Contexte de rédaction : Mikhailovskoie 1824-1825
Boris Godounov est écrit par Pouchkine à Mikhailovskoie entre décembre 1824 et le 7 novembre 1825. C’est la première grande œuvre de l’exil — l’une des plus importantes de toute sa production.
Pouchkine dispose à Mikhailovskoie du livre Histoire de l’État russe de Nikolai Karamzine (tomes X et XI, publiés en 1824) qui, pour la première fois, proposait une narration moderne et documentée de la crise dynastique de 1598-1605 — la période que les historiens russes nomment Smoutnoe vremia (“Période des Troubles”). Karamzine accuse Boris Godounov du meurtre du tsarevitch Dmitri (1591). C’est cette thèse que Pouchkine suit.
En parallèle, Pouchkine découvre Shakespeare par les traductions françaises (Letourneur, Guizot). Il lit Henri IV, Richard III, Macbeth. Il est fasciné par la liberté dramatique : absence des unités, mélange des registres, nombreuses scènes brèves, monologues shakespeariens. Il décide d’appliquer cette forme à la matière russe.
À son ami Viazemski il écrit en novembre 1825 : “J’ai applaudi des deux mains en achevant ma pièce. Je me suis exclame : Ai da Pouchkine, ai da soukin syn !” (“Bravo Pouchkine, bravo fils de chien”). Cette phrase, souvent citée, indique le sentiment qu’il a eu d’avoir réussi quelque chose d’inédit.
Le sujet : la crise dynastique 1598-1605
En 1584, Ivan le Terrible meurt. Son héritier, le tsar Fédor Ivanovitch, est faible mentalement. Le pouvoir réel est exercé par son beau-frère, le régent Boris Godounov. Le jeune tsarevitch Dmitri Ivanovitch, deuxième fils d’Ivan, est mis à l’abri à Ouglitch avec sa mère Maria Nagaia.
En mai 1591, Dmitri meurt à Ouglitch dans des circonstances suspectes. Officiellement : épilepsie, égorgement accidentel avec un couteau pendant une crise. Officieusement : assassinat commandité par Boris Godounov pour écarter un rival. Karamzine accepte cette thèse ; Pouchkine la suit.
En 1598, Fédor meurt sans héritier direct. La dynastie des Riourikides s’éteint. Un Zemski Sobor (Assemblée des terres) élit Boris Godounov tsar. Son règne est difficile : famines de 1601-1603, troubles sociaux, tensions avec les boyards.
En 1604, un imposteur apparaît en Pologne. Il se dit “tsarevitch Dmitri, miraculeusement sauvé”. Il rassemble une armée de cosaques polonais et russes, marche sur Moscou. En avril 1605, Boris meurt brusquement (empoisonnement ? crise cardiaque ?). Son fils Fédor II est assassiné. Le Faux Dmitri entre triomphant à Moscou en juin 1605. Il sera à son tour assassiné en mai 1606.

La structure
Boris Godounov comporte 23 scènes, qui se déplacent dans l’espace (Moscou, Cracovie, monastère de Tchoudov, frontière polonaise, taverne, champ de bataille, Kremlin) et dans le temps (de 1598 à 1605). La pièce refuse les unités classiques (un lieu, un jour, une action) et adopte la structure shakespearienne.
Les scènes principales :
- Ouverture (place du Kremlin) : les boyards discutent de l’élection imminente.
- Le couronnement : Boris accepte le trône après avoir d’abord refusé.
- Monastère de Tchoudov : le moine Gregori apprend l’histoire du tsarevitch assassiné et décide de se faire passer pour lui.
- La taverne à la frontière (en prose) : Gregori, déguisé en moine-mendiant, échappe à la police en faisant lire l’ordre de recherche à un moine qui ne sait pas lire.
- Le tsar Boris : premier monologue du tsar, méditation sur la culpabilité, le remords, la peur du peuple.
- Scène polonaise : Gregori-Dmitri à Cracovie, réception par les magnats polonais.
- Scène d’amour (Gregori et Marina Mnichek, sa fiancée polonaise) : ambiguë — Marina l’aime comme futur tsar, pas comme homme.
- Pologne, champ de bataille.
- Moscou, Boris et son fils : Boris prépare son fils à régner.
- Mort de Boris (avril 1605).
- Usurpation : le Faux Dmitri entre à Moscou.
- Fin : les boyards annoncent la mort du fils de Boris. “Le peuple se tait” (dernière didascalie).
La figure de Boris
Boris Godounov est le grand héros tragique de la pièce. Pouchkine le dessine comme un tsar compétent, intelligent, déchu par son propre crime. Son premier monologue — le “Je règne paisiblement” — est une grande méditation sur la culpabilité :
Je règne paisiblement. Mais pourquoi mon âme N’a-t-elle de repos ? Est-ce parce que Dans la nuit le spectre sanglant du petit prince…
Boris sait. Il a ordonné (ou laissé faire) le meurtre du tsarevitch. Son règne, même compétent, est maudit par le crime fondateur. Pouchkine fait de lui un Macbeth russe. Ce n’est pas un tyran médiocre, mais un homme d’État supérieur détruit par l’acte qui l’a porté au pouvoir.
Le Faux Dmitri
L’imposteur Gregori Otrepiev — alias le Faux Dmitri — est une figure ambiguë. Pouchkine ne le peint pas en pur charlatan. Au contraire : Gregori croit, au moins partiellement, à sa propre imposture. Il est habité par une vision, il reçoit l’appel “russe” de prendre sa place. La scène polonaise avec Marina Mnichek — ou la Polonaise glacée l’aime pour sa future couronne — est une des plus cruelles du théâtre russe.
Dans l’interprétation de Pouchkine, Gregori est un faux mais pas un menteur intégral. Il est l’incarnation de la question : qui est le vrai tsar quand la dynastie s’éteint ? La légitimité dynastique, quand elle est perdue, laisse un vide que seuls des imposteurs peuvent remplir.
”Le peuple se tait”
La dernière didascalie — ajoutée par Pouchkine en 1830 pour la publication — est la plus célèbre de la pièce :
“Le peuple se tait.” Народ безмолвствует.

Après l’annonce de la mort du fils de Boris (les boyards disent : “Acclamez le tsar Dimitri Ivanovitch !”), le peuple, au lieu de crier “Da zdravstvuyet !” (Vive !), garde le silence. Ce silence est lourd : il signifie que le peuple russe juge — il sait que le Faux Dmitri n’est pas vraiment le tsarevitch, il sait que Fédor et Marie Godounov viennent d’être assassinés, il sait que la nation est entrée dans une période de troubles.
Cette didascalie est devenue une formule proverbiale en russe pour désigner le peuple qui voit, comprend, juge — mais se tait. Elle est reprise par tous les écrivains russes postérieurs comme image de la relation entre peuple et pouvoir.
La réception et la censure
La pièce est interdite de représentation par la censure impériale pendant cinq ans. Nicolas Ier, censeur personnel de Pouchkine depuis 1826, refuse la publication et suggère à Pouchkine d’en faire “un roman historique à la Walter Scott”. Pouchkine refuse de changer la forme dramatique.
En 1831, une version avec coupures est enfin autorisée. La pièce paraît en volume. Mais aucun théâtre ne la joue. La première représentation aura lieu le 17 septembre 1870, trente-trois ans après la mort de l’auteur, au théâtre Mariinski de Saint-Pétersbourg.
L’opéra de Moussorgski
Modeste Moussorgski commence la composition de son opéra Boris Godounov en 1868. La première version est refusée par le Théâtre Mariinski en 1870. Moussorgski la revise en 1872 — en ajoutant la scène de l’auberge et le grand chœur polonais. La version révisée est créée le 8 février 1874.
Le livret suit de très près le texte de Pouchkine pour la plupart des scènes. Moussorgski conserve :
- le monologue de Boris “J’ai atteint le pouvoir suprême”
- la scène du monastère de Tchoudov (Pimene le chroniqueur + Gregori)
- la scène de la taverne
- la scène de la mort de Boris
- le cri “Le peuple se tait” (dans la version 1869 ; dans la version 1872, c’est la scène de la révolte qui clôture)
L’opéra a été orchestré à nouveau par Rimski-Korsakov en 1896 et c’est dans cette version édulcorée qu’il a été longtemps joué. À partir des années 1970, les productions reviennent souvent au texte original de Moussorgski.
L’opéra est aujourd’hui considéré comme l’un des sommets de l’opéra russe et a joué un rôle décisif dans la reconnaissance internationale du drame de Pouchkine.
Pour continuer
Sur le contexte politique de la rédaction (exil à Mikhailovskoie, Décembristes), voir Les Décembristes et Pouchkine. Sur le théâtre pouchkinien dans son ensemble, voir Théâtre et drames d’Alexandre Pouchkine. Sur d’autres adaptations historiques, voir La Fille du capitaine. Pour les adaptations musicales de Pouchkine, notamment l’opéra Aleko d’après Pouchkine — composé par Rachmaninov en 1893 sur Les Tziganes — voir le guide Belinsky.info sur ce compositeur.