Une géographie poétique de la Russie se dessine en cinq points : un appartement glacé du quai de la Moïka où le poète rendit l’âme à trente-sept ans ; un domaine forestier en pays de Pskov, où la nounou Arina Rodionovna lui contait des récits par les longues soirées d’hiver ; les bancs de marbre d’un Lycée impérial où il composa ses premiers vers ; une chambre conjugale au cœur de l’Arbat moscovite ; et une isba modeste de l’oblast de Nijni-Novgorod, devenue le théâtre de l’« automne de Boldino », trois mois miraculeusement féconds. Ces cinq lieux concentrent la mémoire matérielle d’Alexandre Pouchkine (1799-1837), figure tutélaire de la littérature russe.

Visiter les maisons-musées du poète, c’est traverser sa biographie en relief : les années de formation à Tsarskoïe Selo, l’exil au Sud puis au Nord, la période de maturité créatrice, le mariage tardif et la mort prématurée. Les conservateurs russes, dès la fin du XIXᵉ siècle, ont reconstitué ces décors avec une minutie quasi liturgique — chaque encrier, chaque manuscrit, chaque pelisse devenant relique. La fondation, en 1911, du Musée Pouchkine de la Maison Pouchkine (Pouchkinski Dom) à l’Académie des sciences scella institutionnellement ce culte.

Les pages qui suivent proposent un itinéraire raisonné des cinq principaux sanctuaires pouchkiniens, avec leurs adresses précises, leurs trésors muséographiques et le contexte biographique qui leur donne sens. Pour aller plus loin sur la vie du poète elle-même, on pourra consulter notre biographie d’Alexandre Pouchkine.

L’appartement-musée Moïka 12 : le dernier domicile

L’adresse complète est la suivante : Naberejnaïa reki Moïki (quai de la Moïka), maison n°12, Saint-Pétersbourg, 191186. Le bâtiment, propriété de la princesse Sofia Volkonskaïa, abrita le poète et sa famille du mois d’octobre 1836 jusqu’à sa mort le 29 janvier 1837 (10 février selon le calendrier grégorien). Onze pièces de l’appartement sont aujourd’hui reconstituées : antichambre, salon, salle à manger, chambre des enfants, cabinet de travail.

Le cabinet est le clou du parcours. La pièce, longue et étroite, donne sur une cour intérieure ; au centre, le canapé de cuir vert sur lequel le poète expira après trente-sept heures d’agonie ; tout autour, la bibliothèque de quelque 4 500 volumes en quatorze langues, témoignage du polyglottisme cultivé du romantisme russe. Le bureau porte encore les objets décrits par les témoins : un encrier de bronze, un coupe-papier en ivoire, une plume d’oie, une bague-talisman donnée par la comtesse Vorontsova. La pendule fut arrêtée à 14h45, l’heure exacte du décès.

Le musée conserve également le masque mortuaire moulé par le sculpteur Samouïl Halberg le lendemain du décès, sur ordre de Vassili Joukovski, ami fidèle du défunt. Cette empreinte funèbre est devenue l’image canonique du visage de Pouchkine — front haut, lèvres serrées, expression apaisée — reproduite dans tous les manuels scolaires russes. Une mèche de cheveux, le gilet noir taché de sang porté lors du duel et la pelisse d’ours qui le protégeait du froid pétersbourgeois lors de son ultime trajet en traîneau jusqu’à la Tchornaïa Retchka complètent les reliques du martyrologe poétique.

L’organisation du parcours est chronologique inverse : le visiteur commence par l’antichambre où la foule pétersbourgeoise vint, en larmes, déposer ses adieux pendant les deux journées qui suivirent la mort, avant de pénétrer dans les pièces familiales puis dans le cabinet. Les guides insistent sur le contraste entre la modestie domestique de l’appartement (loué, jamais possédé) et la stature monumentale du locataire dans la culture russe. Les circonstances mêmes du duel et de l’agonie sont approfondies dans notre dossier consacré à la mort tragique de Pouchkine, qu’il convient de lire en complément de la visite.

Mikhaïlovskoïe : le domaine d’exil et la nounou Arina

Le domaine de Mikhaïlovskoïe se situé dans le raïon de Pouchkinskié Gory (« Monts Pouchkine »), oblast de Pskov, à environ 120 kilomètres au sud-est de Pskov et 700 kilomètres au sud-ouest de Saint-Pétersbourg. La propriété, héritée par la grand-mère maternelle du poète Maria Hannibal puis transmise à sa mère Nadejda Ossipovna, fut le lieu d’exil ordonné par Alexandre Iᵉʳ d’août 1824 à septembre 1826, pour des poèmes jugés subversifs.

Loin d’être un châtiment stérile, ces deux années de relégation rurale produisirent une floraison créatrice exceptionnelle : Pouchkine y rédige le drame historique « Boris Godounov » (achevé le 7 novembre 1825), de nombreux chapitres centraux d’« Eugène Onéguine », le poème « Le Comte Nouline », ainsi que des dizaines de pièces lyriques majeures dont « Je me souviens d’un instant merveilleux » (1825), dédié à Anna Kern. La maison de maître, brûlée durant la Seconde Guerre mondiale, fut intégralement reconstituée à l’identique en 1949 sur les fondations d’origine.

Illustration 1 — maisons-musées Pouchkine

Le visiteur déambule dans le cabinet du poète, le salon orné du portrait de Maria Hannibal, la chambre de la nounou Arina Rodionovna Iakovleva (1758-1828), serve affranchie qui éleva les enfants Pouchkine et dont les contes nourrirent l’imaginaire folklorique du futur auteur de « Rouslan et Lioudmila ». L’isba de la nounou, modeste construction de rondins située à quelques mètres de la maison de maître, conserve son rouet, son samovar et son icône de la Vierge de Kazan. Une légende tenace — que les conservateurs nuancent — veut que la rénovation de l’isba date d’avant 1837 et qu’il s’agirait du seul bâtiment authentique du domaine.

Le parc paysager, dessiné dans le goût romantique anglais de la fin du XVIIIᵉ siècle, mérite une exploration à part entière. L’allée de Kern, double rangée de tilleuls centenaires, fut témoin des promenades d’Anna Petrovna Kern, l’inspiratrice du poème de 1825 ; le pont de bois sur l’étang carrossable, la chapelle commémorative et le moulin à eau de la nounou (aujourd’hui restauré) ponctuent un circuit d’environ trois kilomètres. À cinq kilomètres de Mikhaïlovskoïe, le domaine voisin de Trigorskoïe — résidence des Ossipov-Wulf, voisins et amis du poète — est inclus dans la réserve-musée, de même que Petrovskoïe, fief des Hannibal, ancêtres maternels du poète, dont l’ascendant africain Abraham Hannibal fut filleul de Pierre le Grand.

C’est à Mikhaïlovskoïe également que parvient en décembre 1825 la nouvelle du soulèvement décembriste, à laquelle le poète n’eut pas l’occasion de se mêler — un hasard biographique qui lui sauva probablement la vie. Sur ce moment charnière, voir Pouchkine et les décembristes. Le domaine est aujourd’hui géré par la « Réserve-musée d’État Pouchkine de Mikhaïlovskoïe », classée patrimoine fédéral russe, qui organise chaque année en juin une fête littéraire nationale rassemblant lecteurs, philologues et écrivains contemporains.

Tsarskoïe Selo : le Lycée impérial des années de formation

La ville actuelle de Pouchkine, jusqu’en 1937 nommée Detskoïe Selo et auparavant Tsarskoïe Selo (« Village du Tsar »), se trouve à 25 kilomètres au sud de Saint-Pétersbourg. Le Lycée impérial, fondé par Alexandre Iᵉʳ en 1811 dans une aile du palais Catherine, accueillit la première promotion de trente boursiers d’octobre 1811 à juin 1817 — six années de scolarité que le futur poète, alors âgé de douze à dix-huit ans, traversa en compagnie d’Anton Delvig, Wilhelm Küchelbecker, Ivan Pouchtchine, Fiodor Matiouchkine et autres condisciples promis à la célébrité.

Le bâtiment — une longue construction néoclassique en U accolée au palais impérial — est aujourd’hui un musée pédagogique. Le visiteur traverse au rez-de-chaussée la grande salle des récréations et la salle à manger commune ; au premier étage, l’amphithéâtre des examens publics où, le 8 janvier 1815, le jeune Pouchkine récita devant le poète Gavriil Derjavine son ode « Souvenirs à Tsarskoïe Selo », scène fondatrice du panthéon littéraire russe (« Le vieillard Derjavine nous a remarqués, et descendant au tombeau, nous a bénis ») ; au deuxième étage, le dortoir des élèves, où chaque cellule individuelle de quatre mètres carrés est reconstituée avec son lit de fer, sa table, son lavabo et sa chaise. La chambre n°14 — celle de Pouchkine — porte une plaque commémorative.

Le parc Catherine et le parc Alexandre, qui jouxtent le Lycée, sont indissociables de cette période. Pouchkine y composa, sous les statues mythologiques et près des canaux, ses premières élégies dans le goût d’André Chénier et de Batiouchkov. La statue de bronze figurant le lycéen assis sur un banc de pierre, paume soutenant la joue, regard rêveur fixé sur les eaux du grand étang, fut érigée en 1900 par Robert Bach pour le centenaire de la naissance du poète ; elle est devenue l’icône touristique du parc, photographiée chaque année par des centaines de milliers de visiteurs.

À noter : Tsarskoïe Selo se visite généralement en une journée combinée incluant le palais Catherine (célèbre pour sa Chambre d’Ambre reconstituée) et les jardins ; un demi-jour suffit pour le seul Lycée. La proximité de Saint-Pétersbourg en fait l’excursion idéale pour qui dispose d’une semaine de séjour dans la capitale du Nord.

L’appartement de l’Arbat : la chambre conjugale moscovite

L’appartement-musée de la rue Arbat se situé au 53 de la rue éponyme, dans le centre historique de Moscou. C’est dans cette maison de deux étages, dont le rez-de-chaussée fut loué par Pouchkine en janvier 1831, que le poète emmena sa jeune épouse Natalia Nikolaïevna Gontcharova après leur mariage célébré le 18 février 1831 à l’église de la Grande-Ascension, près de la porte de Nikitskié Vorota. Le couple y vécut trois mois, jusqu’au déménagement vers Saint-Pétersbourg en mai 1831.

Cinq pièces sont reconstituées : antichambre, salon de réception, cabinet du poète, chambre conjugale et salle à manger. Le mobilier, en partie authentique et en partie d’époque, restitué le décor d’un intérieur moscovite de la noblesse moyenne sous Nicolas Iᵉʳ : papiers peints à motifs floraux, parquet ciré, samovar de tula, portraits encadrés de la jeune épouse — Natalia avait alors dix-huit ans, contre trente et un pour son mari. Les murs comportent en outre plusieurs documents biographiques : copie du certificat de mariage, brouillons épistolaires, gravures de l’Arbat dans les années 1830.

Le portrait croisé de Natalia, par Alexandre Brioullov (aquarelle de 1831) et plus tard par Vladimir Hau (1842), figure parmi les rares iconographies fiables de la jeune femme. L’image qui en émerge tranche avec la légende noire forgée après le duel : une beauté incontestée de la haute société pétersbourgeoise, cultivée à proportion des conventions féminines de son temps, mais étrangère aux cercles littéraires. La complexité de cette figure mérite un traitement à part, abordé dans notre portrait de Natalia Gontcharova, la muse fatale.

Illustration 2 — maisons-musées Pouchkine

À distinguer du musée de l’Arbat : le grand Musée Pouchkine d’État de Moscou, situé rue Pretchistenka n°12/2, dans un hôtel particulier néoclassique de l’architecte Afanassi Grigoriev (1814). Ce musée central, fondé en 1957, abrite des collections immenses — manuscrits, autographes, portraits, mobilier — provenant de plusieurs collections privées du XIXᵉ siècle. Il proposé un parcours plus encyclopédique que biographique, idéal pour les étudiants en littérature et les chercheurs.

Boldino : l’isba de l’automne miraculeux

Le domaine de Bolchoïe Boldino se trouve dans le raïon de Boldinski, oblast de Nijni-Novgorod, à environ 230 kilomètres au sud-est de Nijni-Novgorod et 580 kilomètres à l’est de Moscou. Cette propriété ancestrale des Pouchkine, possédée depuis le XVIᵉ siècle, fut le lieu de l’« automne de Boldino » de 1830 — trois mois (3 septembre à 5 décembre) durant lesquels le poète, parti régler des affaires successorales et bloqué sur place par les cordons sanitaires établis contre l’épidémie de choléra qui frappait alors la Russie centrale, produisit l’une des œuvres les plus denses de toute l’histoire littéraire mondiale.

Le bilan de ces trois mois donne le vertige : achèvement des deux derniers chapitres d’« Eugène Onéguine », rédaction des cinq « Récits de feu Ivan Petrovitch Belkine » (Le Coup de pistolet, La Tempête de neige, Le Maître de poste, La Demoiselle paysanne, L’Entrepreneur de pompes funèbres), composition des quatre « Petites tragédies » (Le Chevalier avare, Mozart et Salieri, Le Convive de pierre, Le Festin pendant la peste), poème narratif « La Petite Maison de Kolomna », trente poèmes lyriques dont « Adieux », « L’Élégie », « Démons », « Les Vers composés pendant la nuit, durant l’insomnie ». Les manuscrits de Boldino, conservés à la Maison Pouchkine de Saint-Pétersbourg, comportent dans leurs marges des dessins fameux : portraits de Pouchkine, de Pétchorine, autocaricatures, profils mongols.

La maison de maître à Boldino, modeste construction de bois à un étage avec mezzanine, conserve son aspect rustique d’origine. Quelques pièces sont reconstituées avec rigueur : cabinet de travail au plancher craquant, chambre du poète, salon. Le parc, plus modeste qu’à Mikhaïlovskoïe, conserve l’allée de tilleuls dite « allée Pouchkine » et l’étang aux carpes décrit dans la correspondance avec Natalia. À côté de la maison, une petite chapelle orthodoxe rappelle que Pouchkine, durant son séjour, assista à plusieurs offices et nota dans son journal les pratiques religieuses des paysans serfs de la région.

L’aspect le plus fascinant de Boldino est, paradoxalement, son éloignement. À une époque où les routes russes étaient impraticables d’octobre à avril, où le télégraphe n’existait pas, où la poste mettait dix jours pour rejoindre Saint-Pétersbourg, l’isolement forcé devint le berceau d’une concentration créatrice unique. La nostalgie de l’Arbat et de Natalia, le goût morbide de la peste et de la mort qui rôdent dans les « Petites tragédies », l’achèvement du grand œuvre romanesque qu’est « Onéguine » — tout converge en quelques semaines. Pour qui voudrait approfondir cette période et les nouvelles qui en sont nées, voir nos analyses des Récits de Belkine et d’Eugène Onéguine.

Pèlerinages littéraires : conseils pratiques

L’organisation pratique d’un circuit pouchkinien dépend du temps disponible. Pour un séjour court de quatre à cinq jours, le triangle nord-ouest (Saint-Pétersbourg, Tsarskoïe Selo, Mikhaïlovskoïe) constitue la meilleure option : deux jours à Saint-Pétersbourg avec visite de la Moïka, une demi-journée à Tsarskoïe Selo (train de banlieue depuis la gare de Vitebsk), puis deux jours à Pskov-Mikhaïlovskoïe (train de nuit depuis Saint-Pétersbourg, environ huit heures). Pour un circuit complet incluant Moscou (Arbat et Pretchistenka) et Boldino, prévoir dix à douze jours, le trajet Moscou-Boldino se faisant en six à sept heures de voiture ou de train avec correspondance à Arzamas.

La saisonnalité influe fortement sur l’expérience. L’automne de Mikhaïlovskoïe et de Boldino — septembre à octobre — est la saison authentique pouchkinienne, celle des « pluies pâles, des vents glacés, des traîneaux qui glissent », chère au poète qui répétait son amour de l’automne dans ses lettres et ses vers. L’hiver enneigé, de décembre à février, offre une atmosphère feutrée mais raccourcit drastiquement les heures de visite des parcs (jour court, sentiers parfois fermés). Le printemps tardif, en mai-juin, fait éclore le parc de Mikhaïlovskoïe en couleurs et coïncide avec la fête nationale Pouchkine du 6 juin, jour de naissance du poète : programmation littéraire dense, lectures publiques, concours de récitation. Les amateurs d’iconographie pouchkinienne pourront enrichir leur préparation par la consultation du fameux portrait par Oreste Kiprenski, exposé à la galerie Tretiakov de Moscou.

Côté billetterie, la plupart des musées Pouchkine pratiquent une tarification modeste, distincte selon nationalité et statut (étudiant, retraité, enfant). Les musées de Saint-Pétersbourg et de Moscou disposent de billets jumelés ; à Mikhaïlovskoïe, un billet « grand circuit » couvre les trois domaines (Mikhaïlovskoïe, Trigorskoïe, Petrovskoïe) à tarif préférentiel. La plupart des sites proposent des audioguides en russe, en anglais et parfois en français, ainsi que des visites guidées par des philologues locaux dont l’érudition vaut le détour. Réservation conseillée en haute saison estivale et lors des grands jours commémoratifs (6 juin, 10 février).

Pour préparer la visite par la lecture, deux ouvrages français classiques restent recommandés : la biographie d’Henri Troyat « Pouchkine » (1946, rééditée chez Perrin), et le « Journal et Souvenirs » de la princesse Vera Viazemskaïa, témoin direct de la mort à la Moïka. Côté russe, les guides officiels publiés par la Réserve-musée d’État de Pskov constituent les sources les plus précises sur Mikhaïlovskoïe. Plus largement, le panorama des écrivains russes du XIXᵉ siècle replace le pèlerinage pouchkinien dans la grande chaîne du patrimoine littéraire russe, de Karamzine à Tchekhov.

Au-delà des cinq maisons : autres lieux pouchkiniens

Le réseau des lieux Pouchkine ne se limite pas aux cinq sanctuaires majeurs. L’itinéraire biographique du poète, marqué par deux périodes d’exil successif (Sud, 1820-1824 ; Nord, 1824-1826), a laissé des traces matérielles dispersées sur un vaste territoire allant de la Moldavie à la Crimée et au Caucase.

À Chișinău (Kichinev), capitale actuelle de la Moldavie, Pouchkine résida de septembre 1820 à juillet 1823, durant son exil méridional ordonné par Alexandre Iᵉʳ. La maison-musée — petite construction de pierre située rue Anton Pann n°19 — est aménagée dans la résidence d’un de ses logements bessarabiens. Le poète y composa « Le Prisonnier du Caucase », « La Fontaine de Bakhtchissaraï » et entama « Eugène Onéguine » (premier chapitre). Une statue de bronze de 1885, œuvre du sculpteur Alexandre Opekouchine, lui rend hommage dans le parc public de Chișinău.

À Odessa, port ukrainien sur la mer Noire, le poète séjourna de juillet 1823 à juillet 1824, transféré dans l’administration du gouverneur Mikhaïl Vorontsov. Une plaque commémorative et un petit musée littéraire (rue Pouchkinskaïa) signalent les lieux fréquentés par le jeune attaché ; la statue d’Opekouchine de 1889 sur l’esplanade Primorski boulevard est l’une des plus anciennes statues Pouchkine hors de Russie.

La Crimée garde le souvenir d’un voyage estival de 1820 que le poète effectua avec la famille Raïevski, dans le sillage de son exil au Sud. Il visita Bakhtchissaraï, ancienne capitale du Khanat de Crimée, et y vit la fontaine du palais qui inspira son célèbre poème oriental « La Fontaine de Bakhtchissaraï » (1821-1823). Le palais des khans, restauré, est aujourd’hui un musée à part entière, et sa fontaine des larmes — toujours en eau — porte une plaque dédiée au poète. Ce voyage marque le tournant orientaliste de l’œuvre pouchkinienne, étudié dans notre dossier « Le Prisonnier du Caucase ».

Le Caucase enfin, terre d’expédition militaire qu’il visita à deux reprises (1820 et 1829), inspira plusieurs poèmes narratifs et un récit de voyage en prose, « Voyage à Erzeroum » (1835). Quelques lieux-dits — sources thermales de Piatigorsk, gorges du Daryal, mont Kazbek — conservent des traces commémoratives, mais sans constituer de musée à proprement parler.

Conclusion

Visiter les maisons-musées Pouchkine ne relève pas du simple tourisme culturel : c’est entrer en dialogue physique avec une œuvre qui, depuis bientôt deux siècles, structure l’imaginaire littéraire d’une nation. Du canapé de cuir vert de la Moïka à l’isba de la nounou Arina, du banc du lycéen de Tsarskoïe Selo à la chambre conjugale de l’Arbat, jusqu’à l’allée des tilleuls de Boldino, ces cinq sanctuaires composent une biographie tridimensionnelle, où chaque pièce de mobilier devient virgule et chaque manuscrit annoté, paragraphe. Le pèlerinage pouchkinien, qu’il dure trois jours ou douze, change la lecture des textes : « Eugène Onéguine » se lit autrement après que l’on a marché sur l’allée de Kern. C’est en ce sens, peut-être, que l’œuvre du poète national russe continue d’agir comme un patrimoine vivant.