Après la mort de Nicolas Ier en 1855, la Russie littéraire respire un temps. Le nouveau tsar, Alexandre II, engage un vaste programme de réformes qui culminera avec l’abolition du servage en 1861, et la presse, étouffée depuis des décennies sous un régime de censure préalable parmi les plus stricts d’Europe, espère enfin pouvoir discuter des affaires du pays sans craindre le crayon bleu du censeur à chaque ligne. Cet espoir ne sera que partiellement exaucé. L’histoire de la censure tsariste entre 1855 et la fin du siècle est celle d’un mouvement en dents de scie : des assouplissements réels, suivis de reculs brutaux, qui façonnent en profondeur la manière dont les revues littéraires russes publient, survivent ou disparaissent. Pour qui s’intéresse au siècle d’or de la littérature russe, comprendre ce rapport de force entre la plume et le pouvoir est indispensable : il explique pourquoi tant de grandes œuvres ont paru tronquées, pourquoi certains périodiques ont vécu si peu de temps, et pourquoi la critique littéraire russe du second dix-neuvième siècle est si profondément politisée.
Le dégel relatif des premières années du règne
Le règne de Nicolas Ier avait imposé à la presse un carcan si serré que les historiens parlent couramment, pour la période 1848-1855, d’une véritable « glaciation ». Après la révolution de 1848 en Europe, la censure russe s’était radicalisée au point que même des allusions indirectes à la politique, au gouvernement ou aux institutions pouvaient faire interdire un article, voire fermer une revue. La mort de Nicolas Ier, en mars 1855, et l’arrivée sur le trône de son fils Alexandre II, dans le contexte de la guerre de Crimée qui révèle au grand jour le retard structurel de l’empire, créent un climat différent. Le nouveau souverain comprend que la Russie ne peut se moderniser sans desserrer, au moins un peu, l’étau qui pèse sur la parole publique.
Ce dégel ne doit cependant pas être exagéré. Comme le notent plusieurs historiens de la presse russe, Alexandre II n’a pas supprimé les entraves qui paralysaient la presse sous son père : il les a seulement rendues moins étroites et moins lourdes. La censure préalable demeure la règle pour l’immense majorité des publications ; ce qui change, c’est l’esprit dans lequel elle s’exerce, et la nature des sujets qu’elle autorise désormais à aborder, au premier rang desquels la question paysanne, qui devient discutable dans la presse à partir de la fin des années 1850, à mesure que le projet d’émancipation des serfs se précise au sommet de l’État.
C’est dans cette atmosphère transitoire, ni tout à fait fermée ni réellement libre, que se développent ou se réorientent les grandes revues de l’époque. Le lecteur qui a déjà parcouru notre panorama des revues littéraires russes de 1820 à 1855 retrouvera ici une continuité institutionnelle : les mêmes titres, parfois les mêmes rédactions, mais un contexte politique et un rapport au pouvoir profondément transformés par la mort de Nicolas Ier et par la perspective de l’émancipation des serfs.
La réforme de 1865 : un cadre légal nouveau, mais ambigu
Le moment charnière de cette histoire est la réforme des lois sur la presse promulguée en 1865. Ce texte marque une rupture importante dans la philosophie même de la censure : jusque-là, c’étaient des fonctionnaires spécialisés, les censeurs, qui examinaient chaque texte avant publication et décidaient seuls de son sort. La loi de 1865 introduit une distinction entre deux régimes.
D’une part, certaines catégories de publications — notamment les ouvrages volumineux et les revues établies dans les deux capitales, Saint-Pétersbourg et Moscou, moyennant le versement d’une caution financière auprès du gouvernement — peuvent être dispensées de la censure préalable. Elles paraissent sans visa préalable, mais leurs responsables s’exposent, après publication, à des poursuites devant un tribunal si le contenu est jugé répréhensible. D’autre part, la presse provinciale et les publications de moindre importance restent soumises au régime antérieur de contrôle avant impression.
Ce changement déplace en partie le centre de gravité du contrôle : il ne s’exerce plus seulement en amont, par le veto d’un fonctionnaire anonyme, mais aussi en aval, devant une instance judiciaire où les rédacteurs peuvent, en théorie, se défendre. Les critères eux-mêmes évoluent : la censure se préoccupe moins de pourchasser le contenu jugé « immoral » — préoccupation centrale sous Nicolas Ier — et davantage de repérer ce qui est perçu comme « incendiaire » ou subversif sur le plan politique et social.
Un système à deux vitesses. La réforme de 1865 ne supprime pas la censure : elle la redistribue. Les grandes revues des capitales gagnent une liberté éditoriale relative, compensée par le risque d’un procès et d’amendes pouvant mettre en péril leur existence même ; la presse de province, elle, continue de soumettre chaque texte au visa préalable d’un censeur avant toute publication.
Ce régime nouveau n’élimine en rien l’arbitraire administratif. Le ministère de l’Intérieur conserve le pouvoir d’adresser des avertissements aux publications jugées trop audacieuses, et l’accumulation de plusieurs avertissements peut entraîner une suspension temporaire ou une fermeture pure et simple, sans qu’un débat contradictoire devant un juge soit toujours nécessaire. La liberté accordée en 1865 reste donc une liberté sous surveillance, révocable au gré des circonstances politiques.

Le climat relativement plus ouvert des premières années 1860 ne survit pas à l’événement qui va bouleverser le reste du règne d’Alexandre II : le 4 avril 1866, un étudiant nommé Dmitri Karakozov tire sur le tsar à la sortie du jardin d’Été, à Saint-Pétersbourg. L’attentat échoue, mais il frappe l’opinion de plein fouet. Cet attentat contre la personne du souverain suscite une consternation profonde dans tout le pays, et il met brutalement fin à l’élan réformateur qui animait encore, timidement, certains secteurs de l’administration.
Les conséquences pour la presse littéraire sont immédiates et durables. Les autorités, convaincues que les idées subversives circulant dans certains périodiques ont contribué à radicaliser une partie de la jeunesse étudiante, resserrent drastiquement leur surveillance. Les revues qui avaient été associées, même indirectement, à des courants de pensée jugés dangereux pour l’ordre social deviennent des cibles prioritaires.
La trajectoire du Sovremennik illustre parfaitement cette dynamique répressive. Cette revue, fondée en 1836, avait connu dans les années 1850 et au début des années 1860 une période d’influence considérable sous la direction de critiques comme Nikolaï Tchernychevski, à partir de 1854, puis de Nikolaï Dobrolioubov, à partir de 1856 ; elle avait publié ou fait connaître des écrivains majeurs du siècle, dont Dostoïevski à ses débuts. Mais cette orientation de plus en plus radicale lui vaut une première sanction sévère : en 1862, la revue est suspendue pendant huit mois, et Tchernychevski lui-même est arrêté. Après l’attentat de 1866, le coup de grâce est porté : la revue est définitivement fermée par les autorités, qui y voient un foyer de propagation d’idées jugées incompatibles avec l’ordre tsariste.
Les stratégies de contournement des rédacteurs et des écrivains
Face à cette pression constante, rédacteurs de revues et écrivains développent des stratégies multiples pour continuer à faire vivre la littérature et la critique sans provoquer la foudre administrative.
La première de ces stratégies consiste à transposer le débat d’idées dans le registre de la fiction ou de la critique littéraire, plutôt que de l’aborder frontalement comme un sujet politique. Un roman, une nouvelle, un article d’analyse littéraire peuvent véhiculer des positions sociales ou philosophiques sensibles sous couvert d’une discussion esthétique ou morale — pratique qui explique en grande partie l’intensité des polémiques critiques de l’époque, où la discussion d’une œuvre devient souvent le prétexte à un affrontement idéologique plus large. Les polémiques qui opposent, dans les années 1860, le Sovremennik et une autre revue, le Rousskoïe Slovo, autour de l’interprétation à donner au roman « Pères et fils » d’Ivan Tourgueniev, témoignent de cette porosité permanente entre jugement littéraire et prise de position sociale.
La deuxième stratégie relève de l’autocensure anticipée : les auteurs, connaissant les lignes rouges du moment, modifient eux-mêmes leurs textes avant de les soumettre, retirant les passages les plus susceptibles d’attirer l’attention des censeurs. Cette pratique a pour effet pervers de rendre invisibles, pour l’historien comme pour le lecteur ordinaire, une partie de la censure réellement exercée : ce ne sont pas seulement les passages supprimés par le censeur qui manquent, mais aussi ceux que l’auteur n’a jamais osé écrire.

Voici un aperçu synthétique des principaux leviers de contrôle employés par l’administration tsariste sur la presse littéraire après 1855, tels qu’ils se combinent au fil du règne d’Alexandre II :
| Levier de contrôle | Nature | Période principale |
|---|---|---|
| Censure préalable | Visa obligatoire avant impression | Dominante jusqu’en 1865, maintenue pour la presse provinciale |
| Caution financière | Garantie versée pour échapper au visa préalable | À partir de 1865, grandes revues des capitales |
| Avertissements administratifs | Mise en garde du ministère de l’Intérieur | Tout le règne, s’intensifie après 1866 |
| Suspension temporaire | Interruption de parution décidée par l’administration | Exemple : Sovremennik en 1862 |
| Fermeture définitive | Interdiction pure et simple de poursuivre la publication | Exemple : Sovremennik en 1866 |
| Poursuites judiciaires | Procès intenté après publication pour un contenu jugé répréhensible | À partir de 1865, pour les publications sous caution |
La troisième stratégie, enfin, consiste à multiplier les supports de publication : plutôt que de dépendre d’une seule revue, vulnérable à une suspension, certains écrivains et critiques diversifient leurs collaborations entre plusieurs titres, espérant ainsi limiter l’impact d’une fermeture éventuelle sur leur capacité à se faire entendre.
Quelques constantes se dégagent de cette période, quelle que soit la revue concernée :
- la frontière entre contrôle « moral » et contrôle « politique » se déplace nettement vers le second pôle à partir du milieu des années 1860 ;
- les grandes capitales bénéficient d’un régime plus souple que la province, créant une centralisation de fait de la vie intellectuelle autour de Saint-Pétersbourg et de Moscou ;
- un événement extérieur à la sphère littéraire, comme l’attentat de 1866, peut à lui seul renverser des années de dégel progressif ;
- l’autocensure des auteurs eux-mêmes constitue une forme de contrôle aussi efficace, et beaucoup plus difficile à mesurer, que la censure administrative directe.
Un héritage qui éclaire la critique littéraire du siècle d’or
Cette tension permanente entre ambition réformatrice et réflexe répressif n’est pas un simple arrière-plan historique : elle structure la manière même dont la littérature russe de la seconde moitié du dix-neuvième siècle a été écrite, lue et commentée. Les grands romans de l’époque, qu’il s’agisse de l’œuvre de Dostoïevski ou de celle de Tolstoï, portent la trace de ce climat de surveillance diffuse : certains développements philosophiques, certaines allusions sociales, certains personnages sont façonnés en partie par la nécessité de contourner des lignes que l’auteur connaît sans toujours les voir clairement tracées à l’avance.
La critique littéraire elle-même, dans les revues de l’époque, se trouve investie d’une fonction qui dépasse largement l’appréciation esthétique. Juger une œuvre, dans le Sovremennik ou dans ses concurrents, c’est aussi — et parfois surtout — prendre position dans un débat social plus vaste, sur la condition paysanne, sur le rôle de l’intelligentsia, sur l’avenir du pays après l’émancipation des serfs. Cette porosité entre critique et politique, propre à la période qui suit 1855, distingue nettement cette génération de revues de celles de la première moitié du siècle, davantage centrées sur des questions de forme et d’esthétique littéraire au sens strict.
Il faut aussi souligner que cette histoire n’est pas linéaire. Après la vague répressive consécutive à l’attentat de 1866, d’autres oscillations suivront jusqu’à la fin du règne d’Alexandre II, puis sous ses successeurs : des périodes de resserrement succèdent à des phases de tolérance accrue, selon le contexte international, les crises internes et la personnalité des ministres chargés de la censure. Cette instabilité chronique explique pourquoi tant de revues littéraires russes du dix-neuvième siècle ont eu une existence si brève, et pourquoi leurs rédacteurs ont dû apprendre à composer, en permanence, avec une incertitude juridique et administrative qui n’a jamais véritablement disparu avant la fin de l’empire.
Pour le lecteur francophone qui découvre cette période, l’essentiel à retenir est peut-être ceci : la littérature russe du dix-neuvième siècle n’a pas seulement produit des chefs-d’œuvre malgré la censure, elle les a souvent produits en dialogue constant, et parfois en lutte ouverte, avec elle. Comprendre les mécanismes de ce contrôle — ses assouplissements ponctuels, ses durcissements soudains, ses contournements ingénieux — permet de lire autrement les textes eux-mêmes, et de mesurer ce que les auteurs ont dû taire, déplacer ou suggérer pour que leur œuvre parvienne malgré tout jusqu’au lecteur.
Questions fréquentes
La censure a-t-elle vraiment disparu après la mort de Nicolas Ier en 1855 ? Non. Le règne d’Alexandre II assouplit le régime de censure sans le supprimer. Les contraintes qui pesaient sur la presse sous Nicolas Ier sont rendues moins étroites, mais la censure préalable demeure la règle pour la majorité des publications, notamment en province, et ce jusqu’à la fin du siècle.
Qu’a changé concrètement la réforme de 1865 ? Elle a introduit un double régime : certaines grandes revues des capitales, moyennant une caution financière, ont pu échapper au visa préalable d’un censeur, au prix d’une responsabilité accrue devant les tribunaux en cas de publication jugée répréhensible après coup. La presse provinciale, elle, est restée soumise au contrôle préalable classique.
Pourquoi l’attentat de 1866 a-t-il eu un tel impact sur la presse littéraire ? Parce que les autorités ont établi un lien, dans leur perception du danger politique, entre la diffusion de certaines idées critiques dans la presse et la radicalisation d’une partie de la jeunesse. L’attentat contre Alexandre II a servi de déclencheur à un resserrement général de la surveillance, qui a touché en premier lieu les revues jugées les plus audacieuses sur le plan social.
Le Sovremennik a-t-il été la seule revue touchée par ces mesures répressives ? Non, mais son cas est particulièrement documenté et emblématique : suspension de huit mois en 1862, arrestation de son principal critique, puis fermeture définitive après 1866. D’autres publications de la même époque ont connu des trajectoires comparables, faites d’avertissements administratifs répétés, de suspensions temporaires ou de disparitions pures et simples.
Les écrivains eux-mêmes pratiquaient-ils une forme d’autocensure ? Oui, et cette dimension est souvent sous-estimée. Connaissant les limites tolérées à un moment donné, nombre d’auteurs retiraient eux-mêmes, avant soumission, les passages les plus susceptibles d’attirer l’attention des censeurs — une forme de contrôle diffus, impossible à quantifier précisément, mais dont l’effet sur la littérature de l’époque est tout aussi réel que celui de la censure administrative directe.
Cette période de censure a-t-elle influencé le style des grands romans russes du dix-neuvième siècle ? Elle a certainement pesé sur les choix d’écriture de nombreux auteurs, qui ont dû apprendre à suggérer plutôt qu’affirmer, à déplacer certains débats dans le registre de la fiction ou de la critique littéraire plutôt que de les aborder frontalement. Cette contrainte a sans doute contribué, indirectement, à la densité et à l’ambiguïté qui caractérisent une partie de la grande prose russe de cette génération.
