperiales — sans parvenir a rediger l’ouvrage. Ces notes seront publiees apres sa mort.
Les caracteristiques formelles
La prose de Pouchkine se reconnait a cinq traits :
- Phrases courtes. Rarement plus de vingt mots. Parataxe plutot qu’hypotaxe. Verbes d’action plutot qu’adjectifs descriptifs.
- Economie des descriptions. Un personnage est dessine en trois phrases, un lieu en deux. Tchekhov, qui avait cite Pouchkine comme maitre, enseignera la meme regle a ses jeunes confreres.
- Narrateur efface. Pas de commentaire d’auteur, pas d’intervention morale. Le sens se construit dans l’arrangement des faits.
- Dialogues vivants. Les dialogues sont en russe parle, avec interjections, ellipses, tournures de conversation. Pouchkine invente la scene realiste dialoguee.
- Structure ramassee. Aucun remplissage. Chaque chapitre fait avancer l’action ou revele un trait psychologique. Les Recits de Belkine sont le modele parfait de cette ecriture.
Cette prose influence immediatement Gogol (qui ecrit Les Soirees du hameau pres de Dikanka en 1831-1832 en s’inspirant des Recits de Belkine), puis Tourgueniev, et, au-dela, toute l’ecole russe. Tchekhov dira : « Il faut toujours relire Pouchkine. » Tolstoi, qui a commence Guerre et Paix en 1863, relisait La Fille du capitaine avant chaque session d’ecriture.
Pour continuer
Pour une analyse detaillee des oeuvres principales, voir les articles du magazine dedies a La Dame de pique, aux Recits de Belkine, a La Fille du capitaine, a Doubrovski. Pour comprendre la place de cette prose dans l’evolution du roman russe, voir notre guide Le siecle d’or de la litterature russe.