Arina Rodionovna Yakovleva (1758-1828) fut la nourrice d’Alexandre Pouchkine et l’une des femmes les plus importantes de sa vie. Née dans une famille de serfs près de Saint-Pétersbourg, elle éleva le poète dès sa naissance, lui transmit les contes et chansons du peuple russe, et inspira la nourrice de Tatiana dans Eugène Onéguine — personnage que Pouchkine a reconnu prendre pour « original » sa vieille nourrice. Ce portrait dresse le bilan documenté de soixante ans d’une vie au service d’une seule famille.

Une serf née en 1758 dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg

Arina Rodionovna naît le 10 avril 1758 (21 avril selon le calendrier grégorien) dans une famille de serfs. Son père, Rodion Yakovlev, et sa mère, Loukerya Kirillovna, appartiennent à la population paysanne de la région sud de la capitale impériale. Les sources ne s’accordent pas tout à fait sur son village natal : la plupart des notices désignent Souïda, dans le gouvernement de Saint-Pétersbourg — l’actuel Voskressenskoïe —, tandis que d’autres privilégient Lampovo, village voisin. Toutes s’accordent en revanche sur l’essentiel : une origine rurale, modeste et servile, à quelques dizaines de kilomètres de la capitale des tsars.

Elle entre très jeune au service de la famille Pouchkine, famille de petite noblesse dont la branche moscovite mène une vie de province entre biens et dettes. C’est là, dans la maison familiale, que se joue le hasard d’une vie : une fille de serfs recueillie dans une famille noble devient, des décennies plus tard, l’une des figures les plus célèbres de la Russie lettrée.

La nourrice du petit Sacha : 1799

Le 26 mai 1799 (6 juin grégorien) naît Alexandre Pouchkine, et c’est Arina Rodionovna, alors âgée de quarante et un ans, qui est désignée pour le nourrir. À Moscou puis à l’ambiance de la maison familiale, elle tient le rôle traditionnel de la niania, la nourrice devenue gouvernante affective, fonction considérable dans la Russie du XVIIIe siècle : on confie volontiers aux nourrices le soin durable des enfants, et le lien créé par le lait et la tendresse dure souvent toute la vie.

Les témoins de l’enfance du poète décrivent une femme infatigable, gardienne des rites domestiques, conteuse inépuisable. C’est elle qui berce, qui gronde, qui soigne, et surtout qui raconte — les longues veilles d’hiver russe passées dans les maisons de province n’ont d’autre théâtre que la voix. Le petit Sacha, esprit vif et fantasque, absorbe tout : la langue campagnarde, les tournures du conte, les formules magiques, le rythme des incantations.

Affranchie, et restée par amour

Tradition biographique sûre : Arina Rodionovna fut affranchie par la famille Pouchkine, puis choisit de rester à son service alors que rien ne l’y obligeait plus. Ce détail, rapporté par les proches du poète, dit toute la nature du lien : une affection réciproque qui dépasse le rapport de domesticité. Elle suit le jeune homme dans ses déménagements, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, puis à Mikhailovskoïe, le domaine maternel du poète en exil.

Ce choix de rester est l’un des traits les plus éloquents de cette histoire. Une femme libre de quitter la maison y demeure quarante ans, par attachement à l’enfant devenu adulte, devenu célèbre, devenu — ce qui compte peut-être moins à ses yeux — toujours « son » Sacha. Les contemporains qui fréquentaient le poète ont laissé des témoignages concordants : arrivée à Moscou ou à Saint-Pétersbourg, la première question de la vieille nourrice était pour sa santé, ses maux de tête, sa table ; elle le houspillait comme on houspille un petit-fils, et le poète, qui bravait tsars et censeurs, se laissait gronder sans mot dire.

Les lettres de Mikhailovskoïe : « écris-moi en russe »

L’épisode le plus émouvant de cette correspondance affective se situe entre 1824 et 1826, quand Pouchkine, surveillé par le gouvernement après ses démêlés avec la censure, est relégué dans le domaine familial de Mikhailovskoïe, dans le gouvernement de Pskov. C’est la période la plus créatrice de sa vie — l’« automne de Boldino » est proche — et aussi la plus solitaire. Le poète écrit à sa nourrice des lettres d’une tendresse filiale qu’il n’accorde à presque personne d’autre.

Il y mêle le français — la langue de la noblesse, qu’elle comprend — et des formules en russe, et il la prie de lui répondre en langue russe : exilé dans la campagne profonde, il se languit des mots du peuple, des tournures qu’elle seule possède à la perfection. Le détail touche au cœur de la poétique pouchkinienne : c’est de cette voix-là, populaire, chantante, incantatoire, que la langue littéraire russe moderne allait naître. Arina Rodionovna, peu lettrée, s’appliquait à tracer de sa main quelques lignes pénibles ; des brouillons de ses réponses ont été conservés par la tradition familiale, témoignages uniques d’une main d’ancienne serf.

Vieille femme russe en sarafan sombre et fichu blanc filant à la quenouille près d'une fenêtre givrée, dans une pièce de manoir éclairée à la bougie
La quenouille, le banc, le fichu de lin : dans les maisons de province où grandit Pouchkine, la nourrice tenait une place centrale, gouvernante affective et première conteuse du foyer.

Les historiens de la littérature soulignent la portée de cette correspondance : il est rare qu’un grand écrivain ait laissé autant de documents sur l’importance d’une domestique. Pouchkine ne cache rien de ce qu’il lui doit, et ses contemporains rapportent combien il aimait à répéter qu’elle avait fait de lui un poète autant qu’elle l’avait élevé.

La voix qui fit les contes

Le rôle d’Arina Rodionovna dans l’œuvre de Pouchkine tient en un mot : elle fut sa médiatrice de la culture populaire. Les contes de fées, les bylines épiques, les chansons de filature, les dictons, les génies tutélaires, la Baba Iaga, Kachtcheï l’Immortel, la Princesse-Grenouille — tout l’arsenal de l’imaginaire russe lui vient en grande partie de sa voix. Les œuvres le disent elles-mêmes : le prologue de Ruslan et Ludmila, avec son fakir, son ours dompté et sa mer qui gronde, respire le conte de nourrice, et les contes en vers de la maturité — Le Conte du tsar Saltan, Le Conte du pêcheur et du petit poisson, Le Conte de la princesse morte, Le Coq d’or — transposent en alexandrins la matière qu’elle lui avait donnée. Nos lecteurs les retrouveront analysés dans le dossier des contes en vers de Pouchkine.

  • Contes de fées : Saltan, la princesse morte, le petit poisson — les sujets qu'elle contait devenaient, trente ans plus tard, des chefs-d'œuvre en vers dont le franc-parler populaire remplacait les périodes classiques.
  • Chansons et bylines : les complaintes épiques et les chansons de filature qu'elle fredonnait nourrirent l'oreille du poète ; le lyrique pouchkinien doit beaucoup à ces mélodies sans partitions.
  • Formules et incantations : les tournures rituelles du monde paysan — souhaits, malédictions, prières domestiques — donnent aux scènes populaires d'*Eugène Onéguine* leur accent authentique.
  • La langue vivante : c'est par elle que Pouchkine posséda le russe parlé, fondement de la réforme stylistique qui fit de lui le créateur de la langue littéraire moderne, thème développé dans notre entretien sur [la réforme de la langue russe par Pouchkine](/blog/pouchkine-reforme-langue-litteraire-russe-entretien-2026/).

Les spécialistes du folklore russe précisent toutefois un point : Pouchkine ne transcrivit jamais servilement. Comme l’ont montré les chercheurs de l’Académie des sciences, il recomposa, filtra, poétisa — la nourrice fournissait la matière première, le poète en faisait de l’art. Notre dossier sur les traditions populaires et superstitions dans l’œuvre détaille ce travail de transmutation.

L’original de la nourrice de Tatiana

Le chapitre 2 d’Eugène Onéguine offre l’une des scènes les plus célèbres de la littérature russe : Tatiana, fille de campagnards enrichis, se fait conter par sa nourrice l’histoire de sa propre jeunesse — un mariage arrangé, un mari qu’on ne connaît pas, une vie qui s’accomplit sans amour. Ce monologue de la vieille servante, aux strophes 27 à 34 du chapitre, est un chef-d’œuvre de psychologie paysanne, et il est écrit de l’intérieur : Pouchkine connaissait cette voix mieux que quiconque.

Le poète le dit sans détour : la nourrice de Tatiana a pour « original » sa propre nourrice. Les amis auxquels il lisait les chapitres en cours de rédaction le rapportent, et la correspondance du cercle d’alentours confirme que le portrait — les tournures, le vocabulaire, la sagesse désabusée — était reconnaissable de tous. En donnant à Tatiana sa nourrice à elle, Pouchkine offrit à Arina Rodionovna la seconde naissance que réservent parfois les livres : celle d’un personnage littéraire qui traversera les siècles. L’analyse complète du roman en vers est dans notre dossier Eugène Onéguine : l’âme russe.

Manuscrits épars, plume et encrier sur un bureau de bois près d'une fenêtre couverte de givre, éclairés par une flamme de bougie
Mikhailovskoïe, hiver 1824-1826 : entre deux chapitres d’Eugène Onéguine, le poète écrivait à sa nourrice des lettres qui comptent parmi les documents les plus émouvants de sa correspondance.

Chronologie d’une vie au service d’un poète

DateÉvénement
10 avril 1758Naissance d’Arina Rodionovna Yakovleva, fille de serfs, près de Souïda (gouvernement de Saint-Pétersbourg)
1799Elle devient la nourrice du nouveau-né Alexandre Pouchkine
1811-1817Le poète entre au lycée de Tsarskoïe Selo ; elle reste la figure affective centrale de ses retours
1824-1826Exil de Mikhailovskoïe : correspondance célèbre, prières de répondre en russe
1830Parution des contes en vers dont la matière folklorique lui revient en grande partie
12 août 1828Mort à Saint-Pétersbourg, à 70 ans, pendant un voyage du poète au Caucase
XXe siècleStèle commémorative au cimetière Smolenski ; sarafan et fichu conservés dans les musées pouchkiniens

Dernières années et mémoire

Arina Rodionovna meurt à Saint-Pétersbourg le 12 août 1828, dans la maison de la famille, pendant que le poète accomplit au Caucase le voyage dont il rapportera Le Caucase et Le Criér des eaux. Le deuil de Pouchkine est connu de ses proches comme d’une profondeur rare. Inhumée au cimetière Smolenski, sa tombe s’efface au fil des décennies ; au XXe siècle, une stèle commémorative y restitue son nom pour les visiteurs. À Moscou, les musées pouchkiniens conservent ses effets — le sarafan sombre, le fichu de lin — qui figurent parmi les reliques les plus regardées du fonds.

La tradition n’a pas failli : romanciers, cinéastes et chansonniers russes ont fait d’elle une figure tutélaire, la nourrice par excellence, la voix d’un peuple entré dans la littérature par la porte de service. Chez les lecteurs francophones, sa mémoire circule aussi par l’intermédiaire des anthologies bilingues des poèmes de Pouchkine, où les chansons et complaintes qu’elle fredonnait accompagnent encore la lecture.

  • Un lien filial : affranchie, elle resta quarante ans auprès du poète — le choix d'une liberté consentie au profit de l'affection.
  • Un legs littéraire : le folklore russe moderne, tel qu'il court à travers les contes en vers et Eugène Onéguine, porte la marque de sa voix.
  • Une mémoire conservée : musées de Moscou et de Saint-Pétersbourg, stèle au cimetière Smolenski, mondes scolaires où l'on conte encore ses histoires aux enfants — les familles qui cherchent à transmettre ce patrimoine pourront aisément compléter la lecture par des recueils de contes et légendes russes pour les enfants comme ceux qu'on trouve à Paris chez Une Russe à Paris.

Soixante-dix ans d’une vie servile puis libre, toute consacrée à une seule famille : Arina Rodionovna n’a rien écrit, et presque tout transmis. À l’heure où l’on évalue l’héritage du poète, il faut se souvenir que derrière la langue littéraire russe il y a une voix de nourrice, et qu’elle a un nom.