Anna Akhmatova a vingt-huit ans lorsque meurt Léon Tolstoï, dernier grand témoin du siècle qui a vu naître, grandir et mourir Alexandre Pouchkine. Toute sa vie, la poétesse pétersbourgeoise se pensera comme l’héritière directe de ce siècle d’or : elle en étudie l’œuvre en érudite, elle en habite les lieux, elle en prolonge la rigueur formelle jusque dans les pires tragédies du XXe siècle soviétique. Pour comprendre ce fil tendu entre deux âges d’or de la poésie russe, nous avons rencontré Ecaterina Roussakova, slaviste spécialiste de la poésie russe du XXe siècle à l’Université de Strasbourg.

Ecaterina Roussakova enseigne la littérature russe à l’Université de Strasbourg depuis quinze ans. Spécialiste de l’Âge d’argent et de la poésie soviétique, elle a consacré sa thèse à la réception de Pouchkine chez les poètes acméistes. Ses travaux portent notamment sur Akhmatova, Mandelstam et Goumilev, et sur la manière dont ce cercle a maintenu vivante une tradition classique face à la censure du XXe siècle.


Présentation de l’entretien : pourquoi Akhmatova aujourd’hui

Journaliste : Madame Roussakova, pourquoi consacrer un entretien à Anna Akhmatova sur un site voué à Pouchkine et au siècle d’or ? N’appartient-elle pas à une tout autre époque ?

Ecaterina Roussakova : C’est une question qu’on me pose souvent, et la réponse tient en une phrase : Akhmatova elle-même aurait refusé cette séparation. Elle appartient chronologiquement à l’Âge d’argent, ce moment extraordinaire de la poésie russe du début du XXe siècle, mais elle s’est construite tout entière dans le rapport à Pouchkine et au siècle d’or dont il est la figure centrale. Elle habite Tsarskoïe Selo, la ville même de son Lycée. Elle consacre des années de recherche savante à son œuvre. Elle revendique, dans ses poèmes comme dans sa prose critique, une filiation directe avec cette rigueur classique du vers russe que Pouchkine a fondée. Étudier Akhmatova sans son rapport à Pouchkine, c’est comme étudier un fleuve sans sa source : on perd l’essentiel de sa force et de sa direction.

Il y a aussi une raison plus large. Le XXe siècle russe est un siècle de ruptures violentes — révolution, guerre civile, purges staliniennes, seconde guerre mondiale, censure soviétique. Ce qui frappe chez Akhmatova, c’est la persistance d’une forme, d’une économie de moyens, d’une musicalité qui viennent tout droit du siècle d’or, appliquées à des contenus d’une noirceur inouïe. C’est cette tension entre la forme classique et le contenu tragique qui rend son œuvre si bouleversante, et qui justifie qu’on en parle ici.

Qui était Anna Akhmatova (1889-1966)

Journaliste : Pouvez-vous nous rappeler qui était Anna Akhmatova, pour les lecteurs qui la connaissent peu ?

Ecaterina Roussakova : Anna Andreïevna Gorenko, dite Akhmatova — pseudonyme emprunté à son arrière-grand-mère tatare, pris pour ne pas déshonorer, selon son père, le nom de famille en devenant poétesse — naît en 1889 près d’Odessa et grandit à Tsarskoïe Selo, près de Saint-Pétersbourg. Elle publie son premier recueil, Le Soir, en 1912, puis Le Rosaire en 1914, qui la rend immédiatement célèbre dans les cercles littéraires pétersbourgeois. Sa vie traverse ensuite presque tous les drames du siècle : la révolution de 1917, l’exécution de son premier mari Nikolaï Goumilev en 1921 sous une accusation politique fabriquée, l’interdiction quasi totale de publier de 1925 à 1940, puis l’emprisonnement répété de son fils Lev Goumilev sous Staline. Elle meurt en 1966, considérée à la fin de sa vie comme la grande dame de la poésie russe, ayant traversé tous les orages du siècle sans jamais quitter son pays ni renoncer à écrire.

Ce qui frappe dans cette biographie, c’est le contraste entre la précision et la retenue de son écriture et la violence absolue de ce qu’elle a vécu. Elle n’élève jamais la voix dans ses vers ; elle choisit le détail concret, presque domestique, pour dire l’indicible — exactement la méthode que Pouchkine avait développée un siècle plus tôt pour la prose comme pour le vers.

Le lien avec Tsarskoïe Selo et le Lycée de Pouchkine

Journaliste : Vous insistez sur le lieu, Tsarskoïe Selo. Pourquoi ce détail géographique compte-t-il autant ?

Ecaterina Roussakova : Parce qu’en Russie, l’espace littéraire est toujours aussi un espace de mémoire sacrée. Tsarskoïe Selo, la “Ville du tsar”, est le lieu où Alexandre Ier fonde en 1811 le Lycée impérial que fréquente le jeune Pouchkine. C’est là qu’il compose ses premiers poèmes, qu’il noue les amitiés qui dureront toute sa vie, qu’il devient, à seize ans à peine, le poète que la Russie reconnaîtra bientôt comme son plus grand. Or Akhmatova grandit précisément dans cette ville, entre le parc du Lycée et les statues commémoratives de Pouchkine. Elle en parlera comme d’un territoire habité par un fantôme tutélaire, une présence presque physique.

Elle écrit d’ailleurs un poème resté célèbre, À Tsarskoïe Selo, où elle évoque “le lycéen bronzé” — la statue de Pouchkine adolescent qui orne toujours le parc. Ce n’est pas une anecdote biographique mineure : c’est la scène originelle de toute sa relation à la tradition poétique russe. Elle ne choisit pas Pouchkine comme modèle abstrait ; elle grandit littéralement dans son ombre topographique, ce qui donne à sa filiation une dimension presque charnelle.

À retenir : Tsarskoïe Selo n’est pas un simple décor biographique : c’est le lieu où se noue, dès l’enfance d’Akhmatova, un rapport physique et quotidien à la mémoire de Pouchkine, bien avant toute théorie littéraire sur sa filiation.

Portrait de femme russe début XXe siècle, châle sombre, intérieur pétersbourgeois — Akhmatova siècle d'or

L’Âge d’argent et l’acméisme : un classicisme retrouvé

Journaliste : Vous avez évoqué l’acméisme. Pouvez-vous expliquer ce mouvement et son rapport au siècle d’or ?

Ecaterina Roussakova : L’acméisme naît vers 1912, autour d’un petit cercle appelé “l’Atelier des poètes”, fondé par Nikolaï Goumilev — futur mari d’Akhmatova — et Sergueï Gorodetski. Le mouvement se définit en réaction contre le symbolisme russe alors dominant, jugé trop flou, trop mystique, trop épris d’abstractions philosophiques. Les acméistes revendiquent au contraire la clarté, la précision de l’image concrète, un vocabulaire tangible, une architecture du poème nette et maîtrisée. Le mot “acmé” vient du grec et désigne le point culminant, le sommet — l’idée d’une perfection formelle atteinte, non d’un vague mystique suggéré.

Ce programme est explicitement présenté par ses fondateurs comme un retour à une langue classique, et Pouchkine y est constamment invoqué comme modèle suprême de cette clarté. Ossip Mandelstam, autre figure majeure du mouvement et ami proche d’Akhmatova, ira jusqu’à parler d’un “désir de culture mondiale” incarné par cette filiation classique. Chez Akhmatova elle-même, cela se traduit par des poèmes brefs, denses, où chaque détail concret — un gant mal enfilé, une fleur séchée dans un livre — porte une charge émotionnelle considérable, exactement selon la même économie de moyens qui caractérise le meilleur Pouchkine.

Voici les traits distinctifs qui rapprochent l’acméisme du siècle d’or pouchkinien :

  • Clarté du vocabulaire : refus des ornements symbolistes flous, préférence pour le mot juste et concret.
  • Économie de moyens : un détail précis suffit à porter une émotion complexe, sans effusion lyrique excessive.
  • Rigueur formelle : attachement au mètre classique et à une architecture nette du poème.
  • Filiation revendiquée : Pouchkine cité explicitement comme modèle de cette exigence de clarté.

Pour situer ce mouvement dans le contexte plus large des lettres russes de langue classique, les ressources de Langue Russe sur le vocabulaire littéraire hérité du XIXe siècle permettent de mesurer combien l’acméisme prolonge, jusque dans le choix des mots, cette exigence de clarté pouchkinienne.

Requiem : transposer la tragédie du XXe siècle dans la forme classique

Journaliste : Parlons de Requiem, son œuvre la plus connue. Comment ce texte illustre-t-il cette tension entre forme classique et tragique moderne ?

Ecaterina Roussakova : Requiem est composé entre 1935 et 1940, dans le contexte le plus sombre des purges staliniennes. Le fils d’Akhmatova, Lev Goumilev, est arrêté à plusieurs reprises ; elle-même fait la queue pendant des mois devant la prison des Croix à Léningrad pour tenter d’obtenir des nouvelles, dans une file de femmes anonymes partageant le même sort. C’est cette expérience collective de l’attente et de la terreur que Requiem transpose en poésie.

Or la forme choisie est d’une rigueur presque classique : dix poèmes courts, un prologue en prose, un épilogue, une architecture pensée avec précision, des vers souvent rimés selon des schémas traditionnels. Rien dans la forme ne “crie” la tragédie : c’est la tension entre cette maîtrise formelle et l’horreur du contenu qui produit l’effet bouleversant. Akhmatova elle-même explique dans le prologue en prose comment une femme, dans la file d’attente, reconnaissant en elle la poétesse, lui demande : “Pouvez-vous décrire cela ?” — et comment elle répond “Oui, je peux.” C’est cette promesse tenue que le poème réalise, avec une économie de moyens directement héritée de la tradition pouchkinienne.

Le texte ne pouvait être publié en URSS ; il circule oralement, mémorisé par des amies proches qui le répètent en secret pour ne laisser aucune trace écrite compromettante — méthode de survie littéraire qu’Akhmatova partage avec d’autres poètes persécutés du siècle.

Vue de Saint-Pétersbourg au crépuscule, quai de la Neva, réverbères, atmosphère littéraire — Akhmatova héritage siècle d'or

Akhmatova lectrice et érudite de Pouchkine

Journaliste : Akhmatova n’était pas seulement poétesse, elle a aussi écrit sur Pouchkine en chercheuse. Que retenir de ce versant moins connu ?

Ecaterina Roussakova : C’est un aspect trop souvent négligé de sa carrière. À partir des années 1930, dans les périodes où la censure lui interdit de publier ses propres poèmes, Akhmatova se consacre à des travaux d’érudition pouchkinienne, notamment sur Le Convive de pierre, poème dramatique tiré du mythe de Don Juan, et sur les sources littéraires du poète. Elle publie des articles savants dans des revues académiques soviétiques, l’une des rares voies de publication qui lui reste ouverte à cette époque.

Ce travail n’est pas anecdotique ni purement alimentaire : Akhmatova développe une lecture extrêmement fine des sources et des influences de Pouchkine, notamment son rapport à la littérature française et à Byron. Elle démontre une connaissance érudite considérable qui dépasse largement le simple hommage poétique. Certains spécialistes considèrent aujourd’hui que ses articles sur Pouchkine comptent parmi les contributions les plus originales de la pouchkinologie soviétique, une discipline académique à part entière consacrée à l’étude exhaustive de l’œuvre du poète. Pour comprendre plus largement comment l’héritage culturel de Pouchkine s’est transmis jusqu’au XXe siècle russe, il existe également d’excellentes synthèses qui permettent de retracer ce fil sur plus d’un siècle.

AspectPouchkine (siècle d’or)Akhmatova (Âge d’argent)
Période1799-18371889-1966
Lieu de formationLycée de Tsarskoïe SeloGrandit à Tsarskoïe Selo
Rapport à la censureCensure personnelle de Nicolas IerInterdiction de publier, police politique soviétique
Œuvre majeure de la maturitéEugène OnéguineRequiem
Postérité critiqueFondateur de la langue littéraire russeGrande dame de la poésie russe du XXe siècle

Rythme, mémoire, silence : ce que le vers russe doit au siècle d’or

Journaliste : Au-delà des thèmes, qu’est-ce que la poésie d’Akhmatova doit précisément à la technique du vers pouchkinien ?

Ecaterina Roussakova : Trois choses, à mon sens, essentielles. D’abord le rythme : Pouchkine a fixé pour la langue russe une prosodie d’une élasticité et d’une précision remarquables, notamment dans son usage du tétramètre iambique. Akhmatova hérite de cette maîtrise du mètre classique, qu’elle utilise avec une liberté contrôlée, sans jamais le désarticuler complètement comme le feront certains futuristes contemporains d’elle.

Ensuite la mémoire : la poésie russe du siècle d’or, chez Pouchkine comme chez Lermontov, est hantée par le passé, les amitiés perdues, les absents. Akhmatova prolonge cette hantise mémorielle, mais dans un contexte où se souvenir devient un acte de résistance politique — se souvenir des noms des disparus, des dates d’arrestation, quand l’État veut précisément que tout cela s’efface.

Enfin le silence : le non-dit, l’ellipse, la confiance faite au lecteur pour compléter ce que le poème suggère sans l’énoncer. C’est une leçon directement issue de la prose de Pouchkine — pensons aux Récits de Belkine — et qu’Akhmatova pousse à son paroxysme dans des poèmes qui disent l’indicible sans jamais nommer directement l’horreur.

La censure soviétique versus la censure tsariste

Journaliste : Vous avez évoqué la censure des deux côtés. Peut-on vraiment comparer la censure que Pouchkine a connue sous Nicolas Ier à celle qu’Akhmatova a subie sous Staline ?

Ecaterina Roussakova : La comparaison est utile mais elle a ses limites, et il faut être prudent. Pouchkine subit à partir de 1826 une censure personnelle du tsar Nicolas Ier lui-même, ce qui signifie en théorie un régime de faveur, mais en pratique une surveillance rapprochée qui retarde ou interdit la publication de certains textes. C’est une censure politique dure, mais elle laisse à Pouchkine une existence sociale, une reconnaissance officielle, une capacité à publier l’essentiel de son œuvre de son vivant.

Akhmatova connaît une situation incomparablement plus violente : interdiction de publier pendant des périodes de quinze ans, exécution de son premier mari, emprisonnements répétés de son fils, expulsion de l’Union des écrivains soviétiques en 1946 avec une dénonciation publique et humiliante par Jdanov, chef de la propagande culturelle stalinienne, qui la qualifie de “moitié nonne, moitié putain”. Elle vit sous la menace constante de l’arrestation, dans un dénuement matériel extrême, tout en continuant d’écrire et de transmettre oralement ses vers pour échapper à la police politique.

Point de vigilance : Comparer les deux censures ne doit jamais servir à minimiser l’une ou l’autre. Il s’agit de comprendre deux régimes de contrainte très différents dans leur intensité et leurs mécanismes, tout en observant comment chacun a, paradoxalement, nourri des formes d’écriture d’une grande densité.

Ce que les lecteurs français gagnent à lire Akhmatova aujourd’hui

Journaliste : Pour conclure, que diriez-vous à un lecteur français qui hésite encore à ouvrir Akhmatova ?

Ecaterina Roussakova : Je lui dirais qu’Akhmatova offre une porte d’entrée particulièrement accessible dans la poésie russe du XXe siècle, précisément parce qu’elle refuse l’hermétisme. Ses poèmes sont courts, concrets, d’une clarté presque classique — on peut y entrer sans bagage érudit considérable, contrairement à certains textes symbolistes plus difficiles d’accès. Et pourtant, cette clarté n’exclut jamais la profondeur : c’est même cette économie de moyens qui rend ses poèmes si bouleversants.

Je lui dirais aussi qu’Akhmatova permet de comprendre autrement Pouchkine lui-même. Voir comment une poétesse du XXe siècle a lu, étudié, aimé et prolongé le siècle d’or éclaire rétrospectivement ce que ce siècle d’or avait de fondateur pour toute la littérature russe qui a suivi. Lire Akhmatova, c’est aussi, d’une certaine manière, relire Pouchkine avec des yeux neufs, en comprenant ce qui, dans son œuvre, a rendu possible cette continuité poétique à travers les pires tragédies du siècle suivant. On retrouve d’ailleurs cette même économie de moyens dans la sobriété du vers amoureux déjà présente chez Pouchkine, lecture qui permet de mesurer combien cette filiation est réelle et non simplement revendiquée après coup.

Pour prolonger la lecture

Journaliste : Quelles lectures conseilleriez-vous pour prolonger cette découverte ?

Ecaterina Roussakova : Je conseille de commencer par un recueil bilingue de Requiem et de Poème sans héros, ses deux œuvres majeures de la maturité, dans une bonne traduction française annotée. Ensuite, pour comprendre le terreau dont elle est issue, je recommande vivement de lire ou relire les grandes voix du siècle d’or que la génération d’Akhmatova a lues en héritage — Dostoïevski, Tolstoï, Tchekhov — car c’est tout cet ensemble qui forme l’arrière-plan culturel dans lequel elle a grandi.

Enfin, pour les lecteurs curieux de la scène culturelle russe contemporaine en France, les analyses d’Art Russe sur la peinture et l’art russe du tournant du XXe siècle offrent un éclairage complémentaire sur l’effervescence artistique qui a accompagné, en peinture, ce même moment de l’Âge d’argent qu’Akhmatova a incarné en poésie.

Voici un résumé synthétique pour retenir l’essentiel de cet entretien :

  1. Akhmatova grandit à Tsarskoïe Selo, ville du Lycée de Pouchkine, dans un rapport presque physique à sa mémoire.
  2. L’acméisme, mouvement dont elle est une figure majeure, revendique explicitement un retour à la clarté classique du vers pouchkinien.
  3. Requiem transpose dans le tragique stalinien la même économie de moyens que celle du siècle d’or.
  4. Akhmatova a aussi été une chercheuse érudite de l’œuvre de Pouchkine, notamment sur Le Convive de pierre.
  5. Sa lecture éclaire rétrospectivement la portée fondatrice du siècle d’or pour toute la littérature russe ultérieure.

Ecaterina Roussakova poursuit ses recherches sur la poésie russe du XXe siècle à l’Université de Strasbourg. Ses travaux sur Akhmatova, Mandelstam et l’acméisme nourrissent régulièrement des séminaires consacrés à la transmission du siècle d’or dans la littérature soviétique.