Le poeme dans la vie de Pouchkine

Je vous aimais (Я вас любил) est ecrit en 1829, probablement en mars ou avril, dans l’album d’Anna Olenina (1808-1888). Pouchkine a alors trente ans, vient de faire sa demande en mariage a Anna, fille du president de l’Academie imperiale des Arts, Alexei Olenine. La famille Olenine est une des plus cultivees de Saint-Petersbourg ; Anna est belle, spirituelle, musicienne. Mais elle refuse — ou sa famille refuse pour elle. Pouchkine est connu pour sa reputation dissipee et ses problemes politiques passes.

Je vous aimais appartient a cette periode de retrait amoureux. Deux ans plus tard, Pouchkine epousera Natalia Gontcharova — mais ce sera un mariage d’amour passionne, trouble, d’une autre nature.

Lecture des huit vers

Le poeme tient en deux quatrains — huit vers en iambes pentametriques (cinq pieds). C’est une des formes les plus economiques de la lyrique russe. Trois moments structurent la progression.

Le renoncement presume (vers 1-2)

« Je vous aimais : cet amour, peut-etre encore, / Dans mon ame n’est pas tout a fait eteint ». Le poeme s’ouvre au passe compose (ya vas lyubil, “je vous aimais”), mais la suite immediate nuance : pet-etre encore. L’amour n’est pas definitivement mort. Le locuteur se retient sur le seuil du passe.

Cette tension temporelle — passe revolu, present qui insiste — est deja toute l’ambiguite du poeme. On entend simultanement j’ai aime et j’aime encore.

L’interdit de la plainte (vers 3-4)

« Mais qu’il ne vous inquiete plus ; / Je ne veux en rien vous attrister. » Le locuteur s’interdit l’expression de sa douleur. L’amour cesse d’etre affaire d’epanchement. Le poeme refuse le pathos sentimental qui aurait pu suivre.

C’est la un des traits pouchkiniens les plus constants : l’economie du sentiment. La douleur est dite sans etre exhibee. Elle s’affirme par sa propre sublimation.

Illustration 1 — poeme je vous aimais 1829

Le rappel amplifie (vers 5-6)

« Je vous aimais sans bruit, sans espoir, / Tourmente tour a tour de timidite, de jalousie. » Reprise anaphorique ya vas lyubil — qui revient maintenant pour dire la qualite meme de cet amour : silencieux, desespere, jaloux, timide. Le locuteur nomme ce qu’il a tu.

La benediction finale (vers 7-8)

« Je vous aimais si sincerement, si tendrement, / Que Dieu vous accorde d’etre aimee d’un autre ainsi. »

C’est la chute celebre. Le locuteur souhaite que l’aimee soit aimee par un autre ainsi — avec la meme sincerite, la meme tendresse que lui. La jalousie se retourne en don. La privation se transforme en benediction.

Ce vers final — kak dai vam Bog lyubimoy byt’ drugim — est entre dans la langue russe. Il cristallise ce que Pouchkine sait faire d’unique : la noblesse comme forme literaire.

La metrique et la musique

Les huit vers sont en iambes pentametriques (cinq pieds iambiques par vers, dix ou onze syllabes). Le schema de rimes croisees — feminine, masculine, feminine, masculine (aBaB) — est d’une regularite parfaite. Les rimes choisies (mozhet/trevozhit, sovsem/nichem, beznadezhno/nezhno, tomim/drugim) sont toutes naturelles, sans artifice.

La musicalite vient de trois elements :

  1. L’anaphore ya vas lyubil (je vous aimais), repetee trois fois, qui scande le poeme en trois volets ;
  2. Les sonorites nasales et sifflantesnezhno (tendrement), iskrenno (sincerement), lyubimoy (aimee) — qui creent une matrice sonore douce ;
  3. La chute syllabique du dernier vers, ou l’iambe se deploie largement sur kak day vam Bog, suggerant un geste d’offrande rituelle.

La destinataire : Anna Olenina ?

L’album d’Anna Olenina — conserve a Moscou — contient effectivement le poeme de Pouchkine. Elle y a inscrit son initiale et une annotation : A.P. (Alexandre Pouchkine). Cela n’etablit pas que le poeme lui est destine, mais le rend fort probable.

Anna Olenina a epouse en 1840 le colonel Fiodor Andro. Elle a laisse un Journal publie au XXe siecle ou elle raconte la cour maladroite de Pouchkine, ses tentatives de conquete, et, plus tard, son propre regret d’avoir refuse. Le journal ne mentionne pas Je vous aimais specifiquement mais decrit la tension des mois 1828-1829.

D’autres critiques pouchkiniens (Modest Hoffmann, Ludmila Panckiewicz) ont propose Karolina Sobanska, une aristocrate polonaise que Pouchkine a connue a Odessa en 1821-1823 et revue a Saint-Petersbourg en 1829. La question n’est pas tranchee et ne peut probablement pas l’etre.

Illustration 2 — poeme je vous aimais 1829

Dans l’ecole russe et dans la culture

Je vous aimais est l’un des textes les plus appris par coeur dans l’ecole russe, aux classes 7-8. Des centaines de generations d’ecoliers russes ont recite les huit vers.

Dans la culture populaire, le poeme est cite dans d’innombrables films, romans, chansons. L’expression ya vas lyubil est devenue un idiome pour designer un amour renonce, un adieu digne, une generosite malgre la souffrance.

Plus de cinquante compositeurs russes ont mis les vers en musique, des romances du XIXe siecle (Alabev, Cheremetiev) aux variations contemporaines. La plus connue reste celle de Boris Cheremetiev (1858), qui restitue la simplicite du texte par une melodie pudique, sans pathos.

Traductions francaises

Plus de vingt traductions francaises de Je vous aimais coexistent depuis 1838 (premiere traduction, par Meschersky). Les plus frequemment citees :

  • Louis Martinez (dans l’anthologie Pouchkine poete de la liberte, 1999) : tres proche du rythme russe.
  • Andre Markowicz (Actes Sud, edition des oeuvres poetiques, 2011) : effort pour reproduire l’iambe pentametrique francais.
  • Jean-Louis Backes (Pleiade, Pouchkine Oeuvres I, 2019) : traduction philologique de reference.
  • Katia Granoff (1959, Anthologie de la poesie russe) : traduction litterale, tres proche mot a mot.

Aucune traduction ne peut restituer simultanement la prosodie russe, le lexique, et la charge culturelle du dernier vers. L’exercice reste ouvert, et chaque generation francophone produit ses propres versions.

Pour poursuivre

Pour lire d’autres poemes pouchkiniens annotes, voir Le Prophete (1826), Matinee d’hiver (1829), A Tchaadaiev (1818). Pour comprendre la langue et la metrique pouchkinienne, voir notre guide L’oeuvre poetique de Pouchkine. Une lecture francophone tres accessible du meme poeme, avec presentation trilingue, est disponible chez le magazine-guide nanceien.