Entre 1820 et 1855, la littérature russe s’est construite moins dans les librairies — il n’en existait quasiment pas — que dans les revues. Cinq titres comptent particulièrement : Sévernaïa Ptchela (La Guêpe du Nord, 1825), Otecestvennye zapiski (Annales de la Patrie, 1818), Moscovski Vestnik (Le Messager de Moscou, 1827), Littératuraïa gazeta (La Gazette littéraire, 1830, de Delvig avec Pouchkine) et Souremennik (Le Contemporain, 1836, fondé par le poète lui-même). Ce dossier raconte leur histoire, de Bulgarin à Nekrassov.
Un paysage sans marché du livre
Comprendre la presse littéraire russe suppose d’abord d’oublier nos repères. Au début du XIXe siècle, la Russie compte un lectorat très restreint, concentré dans les deux capitales ; l’imprimerie est coûteuse, le réseau de diffusion quasi inexistant. Publier un volume isolé, c’est presque toujours le perdre. Le journal, au contraire, repose sur l’abonnement annuel payé d’avance : le rédacteur connaît son budget avant d’imprimer, et l’abonné reçoit chaque mois sa livraison.
La revue « épaisse » — les Russes diront plus tard tolstyi zhurnal, la « grosse revue » — en tire sa forme propre : mélange de poésie, de prose, de critique littéraire, de chronique et de sciences, elle vise à remplacer toute une bibliothèque. Elle est à la fois imprimerie, académie et café philosophique. C’est là que la génération du siècle d’or a trouvé son espace de travail — et c’est pourquoi l’histoire de ces titres est aussi celle de la constitution de la littérature russe elle-même, au même titre que les cercles d’amis du lycée de Tsarskoïe Selo.
Sévernaïa Ptchela (1825) : le triomphe du feuilleton
En 1825, Faddeï Bulgarin, polonais d’origine devenu journaliste impérial, associe le correcteur et lexicographe Nicolas Grech et lance Sévernaïa Ptchela, La Guêpe du Nord. Le journal devient quotidien en 1831 et s’impose comme le plus lu du règne de Nicolas Ier : les décomptes varient selon les sources, mais tous les historiens lui reconnaissent plusieurs milliers d’abonnés, une diffusion considérable pour l’époque.
Son succès tient à une formule que la critique littéraire n’a jamais complètement pardonnée : le feuilleton, chronique souple mêlant littérature, anecdotes, mœurs et polémique. Bulgarin fut un faiseur redoutable — zélateur du pouvoir autant qu’écrivain, il paya sa complaisance d’une réputation jamais réhabilitée — mais il faut lui reconnaître une intuition éditoriale décisive : le public russe voulait un journal qui parle de tout, et non pas seulement des académies. La Guêpe du Nord donne à la littérature son premier vrai quotidien, et à la prose russe son premier salaire régulier.
Otecestvennye zapiski (1818) : la revue qui dure un siècle
Fondée en 1818 par Pavel Svinyin, voyageur et éditeur éclairé, Otecestvennye zapiski — les Annales de la Patrie — connaît des débuts modestes et une interruption longue avant de devenir, à partir de la reprise opérée en 1839 par André Kraevski, la grande revue de Saint-Pétersbourg. Celle-ci paraît, toujours à Saint-Pétersbourg et avec des aléas, jusqu’en 1884 : soixante-six ans d’existence qui font d’elle la plus longue aventure éditoriale du siècle russe.
Sous Kraevski, la revue publie tour à tour ou ensemble Gogol, Lermontov, Nekrassov et Tchekhov. En 1868, Nekrassov lui-même rachète le titre : c’est dire la place qu’occupait déjà la revue dans l’économie littéraire — un titre qui s’achète comme une maison. La trajectoire des Annales illustre le cycle complet de la presse du siècle d’or : fondation hésitante, installation sous un rédacteur-entrepreneur, absorption des grandes plumes, puis transmission à la génération suivante.
Moscovski Vestnik (1827) : la réplique de Moscou
Saint-Pétersbourg ne détient pas le monopole. En 1827, le jeune historien et éditeur Mikhaïl Pogodine fonde Moscovski Vestnik, le Messager de Moscou, qui paraît jusqu’en 1830. Moscou se veut alors capitale intellectuelle alternative, pôle d’une tradition nationale et universitaire opposée à la bureaucratie pétropolitaine.
Le Messager accueille les jeunes écrivains moscovites et des textes des cercles philosophiques qui animent la ville à la fin des années 1820. La revue donne ainsi ses premières armes à une génération qui ne devait jamais oublier d’avoir été, avant d’être illustre, un auteur qu’on hésitait à publier. Sa fermeture, en 1830, n’éteint pas l’ambition moscovite — Pogodine continue sa carrière d’éditeur et de collectionneur — mais elle illustre la fragilité des entreprises privées : sans capital, sans lectorat assuré, une revue vivait d’équilibres que quelques mauvais numéros suffisaient à rompre. La presse littéraire russe était un métier de pionnier, autant que d’écrivain.
Delvig et la Gazette littéraire (1830-1831)
En 1825, le baron Anton Delvig, ami de jeunesse de Pouchkine, avait lancé l’Almanach du Nord (Severnye tsvety), recueil annuel qui dura jusqu’en 1831 et publia les plus beaux textes de la décennie — Pouchkine, Baratynski, Griboïedov, Joukovski. Mais l’almanach, somptueux et irrégulier, ne pouvait nourrir un auteur. Le 1er janvier 1830, Delvig franchit le pas du périodique : Littératuraïa gazeta, la Gazette littéraire, paraît tous les cinq jours, avec la collaboration active de Pouchkine et l’ambition affichée de soixante-douze numéros par an.
Les détails matériels, conservés par les historiens de la presse, donnent la mesure du pari : l’abonnement annuel était fixé à 35 roubles, 40 avec l’envoi. Le journal publia des textes majeurs du poète, dont des extraits des Récits de Belkine, et devint en deux ans le lieu le plus sérieux de la vie littéraire. Il n’en fallut pas plus pour inquiéter le pouvoir : à la fin de 1830, Delvig fut écarté de la direction, le titre passa sous d’autres mains, et la première série s’acheva le 30 juin 1831. Une seconde vie, sans lui, s’ouvrira en 1840. Le sort de la Gazette littéraire résume la condition de la presse du siècle d’or : un succès littéral pouvait être réduit au silence par une décision administrative — l’envers précis du dossier que nous consacrons à la censure de la presse sous Nicolas Ier.

Souremennik (1836) : la revue de Pouchkine
Trente-six ans et une réputation continentale ne délivraient pas Pouchkine de ce souci d’argent qui le poursuivit toute sa vie. Son projet d’imprimer Boris Godounov par souscription lui avait appris ce que le livre isolé rapportait — peu — et il en conclut ce qu’il faut bien appeler une décision d’éditeur : fonder sa revue. L’autorisation de la censure est datée du 31 mars 1836 ; le premier volume de Souremennik — le Contemporain — paraît à Saint-Pétersbourg en avril 1836, et trois autres suivront dans l’année.
Le poète y donne le meilleur de sa plume : des fragments du chapitre de voyage d’Eugène Onéguine, des scènes des Petites Tragédies, son récit du voyage à Erzurum, ses critiques d’art. Le pari était littérairement gagné et commercialement perdu : la tradition historiographique lui donne à peine 600 abonnés, loin des milliers de la Guêpe du Nord. Le cinquième volume sortit en 1837, quelques semaines après sa mort. La revue survécut sans lui, s’affaiblit dans les années 1840, puis fut reprise en 1847 par Nikolaï Nekrassov et Ivan Panaev : sous leur direction, et avec la collaboration de Belinski puis de Tchernychevski, le Contemporain devint la plus grande revue de l’Empire, publiant Tourgueniev, Dostoïevski et Tolstoï, avant d’être interdit en 1866. Le titre de Pouchkine avait porté, un quart de siècle plus tard, tout le poids du siècle d’or — l’histoire complète de cette littérature se lit dans notre dossier sur le siècle d’or.
Journaliste malgré soi : le métier nouveau
Ces cinq titres dessinent la naissance d’un métier. L’écrivain russe du siècle d’or est, presque fatalement, journaliste : il vit de ses feuilletons, négocie ses honoraires à la page, surveille la parution de ses épreuves. La modernité du phénomène surprend : presse spécialisée, rédacteur entrepreneur, conflit d’intérêts entre critique et publicité, guerre des signatures — tout y est, plus d’un siècle avant nos hebdomadaires.
- Un économie d'abonnés : le modèle du Contemporain de Pouchkine — 600 abonnés — montre qu'un chef-d'œuvre littéraire ne garantit pas un équilibre financier ; seul le titre repris par un entrepreneur, Nekrassov, devint rentable.
- Une galerie de rédacteurs : Bulgarin le polémiste, Kraevski l'administrateur, Pogodine le collectionneur, Delvig l'amateur, Pouchkine le poète contraint : cinq tempéraments, cinq conceptions du journal.
- Une liberté surveillée : chaque numéro passait sous les yeux du censeur avant d'atteindre ses lecteurs ; la stratégie éditoriale consistait à faire tenir le maximum d'idées dans le minimum de risques.
- Un héritage durable : la « grosse revue » survécut au siècle — les Annales de la Patrie parurent jusqu'en 1884, le Contemporain jusqu'en 1866 — et fixa la forme de toute la presse intellectuelle russe, de 1917 à nos jours.
Les cinq grandes revues en tableau
| Revue (traduction) | Fondation | Fondateur / rédacteur | Trajectoire |
|---|---|---|---|
| Otecestvennye zapiski (Annales de la Patrie) | 1818 | Pavel Svinyin, puis André Kraevski (1839) | Parution, avec interruptions, jusqu’en 1884 ; reprise par Nekrassov en 1868 |
| Sévernaïa Ptchela (La Guêpe du Nord) | 1825 | Faddeï Bulgarin, Nicolas Grech | Quotidien dès 1831 ; le plus lu du règne de Nicolas Ier |
| Moscovski Vestnik (Le Messager de Moscou) | 1827 | Mikhaïl Pogodine | Fermé en 1830 ; vitrine de la Moscou intellectuelle |
| Littératuraïa gazeta (La Gazette littéraire) | 1830 | Anton Delvig, avec Pouchkine | Première série jusqu’en 1831 ; reprise de 1840 à 1849 |
| Souremennik (Le Contemporain) | 1836 | Alexandre Pouchkine | Repris par Nekrassov et Panaev en 1847 ; interdit en 1866 |
Pourquoi ce chapitre compte encore
On lit le siècle d’or comme une liste de génies, mais il s’est joué dans des imprimeries glacées, entre des retards de censure et des abonnés défaillants. La revue y fut l’institution fondatrice : elle a appris aux Russes à écrire vite et long, elle a créé le métier de critique, elle a rémunéré les jeunes auteurs assez pour qu’ils deviennent de vieux maîtres. La lecture des œuvres s’éclaire de ces coulisses : l’attaque personnelle d’un feuilleton de Bulgarin, la rancune d’un refus des Annales, le précipice financier d’un numéro — tout cela est écrit, en filigrane, dans la prose de Gogol comme dans les vers de Nekrassov.
Pour situer ces titres dans le paysage plus large, on pourra se reporter à notre dossier sur la censure de la presse sous Nicolas Ier et aux parcours des écrivains qu’elle fit vivre — de la pléiade des années lycée aux derniers volumes du Contemporain.

La revue littéraire russe fut, en somme, la seule industrie culturelle que le siècle ait possédée : rudimentaire, censurée, souvent ruineuse — et décisive. Sans la Guêpe du Nord, pas de prose qui se vend ; sans Delvig, pas de Gazette littéraire ; sans le Contemporain de 1836, pas de grand journal des années 1860. Le siècle d’or n’a pas seulement été écrit : il a été édité.
Les chiffres de diffusion, enfin, doivent être maniés avec prudence : les historiens s’accordent sur les ordres de grandeur — milliers d’abonnés pour la Guêpe du Nord, centaines pour le Contemporain de Pouchkine — mais les décomptes précis varient d’une source à l’autre, et un journal comptait alors ses lecteurs réels bien au-delà de ses abonnés, chaque livraison circulant de main en main dans les salons et les provinces. Ce qui est sûr, c’est l’échelle du paradoxe : la littérature russe, qui allait devenir en un demi-siècle une des trois ou quatre littératures majeures de l’Europe, s’est construite avec des tirages d’almanach de ville d’eaux. La rareté du lectorat n’a pas freiné le génie ; elle l’a concentré.




