Le duel du 27 janvier 1837 (8 février dans le calendrier grégorien) et la mort de Pouchkine deux jours plus tard forment l’un des épisodes les plus commentés de l’histoire littéraire russe. Autour de cet événement s’agitent un officier français d’ascendance alsacienne, un ambassadeur des Pays-Bas, une jeune femme d’une beauté célèbre — Natalia Gontcharova, dont la place exacte parmi les femmes qui ont compté dans la vie de Pouchkine reste un sujet d’historiographie nuancée — un tsar, une police politique, et des lettres anonymes dont l’auteur reste inconnu à ce jour.
Ce guide reconstitue les six mois qui ont conduit Pouchkine à la Rivière Noire, sans céder ni au roman ni à la théorie du complot, et propose une lecture des zones d’ombre qui subsistent.
Novembre 1836 : la lettre anonyme
Le 4 novembre 1836, plusieurs amis de Pouchkine reçoivent par la poste une lettre manuscrite, en français, au cachet de cire rouge, adressée à eux nominativement avec l’indication qu’ils doivent la remettre au poète. Elle annonce par dérision qu’un certain cercle élit Pouchkine “Coadjuteur du Grand Maître de l’Ordre des Cocus”, en référence à un aristocrate russe (Narychkine) officiellement connu pour avoir été trompé par sa femme.
Pouchkine reçoit sept ou huit de ces lettres. Il comprend immédiatement qu’elles désignent indirectement sa femme Natalia Gontcharova et son supposé amant : Georges d’Anthès, un jeune officier français de vingt-quatre ans, très remarqué dans les salons pétersbourgeois pour sa beauté et sa frivolité, entre au service du tsar en 1833 et adopté la même année par le baron Louis Heeckeren, ambassadeur des Pays-Bas.
L’auteur de la lettre n’a jamais été identifié. Les enquêtes de l’époque — commandées par le tsar — n’ont produit aucune conclusion. Les historiens littéraires du XXe siècle ont soupçonné Piotr Dolgoroukov, aristocrate hostile à Pouchkine, ou le prince Gagarine — sans preuve décisive. Le papier, la technique d’écriture (majuscules d’imprimerie pour masquer l’écriture) et le cachet ne permettent pas de trancher.
Novembre 1836 : le premier duel évité
Pouchkine adresse le 5 novembre un cartel à d’Anthès. Heeckeren, le père adoptif, intervient in extremis pour que le duel soit reporté de quinze jours — prétextant qu’il a besoin de temps pour “mettre ses affaires en ordre”. Pendant ces deux semaines, une solution inattendue émerge : d’Anthès annonce qu’il épouse Ekaterina Gontcharova, sœur aînée de Natalia.
Ce mariage, clairement de diversion, apparaît d’abord acceptable : si d’Anthès devient le beau-frère de Pouchkine, l’allusion à Natalia perd sa virulence. Pouchkine retire son cartel. Mais dans son entourage, personne n’est dupe. Le mariage de d’Anthès avec Ekaterina a lieu le 10 janvier 1837 dans un climat ambigu : l’aristocratie pétersbourgeoise murmure que c’est une farce, une ruse pour permettre à d’Anthès de continuer à fréquenter Natalia comme beau-frère.
Janvier 1837 : la lettre à Heeckeren
Après le mariage, d’Anthès ne change pas de conduite. Au contraire, il profite de ses visites familiales chez les Pouchkine pour redoubler d’attentions envers Natalia. Des témoins rapportent qu’il lui parle publiquement dans des termes à peine voilés.

Le 25 janvier 1837, Pouchkine envoie au baron Heeckeren une lettre d’une violence extraordinaire, l’accusant d’avoir lui-même orchestré les attentions de son fils envers Natalia, d’avoir écrit ou inspiré les lettres anonymes, et de s’être comporté comme “un vieux maquereau” (un vieux souteneur). La lettre ne laisse d’autre issue que le duel. Heeckeren ne pouvant pas se battre — il est ambassadeur — c’est d’Anthès qui prend l’affront pour son père.
27 janvier 1837 : le duel
Le 27 janvier 1837 (8 février grégorien), Pouchkine et d’Anthès se rencontrent à 17h sur la Rivière Noire (Chernaya Rechka), au nord de Saint-Pétersbourg, dans une zone enneigée. Témoins : Constantin Danzas pour Pouchkine (son camarade de lycée), le vicomte d’Archiac pour d’Anthès.
Les conditions, conformes au code du duel français : les deux tireurs, placés à vingt pas, marchent vers une barrière de dix pas. Chacun peut tirer quand il veut à partir de sa position initiale. En cas de non-toucher, un second tir est autorisé.
D’Anthès tire le premier, à une quinzaine de pas. Sa balle frappe Pouchkine au bas-ventre, perforant les intestins. Pouchkine tombé dans la neige. Il demande à tirer. Il se redresse, s’appuie sur son coude gauche, tire. La balle traverse le bras droit de d’Anthès et frappe un bouton métallique de sa capote ou sa ceinture (l’objet exact est débattu), ce qui dévie le projectile. Sans ce bouton, la blessure aurait peut-être été mortelle.
Pouchkine, persuadé d’avoir tué son adversaire, dit : “Bravo !” Puis il s’évanouit.
27-29 janvier : l’agonie
Ramené à Saint-Pétersbourg dans la voiture de Heeckeren (seul moyen de transport disponible), Pouchkine arrive chez lui au 12 Moika (Moika 12) vers 19h. Les chirurgiens consultés — Arendt, Spasski — concluent que la blessure est mortelle : la balle a traversé les intestins et s’est logée dans le sacrum. Aucune opération n’est possible avec les moyens de l’époque.
Pouchkine passe deux jours à agoniser. Il souffre atrocement, refuse la morphine pour rester lucide, reçoit la communion du père Piotr, dicte des dispositions à ses proches. Des milliers d’anonymes s’amassent dans la rue sous ses fenêtres. Le tsar, informé heure par heure, lui écrit un billet lui promettant de prendre soin de sa famille et de payer ses dettes — en échange, il doit accepter de mourir “comme un chrétien”.
Le 29 janvier 1837 (10 février grégorien), vers 14h45, Pouchkine meurt. Il a trente-sept ans.
Les funérailles clandestines
La nouvelle provoque un choc national. Un rassemblement populaire entoure sa maison. Le tsar, craignant une émeute, prend des mesures exceptionnelles : la cérémonie funéraire est déplacée de Saint-Isaac à la petite église de la Cour (Konyushennaya) ; l’accès est limité aux intimes ; le corps est transféré de nuit, sous escorte policière, vers le monastère Sviatogorski dans la région de Pskov.

Ce transport clandestin — huit jours de route, par températures glaciales, dans un cercueil chargé sur un traîneau — est accompagné par un seul ami de Pouchkine, Alexandre Tourgueniev (cousin éloigné du romancier). L’enterrement a lieu le 6 février 1837 au monastère Sviatogorski, à côté de la tombe de la mère du poète.
Lermontov et Mort du Poète
Peu après la nouvelle, le jeune hussard Mikhail Lermontov, vingt-trois ans, écrit Mort du Poète (Смерть поэта), texte de 72 vers qui dénonce violemment les “salons de la haute société” et accuse nommément d’Anthès — “meurtrier frivole” venu de l’étranger — et, dans l’addendum écrit quelques jours après, “vous, descendants orgueilleux d’une bassesse connue”.
Le poème circule en centaines de copies manuscrites. Il est lu partout. Le tsar le fait rechercher. Lermontov est arrêté et exilé au Caucase comme simple officier — exil dont il reviendra périodiquement jusqu’à sa propre mort en duel en 1841. Voir notre article Lermontov : l’héritier spirituel.
Les conséquences
- Natalia Gontcharova, veuve à vingt-quatre ans avec quatre enfants, se retire à Mikhailovskoie puis à Moscou. Le tsar lui verse une pension. Sept ans plus tard, en 1844, elle se remarie avec le général Pierre Lanskoi.
- Georges d’Anthès, rayé de l’armée russe, est escorté jusqu’à la frontière. Il rentre en France, épouse finalement sa femme russe Ekaterina Gontcharova. Il fera une carrière politique sous le Second Empire. Il mourra en 1895 à Sulz, en Alsace, après avoir toujours refusé de parler publiquement du duel.
- Le baron Heeckeren, rappelé par La Haye dès 1837, sera démis de ses fonctions d’ambassadeur.
- Les enfants de Pouchkine (quatre : Maria, Alexandre, Grigori, Natalia) grandiront pris en charge par leur mère puis par Nicolas Ier. Tous survivront. Grigori continuera à habiter Mikhailovskoie et transformera le domaine en musée littéraire.
Les hypothèses du complot
Depuis le XIXe siècle, l’affaire Pouchkine-d’Anthès-Heeckeren a suscité de nombreuses hypothèses de complot. La thèse d’un complot diplomatique orchestré par Heeckeren — appuyée par le prestigieux pouchkinien Anna Akhmatova au XXe siècle — estime que le baron, par jalousie personnelle ou calcul politique, aurait écrit ou fait écrire les lettres anonymes et poussé son fils adoptif au duel dans l’espoir de voir mourir Pouchkine.
Les documents disponibles n’établissent pas ce complot de façon décisive. Ce qui est avéré :
- Les lettres anonymes ont existé mais leur auteur reste inconnu.
- D’Anthès a manifestement fait une cour pressante à Natalia, même après son mariage avec Ekaterina.
- Heeckeren avait un intérêt personnel (ambigu — on a parfois soupçonné une relation homosexuelle avec son “fils adoptif”) à la réussite sociale de d’Anthès.
- La surveillance policière sur Pouchkine, orchestrée par le chef de la police politique Benkendorf, n’a pas tenté d’éviter le duel — et aurait pu en avoir les moyens si elle l’avait voulu.
Au-delà des faits, une chose est certaine : la société de cour pétersbourgeoise, que Pouchkine détestait pour sa frivolité et son machiavélisme, a créé les conditions dans lesquelles le duel est devenu inévitable. Même sans complot, l’entourage mondain a laissé faire.
L’image du duel dans la culture russe
La scène de la Rivière Noire est devenue une image fondatrice de la culture russe. Elle incarne la perte du poète national aux mains d’un étranger frivole, le sacrifice du génie à la cruauté de la cour, et la violence cachée sous la politesse des salons. Elle fait l’objet de tableaux (Alekseï Naoumov, 1884), d’opéras (non réalisés), de films (notamment Le Dernier Duel de Natalia Bondartchouk, 2006).
Chaque 10 février (le 29 janvier julien), des cercles littéraires russes commémorent la mort de Pouchkine. À la Moika 12, devenu musée, une horloge affiche l’heure du dernier souffle — 14h45 — toute l’année.
Pour continuer
Sur les personnages de ce drame, voir les portraits Natalia Gontcharova : la muse fatale et Georges d’Anthès : l’homme qui a tué Pouchkine. Pour la position du tsar Nicolas Ier dans cette affaire, voir Tsar Nicolas Ier : censure et protection ambiguës. Pour la carte du duel et la tombe, consultez les lieux pouchkiniens. Et pour un lieu de mémoire en Lorraine, voir le magazine-guide nancéien qui prolonge ce travail éditorial dans une perspective locale française.