Alexandre Sergueievitch Pouchkine est ne a Moscou le 26 mai 1799 (6 juin dans le calendrier gregorien) et mort a Saint-Petersbourg le 29 janvier 1837 (10 fevrier gregorien), deux jours apres un duel qui l’a laisse blesse au ventre. Entre ces deux dates, tenant dans trente-sept annees, il a cree une oeuvre — poesie, theatre, prose, contes, lettres — qui fait de lui, unanimement reconnu, le fondateur de la langue litteraire russe moderne.

Avant lui, l’aristocratie russe cultivee pensait, correspondait et parfois composait des vers en francais. Pouchkine a forge une langue russe litteraire capable de tous les registres : lyrique pur des petits poemes, epopee du Cavalier de bronze, verve populaire des Recits de Belkine, drame shakespearien de Boris Godounov. Apres lui, Gogol, Lermontov, Dostoievski, Tourgueniev, Tolstoi, Tchekhov ecriront dans une langue dont il a pose les fondations. Cette biographie retrace son parcours geographique et litteraire, de la Moscou de son enfance au duel de la Riviere Noire.

L’enfance moscovite (1799-1811)

Pouchkine naît dans une famille de la vieille noblesse russe. Son pere, Sergueï Lvovitch Pouchkine, est un aristocrate cultive, amateur de Voltaire et collectionneur de livres francais ; sa mere, Nadejda Ossipovna, est la petite-fille d’Abraham Hannibal, ingenieur militaire d’origine africaine adopte par Pierre le Grand. Cet ascendant africain — que Pouchkine revendiquera fierement dans plusieurs poemes et dans le fragment de roman Le Negre de Pierre le Grand — lui confere une genealogie unique dans l’aristocratie russe de l’epoque.

L’enfance est moscovite, francophone, lettree. La bibliotheque paternelle compte plusieurs milliers de volumes, majoritairement francais : Voltaire, Moliere, La Fontaine, les encyclopedistes. Le jeune Alexandre y accede librement et y forme son gout. Mais la figure decisive est sa gouvernante russe, Arina Rodionovna Iakovleva : serve affranchie, conteuse prodigieuse, elle lui transmet les contes populaires, les chansons, les superstitions du monde paysan russe. Pouchkine lui restera attache toute sa vie et lui dediera plusieurs poemes.

Cette double filiation — culture francaise de salon et folklore russe de nourrice — traverse toute son oeuvre. Il ecrit une langue travaillee par la prosodie francaise mais irriguee par la tradition orale russe, ce qui la rend a la fois savante et populaire, universelle et specifiquement nationale.

Le lycee de Tsarskoie Selo (1811-1817)

En 1811, Pouchkine entre au Lycee imperial de Tsarskoie Selo, fonde cette meme annee par Alexandre Ier pour former l’elite administrative de l’Empire. L’institution, situee dans le parc du palais imperial pres de Saint-Petersbourg, accueille une trentaine d’eleves selectionnes. Pouchkine y passe six annees formatrices.

Le lycee forme une generation — les futurs decembristes Kiouchelbecker et Pouchtchine, le chancelier Gortchakov, le poete Delvig — qui restera unie par un lien d’amitie que Pouchkine celebrera dans plusieurs poemes anniversaire (19 octobre, date de fondation du lycee). Il y ecrit ses premiers vers publics : en 1815, il lit devant Derjavine, le grand poete du XVIIIe siecle, Souvenirs de Tsarskoie Selo. Le vieil homme, emu, embrasse le gamin de quinze ans. La scene est restee dans l’histoire litteraire russe comme la transmission symbolique entre deux siecles.

Il sort du lycee en juin 1817 avec le grade de secretaire de college et une reputation deja etablie dans les salons litteraires petersbourgeois.

Saint-Petersbourg et les premiers exils (1817-1824)

A Saint-Petersbourg, Pouchkine est nomme au Ministere des Affaires etrangeres. Les annees 1817-1820 sont celles de la dissipation et de la politique. Il frequente les cercles d’opposition liberale, ecrit des epigrammes anti-gouvernementales, des Odes a la liberte, des poemes contre Araktcheev, ministre reactionnaire d’Alexandre Ier. Ces vers circulent en manuscrit et font scandale.

Illustration 1 — alexandre pouchkine

En mai 1820, Alexandre Ier decide de le sanctionner : il sera muté — euphemisme pour exil — dans les provinces meridionales. Pouchkine part pour Ekaterinoslav, puis Kichinev (Bessarabie, aujourd’hui Moldavie) ou il reste jusqu’en 1823, puis Odessa jusqu’en 1824. Ces quatre annees d’exil sud sont prodigieusement creatives : il ecrit Le Prisonnier du Caucase, La Fontaine de Bakhtchissarai, Les Tziganes, et commence Eugene Oneguine — son chef-d’oeuvre absolu — en mai 1823.

L’exil sud est aussi le moment de son initiation au byronisme. Pouchkine lit Byron en traductions francaises (il ne connait pas l’anglais) et s’en inspire librement pour ses poemes du Sud. Mais il s’en detache vite : des 1825, il revendique une voie originale, ni imitation ni rejet, qui fera de lui un poete russe a part entiere.

L’exil de Mikhailovskoie (1824-1826)

En 1824, un deuxieme exil — plus severe cette fois — le confine dans le domaine familial de Mikhailovskoie, dans la region de Pskov. Pretexte officiel : une lettre interceptee ou il se declarait athee. Les deux annees passees la, presque en reclusion, sous la surveillance de sa propre famille puis, apres le depart des parents, dans la solitude presque complete, forment le centre moral de sa vie.

A Mikhailovskoie, Pouchkine ecrit la plus grande partie de Boris Godounov (acheve en novembre 1825), les chapitres centraux d’Oneguine, et une partie considerable de la lyrique — Le Prisonnier, Le Prophete, Andre Chenier, 19 octobre. Il lit enormement : Shakespeare (en francais), les chroniques russes, Karamzine. La nourrice Arina Rodionovna l’accompagne et lui redit les contes d’enfance ; plusieurs futurs poemes-contes (Conte du tsar Saltane, Conte du pecheur et du petit poisson) prennent source ici.

Le 14 decembre 1825, les officiers decembristes — dont plusieurs de ses amis intimes — tentent un coup d’Etat a Saint-Petersbourg. L’insurrection echoue. Cinq pendaisons, des centaines d’exils en Siberie. Pouchkine, assigne a Mikhailovskoie, n’a pas pu y participer. Il l’aurait sans doute fait. En 1826, il ecrit Aux profondeurs des mines de Siberie, poeme clandestin envoye aux Decembristes exiles.

En septembre 1826, le nouveau tsar Nicolas Ier le fait revenir, lui accorde une audience, lui annonce qu’il sera desormais son censeur personnel. C’est la fin de l’exil physique, le debut d’une surveillance permanente.

Les annees de maturite et Boldino (1827-1831)

Libere, Pouchkine s’installe alternativement a Moscou et Saint-Petersbourg. Il voyage — Caucase en 1829 pour suivre la campagne contre l’Empire ottoman, region de Kazan en 1833 pour la documentation de La Fille du capitaine. En 1829, il rencontre Natalia Gontcharova, une beaute de dix-huit ans. Le fiancailles sont annoncees en 1830. En aout, pour regler des affaires de succession, il part dans le domaine paternel de Boldino (region de Nijni-Novgorod) et s’y trouve bloque par une epidemie de cholera qui interdit les deplacements pendant trois mois.

Ces trois mois — septembre-novembre 1830, l’automne de Boldino — constituent la periode de creation la plus intense de toute la litterature russe. En quatre-vingt-dix jours, Pouchkine acheve les deux derniers chapitres d’Eugene Oneguine, ecrit les quatre Petites tragedies (Le Chevalier avare, Mozart et Salieri, Le Festin pendant la peste, L’Invite de pierre), les cinq Recits de Belkine, La Petite Maison de Kolomna, une trentaine de poemes lyriques majeurs, le debut de La Maisonnette de Kolomna et plusieurs contes.

Le 18 fevrier 1831, a Moscou, Pouchkine epouse Natalia Gontcharova. Il a trente et un ans, elle dix-huit. Le couple s’installe a Saint-Petersbourg.

Illustration 2 — alexandre pouchkine

Les dernieres annees et la cour (1832-1836)

Les cinq dernieres annees sont ambigues. Pouchkine est celebre, publie, lu — mais aussi surveille, critique, humilie. En 1833, Nicolas Ier lui donne le titre de kamer-iounker (gentilhomme de chambre), grade honorifique habituellement reserve aux jeunes nobles. Pouchkine, trente-quatre ans, le percoit comme un affront. Il comprend que ce titre sert surtout a obliger Natalia — dont la beaute eblouit la cour — a paraitre aux bals et receptions officielles.

Sa situation financiere se degrade : il contracte des dettes considerables, gerent ses terres, travaille sans relache. En 1836, il fonde la revue Le Contemporain (Sovremennik), qui publiera les plus grands textes russes des decennies suivantes. Il ecrit La Dame de pique (1833), La Fille du capitaine (1836), Le Cavalier de bronze (1833, publie posthume), plusieurs contes en vers, une Histoire de Pougatchev.

Au printemps 1836, les premieres lettres anonymes commencent a circuler, suggerant que Natalia a une liaison avec le jeune officier francais Georges d’Anthes, fils adoptif du baron Heeckeren, ambassadeur des Pays-Bas. L’affaire s’envenime. Apres plusieurs mois de manoeuvres, Pouchkine provoque d’Anthes en duel.

Le duel et la mort (janvier-fevrier 1837)

Le duel a lieu le 27 janvier 1837 (8 fevrier gregorien) sur la Riviere Noire (Tchernaya Retchka), dans la banlieue nord de Saint-Petersbourg, a vingt pas. D’Anthes tire le premier et blesse Pouchkine au ventre. Pouchkine, a terre, tire et blesse d’Anthes au bras.

Ramene mourant chez lui au 12 Moika, Pouchkine agonise pendant deux jours. Il meurt le 29 janvier 1837 (10 fevrier gregorien) vers quinze heures. Ses derniers mots rapportes par Joukovski, son ami, sont : « La vie est finie… Il devient difficile de respirer… »

La nouvelle provoque un choc national. Des milliers d’anonymes defilent devant sa maison. Le tsar, craignant une emeute, fait transporter le corps de nuit, sans ceremonie publique, jusqu’au monastere Sviatogorski pres de Mikhailovskoie. Lermontov, jeune hussard, ecrit Mort du Poete qui circule immediatement en manuscrit et lui vaudra a son tour l’exil. Voir notre dossier complet sur Le duel et la mort de Pouchkine.

L’heritage et la langue

Pouchkine meurt a trente-sept ans en laissant une oeuvre qui, a elle seule, fonde la litterature russe moderne. Sa langue — souple, economique, capable de tous les registres — sert de modele a toute la prose et a la poesie posterieures. Gogol, qui le pleure, ecrit : « Il emporte avec lui un grand secret. Nous devons le chercher sans lui. » Dostoievski, en 1880, prononcera a l’inauguration du monument de Moscou un celebre discours : Pouchkine est pour lui *« le poete universel », capable de comprendre et d’incarner toutes les cultures.

Au XXe siecle, le pouvoir sovietique le canonise — les commemorations du centenaire en 1937, au moment meme des grandes purges, donnent lieu a un culte paradoxal. A l’ecole russe, tout enfant apprend Roussalka, Le Pecheur et le Petit poisson, des strophes d’Oneguine. Dans les lieux qu’il a frequentes — Mikhailovskoie, Tsarskoie Selo, Boldino, la Moika 12 a Saint-Petersbourg — sont installes des musees qui forment un itineraire de pelerinage litteraire national.

Pour approfondir sa posterite, voir le guide Pouchkine dans la culture russe, qui retrace musees, statues, timbres, opera, cinema, et suivez la carte des lieux pouchkiniens pour voir les dix sites majeurs de sa vie cartographies.