Un tsar au profil politique net
Nikolai Pavlovitch (1796-1855), troisieme fils de Paul Ier, monte sur le trone le 14 decembre 1825 dans des circonstances qui marqueront son regne. La repression qu’il ordonne contre les Decembristes le jour meme de son couronnement donne le ton : autorite absolue, mefiance de la noblesse liberale, surveillance policiere etendue.
Son regne (1825-1855) est la plus longue periode de reaction autocratique de l’Empire russe. Il etablit la Troisieme Section de la Chancellerie imperiale (police politique, 1826) pour surveiller la societe ; il renforce la censure ; il dirige personnellement les affaires de l’Etat ; il reprime toutes les velleites de reformes constitutionnelles. La Russie de son regne est une societe etroitement surveillee, avec peu d’espace pour l’expression autonome de la pensee.
C’est dans ce contexte qu’il agit comme censeur personnel d’Alexandre Pouchkine.
L’audience de septembre 1826
Apres les pendaisons du 13 juillet 1826, Nicolas Ier decide de revoir la situation de Pouchkine. Le poete, assigne a residence a Mikhailovskoie depuis 1824, n’a pu participer a l’insurrection mais ses poemes libertaires (Ode a la liberte, A Tchaadaiev, Le Village) ont ete trouves en copies manuscrites chez plusieurs Decembristes.
Le 8 septembre 1826, Pouchkine est convoque a Moscou — le tsar y est pour les ceremonies du couronnement. Il arrive crotte, fatigue, inquiet. Conduit au Palais du Kremlin, il est introduit seul dans le cabinet de Nicolas Ier.
L’entretien dure environ deux heures. Les deux temoignages posterieurs (celui de Pouchkine, celui du tsar) divergent sur les details. Ce qui est atteste :
- Nicolas demande a Pouchkine s’il aurait participe a l’insurrection s’il avait ete libre. Pouchkine repond honnetement : “Oui, probablement”.
- Le tsar expose ses intentions reformatrices (abolition eventuelle du servage, reforme administrative). Il sait qu’il parle a un liberal.
- Il libere Pouchkine de Mikhailovskoie : le poete peut desormais vivre ou il veut.
- En echange, il se proclame censeur personnel : aucun texte de Pouchkine ne sera publie sans son accord direct.
A la sortie, Nicolas declare publiquement aux personnes presentes : “Aujourd’hui j’ai parle avec l’homme le plus intelligent de Russie.” Le mot, repete, circule dans tous les salons. Il est flatteur. Il est aussi un avertissement : on ne parlera a personne sans l’accord du tsar.
La censure personnelle en pratique
La censure personnelle fonctionne comme suit. Chaque manuscrit de Pouchkine — poeme, conte, drame, nouvelle — doit etre remis au tsar (en pratique : par l’intermediaire du comte Alexandre Benkendorf, chef de la Troisieme Section). Le tsar lit, annote, decide. Quand il autorise, il peut le faire apres delais considerables (mois, parfois annees) et avec des modifications imposees.

Exemples :
- Boris Godounov, remis au tsar en novembre 1826, est retourne en 1827 avec une censure massive : le tsar recommande a Pouchkine de le transformer en “roman historique a la Walter Scott”. Pouchkine refuse. Il n’obtient l’autorisation de publier le texte original qu’en 1830, avec coupures.
- Le Cavalier de bronze (1833) est censure par le tsar lui-meme qui refuse six passages juges trop critiques envers Pierre le Grand. Pouchkine ne publiera pas le poeme de son vivant. Il paraitra posthume, dans la version censuree, en 1837.
- Plusieurs poemes lyriques — Aux profondeurs des mines de Siberie (1827), Pour les rivages d’une patrie lointaine (1830) — ne sont jamais soumis a la censure et circulent en samizdat.
Cette censure — officiellement “flatteuse” car directement imperiale — est en realite plus oppressante que la censure ordinaire. Elle est imprevisible, lente, humiliante. Pouchkine s’en plaint regulierement dans ses lettres : “J’ai l’impression d’etre un serf qui depend d’un seigneur capricieux.”
La Troisieme Section et Benkendorf
Alexandre Benkendorf (1783-1844), general d’origine germano-balte, dirige la Troisieme Section de 1826 a sa mort. Il est le point de contact officiel entre Pouchkine et l’autorite imperiale : tous les manuscrits passent par lui, toutes les correspondances avec le tsar aussi.
Benkendorf est courtois mais impitoyable. Il rappelle a Pouchkine qu’il doit demander autorisation pour :
- publier quoi que ce soit,
- voyager hors de Saint-Petersbourg ou Moscou,
- se marier,
- accepter un duel,
- changer d’appartement parfois.
Pouchkine vit sous surveillance permanente. Ses lettres sont ouvertes, ses domestiques interroges, ses frequentations notees. Lors du voyage en Ukraine en 1823, meme durant l’exil sud, un agent le suit.
Le titre de kamer-iunker (janvier 1834)
En janvier 1834, Nicolas Ier nomme Pouchkine gentilhomme de chambre (kamer-iunker). C’est un grade de cour normalement attribue aux jeunes nobles de vingt ans entrant en service diplomatique ou a la cour. Pouchkine a 34 ans.
Il est humilie. Il note dans son journal : “L’idee de Dieu et du souverain m’a souvent presse. Depuis hier, je porte l’uniforme de kamer-iunker ; aujourd’hui, j’ai vu la main de Dieu se refermer sur moi.” Il ecrit a sa femme : “Etre kamer-iunker me va comme a un ours une danse. Dans mon epanouissement, c’est un faux affreux. Le tsar a voulu me forcer a danser a la cour.”

Le but reel de la nomination est clair : obliger Natalia (24 ans, d’une beaute eclatante) a paraitre aux bals imperiaux en tant qu’epouse d’un titulaire de la cour. Nicolas Ier admire Natalia au point de la faire valser en public. Pouchkine doit porter l’uniforme vert a ceinture, assister aux receptions, se taire.
Les dettes et la revue Sovremennik (1836)
En 1836, Pouchkine fonde sa revue litteraire Le Contemporain (Sovremennik), autorisee par le tsar dans le but de lui fournir un revenu. La revue publie, entre autres, Le Nez de Gogol, des fragments de La Fille du capitaine, des textes litteraires non partisans.
Elle est surveillee par la Troisieme Section. Les numeros sont censures. Pouchkine doit respecter des delais de soumission. La revue ne remporte pas le succes financier espere.
Pendant l’annee 1836, Pouchkine accumule des dettes considerables — environ 140 000 roubles. Il doit rembourser des creanciers, payer les toilettes de sa femme, entretenir quatre enfants. Il vit en tension permanente entre surveillance imperiale, problemes financiers, humiliations sociales, et l’affaire d’Anthes qui s’envenime.
La mort et l’apres
A la mort de Pouchkine le 29 janvier 1837, Nicolas Ier reagit de maniere tres codifiee :
- Billet prive au poete agonisant, lui promettant que ses dettes seront payees et que sa famille sera protegee. En echange, il doit accepter de “mourir comme un chretien” — c’est-a-dire se reconcilier avec Dieu et l’Eglise.
- Transport secret du corps de nuit vers Mikhailovskoie, sous escorte policiere. Interdiction de toute ceremonie publique a Saint-Petersbourg. La messe est deplacee de la cathedrale Saint-Isaac a la petite eglise de la Cour (Konyushennaia). La raison : craindre un rassemblement populaire qui pourrait degenerer.
- Paiement effectif des dettes (138 000 roubles) par le tresor imperial et pension a Natalia et aux quatre enfants.
- Surveillance des papiers personnels de Pouchkine par la Troisieme Section, qui selectionne ce qui sera publie posthume et ce qui restera dans les archives secretes.
L’ambivalence historique
Le rapport Nicolas Ier / Pouchkine a donne lieu a des interpretations opposees :
Lecture apologetique (auteurs conservateurs du XIXe siecle, autobiographies de courtisans) : le tsar a protege Pouchkine, l’a libere de l’exil, l’a gratifie d’une attention sans precedent, a paye ses dettes. Sans lui, le poete n’aurait pas pu ecrire ses grands textes tardifs.
Lecture critique (Herzen, Belinski, plus tard les historiens litteraires russes du XXe siecle, Anna Akhmatova) : le tsar a etrangle Pouchkine par sa protection. La censure personnelle, les humiliations, la surveillance, la nomination de kamer-iunker, la gestion de l’affaire d’Anthes ont cree les conditions dans lesquelles le poete ne pouvait que sombrer. La mort en duel n’est pas un accident : c’est l’aboutissement d’une pression permanente.
Entre ces deux lectures, l’historiographie moderne (Iouri Lotman, Vadim Vatsuro) penche fortement vers la seconde. Le tsar n’etait probablement pas l’organisateur de la mort de Pouchkine, mais il en etait le responsable institutionnel : sa protection a cree les conditions de l’asphyxie progressive qui a conduit au duel.
Pour continuer
Sur le contexte politique avant 1826, voir Les Decembristes et Pouchkine. Sur les figures directement impliquees dans le duel, voir Natalia Gontcharova : la muse fatale et Georges d’Anthes : l’homme qui a tue Pouchkine. Pour l’affaire plus largement, voir Le duel et la mort de Pouchkine.