Entre 1831 et 1834, Alexandre Pouchkine compose quatre contes en vers qui occupent une place singulière dans son œuvre et dans toute la littérature russe. Loin des romans et des poèmes lyriques qui l’ont rendu célèbre, ces textes plongent dans les profondeurs du folklore slave pour en tirer des récits d’une beauté formelle et d’une richesse symbolique incomparables. Le Conte du tsar Saltane, Le Conte du pêcheur et du petit poisson d’or, Le Conte de la princesse morte et des sept bogatyrs et Le Conte du Coq d’or forment un corpus à part, à mi-chemin entre la poésie pure et le récit populaire. Ils ont été illustrés par Ivan Bilibine, mis en musique par Rimski-Korsakov et traduits dans des dizaines de langues. Ils constituent aujourd’hui une initiation obligatoire à la sensibilité russe, aussi bien pour les enfants russes qui les apprennent par cœur que pour les adultes qui y retrouvent des allégories politiques et morales d’une étonnante modernité. Ce guide complet présente les quatre contes, leurs sources, leurs structures et leurs thèmes, à la lumière du premier conte de Pouchkine, Rouslan et Lioudmila, qui inaugurait dès 1820 cette veine folklorique.
Table des matières
- Pouchkine conteur : genèse d’une vocation tardive
- Les sources folkloriques des contes : Arina Rodionovna et les contes populaires russes
- Le Conte du tsar Saltane (1831) : résumé et analyse
- Le Conte du pêcheur et du petit poisson d’or (1833) : résumé et analyse
- Le Conte de la princesse morte et des sept bogatyrs (1833) : résumé et analyse
- Le Conte du Coq d’or (1834) : résumé et analyse
- Le vers des contes : la tétramètre trochaïque et ses effets
- Thèmes transversaux : pouvoir, avidité, fidélité et magie
- Les contes dans la culture russe : Bilibine, Rimski-Korsakov, cinéma
- Pour aller plus loin
Pouchkine conteur : genèse d’une vocation tardive
Alexandre Pouchkine compose ses contes en vers relativement tard dans sa carrière. En 1831, il a trente-deux ans, il est marié depuis un an à Natalia Nikolaïevna Gontcharova, et il réside à Tsarskoe Selo, la ville impériale aux environs de Saint-Pétersbourg. C’est là qu’il connaît, selon ses propres lettres, une extraordinaire productivité créatrice. En quelques semaines de cet été 1831, il rédige Le Conte du tsar Saltane et jette les premières ébauches d’autres récits. Cette floraison tardive n’est pourtant pas un changement de cap radical : depuis ses premières années d’écriture, Pouchkine a été attiré par le fonds folklorique russe.
Enfant, il a passé de nombreuses heures à écouter sa nounou, Arina Rodionovna (1758-1828), une paysanne affranchie originaire du nord de la Russie. Cette femme, qu’il a évoquée dans plusieurs poèmes avec une tendresse filiale, lui racontait des histoires du folklore slave avec un talent naturel de conteuse. Pouchkine a noté dans ses carnets plusieurs de ces histoires, parfois en les résumant sommairement, parfois en les développant. Ces notes constituent le matériau brut de ses contes. L’expérience a transformé un poète formé dans la tradition classique et française en un écrivain attentif aux racines populaires de la culture russe.
Les contes en vers ne sont donc pas une parenthèse dans l’œuvre de Pouchkine mais son prolongement logique : la même sensibilité à la langue, au rythme et à l’image qui fait la grandeur de son œuvre poétique se déploie ici dans un registre différent, où la fantaisie folklorique et la satire discrète côtoient la perfection formelle.
Les sources folkloriques des contes : Arina Rodionovna et Alexandre Afanassiev
La question des sources est complexe. Les contes de Pouchkine ne sont pas de simples transcriptions du folklore russe : ce sont des œuvres littéraires originales qui transforment leurs sources avec une liberté créatrice totale. Pouchkine lui-même reconnaissait emprunter des motifs au folklore slave, mais aussi à des sources occidentales — les contes des frères Grimm, Washington Irving pour Le Coq d’or, et même les Mille et Une Nuits qu’il avait lus dans des traductions françaises.
Les contes populaires russes collectés par Alexandre Afanassiev (1826-1871) constituent la référence scientifique du folklore slave — mais ces collectes sont postérieures aux contes de Pouchkine. Afanassiev a publié ses Contes populaires russes entre 1855 et 1863, soit vingt ans après la mort de Pouchkine. Les contes populaires russes recueillis par Alexandre Afanassiev permettent néanmoins de comprendre le fonds commun dont Pouchkine et Afanassiev ont tous deux hérité, chacun à sa manière : l’un par la voix orale d’Arina Rodionovna, l’autre par des enquêtes ethnographiques systématiques.
Dans ce fonds commun, on retrouve des motifs récurrents : le héros ou l’héroïne persécutés par un être malveillant (belle-mère, rival), l’intervention d’un être magique (poisson, oiseau, animal doué de parole), l’épreuve qui révèle le vrai mérite moral, et le dénouement où la justice triomphe. Pouchkine puise librement dans ce répertoire tout en lui conférant une dimension stylistique et symbolique qui transforme ces histoires simples en œuvres littéraires d’une grande sophistication.
Le Conte du tsar Saltane (1831) : résumé et analyse
Le Conte du tsar Saltane, de sa gloire et de sa force, de son fils le fameux et puissant bogatyr le prince Gvidon Saltanovitch et de la belle Tsarevna Cygne — tel est son titre complet — est le plus long et le plus connu des quatre contes. Composé en vers rimés en tétramètre trochaïque, il conte l’histoire du tsar Saltane qui épouse la plus jeune des trois sœurs, celle qui promet de lui donner un fils héroïque.
Les deux autres sœurs, jalouses, s’allient à leur mère pour calomnier la jeune épouse en l’absence du tsar : elles lui font croire par une fausse lettre que la tsaritsa a mis au monde non pas un fils mais un monstre. La tsaritsa et l’enfant, le prince Gvidon, sont enfermés dans un tonneau et jetés à la mer. Le tonneau échoue sur une île déserte, où Gvidon devient adulte en quelques heures et sauve un cygne blanc d’un aigle noir. Ce cygne est une princesse ensorcelée qui lui accordera, en remerciement, trois dons successifs : une ville à gouverner, un écureuil aux noisettes d’or et d’émeraude, et trente-trois bogatyrs qui surgissent de la mer. La princesse Cygne elle-même finira par se révéler et deviendra l’épouse de Gvidon.
Pendant ce temps, Gvidon rend plusieurs fois visite à son père incognito, métamorphosé en bourdon ou en moustique par le cygne, et il entend le tsar Saltane rêver de sa femme et de son fils disparus. Les deux sœurs calomnieuses et leur mère tentent de détourner le tsar en décrivant des merveilles encore plus grandes. Finalement, la famille est réunie et les coupables pardonnés — sans châtiment, par une clémence royale qui étonne et qui est propre au registre du conte.
Le Tsar Saltane est une célébration de la fidélité conjugale, de la loyauté filiale et de la résilience face à la calomnie. Le motif du tonneau à la dérive est universel (on le retrouve dans Persée ou dans Moïse), mais Pouchkine le russifie et l’enrichit d’une profusion d’images féeriques qui donnent au texte une couleur unique. Rimski-Korsakov en tirera en 1900 un opéra célèbre, dont Le Vol du bourdon est l’un des morceaux les plus joués du répertoire orchestral. L’adaptation des contes slaves à la scène lyrique s’inscrit dans un héritage de la culture russe classique qui continue d’inspirer les metteurs en scène contemporains.
Le Conte du pêcheur et du petit poisson d’or (1833) : résumé et analyse
Le plus court des quatre contes — environ deux cents vers — est aussi le plus directement universel dans sa morale. Un vieux pêcheur attrape un petit poisson d’or qui lui parle et lui demande de le relâcher en échange de l’exaucement de ses vœux. Le vieux pêcheur le relâche sans rien demander. Sa vieille femme, avide et autoritaire, l’envoie réclamer d’abord une cuve neuve, puis une belle maison, puis le titre de noble, puis celui de tsaritsa. Le poisson accorde tout. Quand la vieille femme exige enfin d’être la maîtresse des mers et d’avoir le poisson à son service, le poisson ne répond pas et disparaît. En rentrant, le vieux pêcheur retrouve la vieille femme assise devant leur misérable chaumière, avec la cuve cassée d’origine.
Cette fable sur l’avidité est d’une lisibilité absolue. Elle n’a pas besoin d’une longue analyse pour être comprise. Mais Pouchkine y ajoute plusieurs nuances qui méritent attention. D’abord, le vieux pêcheur est un personnage passif et soumis, incapable de résister aux exigences de sa femme — il est aussi coupable qu’elle par son manque de volonté. Ensuite, le poisson d’or est une figure de la générosité qui a des limites : il pardonne la démesure jusqu’à un certain point, puis cesse d’intervenir. La morale est moins “ne sois pas avide” que “les dons de la fortune ont des limites que l’arrogance finit toujours par dépasser”.
La source directe est ici le conte de Grimm Le Pêcheur et sa femme, que Pouchkine a transposé dans un cadre russe. La transformation est totale : le poisson magique des Grimm est un Butt (une plie) qui parle, tandis que Pouchkine invente le “petit poisson d’or” (zolotaia rybka), figure qui est devenue iconique dans la culture populaire russe au point d’être employée dans des expressions idiomatiques courantes.

Le Conte de la princesse morte et des sept bogatyrs (1833) : résumé et analyse
Ce conte est la version russe de Blanche-Neige : une princesse belle et vertueuse est chassée par sa belle-mère jalouse, qui la croit morte dans la forêt. La princesse trouve refuge chez sept bogatyrs (chevaliers heroïques) qui vivent ensemble dans une maison de la forêt. La belle-mère, consultée par son miroir magique qui lui dit toujours que la plus belle est la princesse, cherche à la tuer. Elle y parvient par une pomme empoisonnée. Les bogatyrs placent la princesse dans un cercueil de cristal. Le prince Élisée, fiancé de la princesse, la cherche partout : il interroge le Soleil, la Lune et le Vent. Le Vent lui révèle où elle se trouve. En brisant le cercueil par inadvertance lors d’une rencontre avec le convoi funèbre, le prince fait tomber le morceau de pomme qui était resté dans la gorge de la princesse, et elle se réveille. Ils se marient ; la belle-mère en meurt de rage et de honte.
Le texte est une réécriture directe du conte des frères Grimm Schneewittchen (Blanche-Neige), mais Pouchkine y intègre des éléments du folklore russe : les bogatyrs à la place des sept nains, la consultation du Soleil, de la Lune et du Vent (motif typiquement slave), et un héros masculin actif dans sa quête — Élisée est plus agissant que le prince de Grimm, qui ne fait que passer par hasard. L’œuvre poétique de Pouchkine est traversée par ce dialogue constant entre tradition universelle et sensibilité russe.
Le conte introduit aussi un équilibre entre vertus actives et passives : la beauté de la princesse est indissociable de sa bonté et de sa douceur, mais c’est l’amour actif d’Élisée qui la sauve. La jalousie de la belle-mère, nourrie par le miroir magique qui lui dit perpétuellement qu’elle n’est plus la plus belle, est une méditation sur la vanité destructrice.
Le Conte du Coq d’or (1834) : résumé et analyse
Dernier et plus mystérieux des contes de Pouchkine, Le Conte du Coq d’or est aussi le plus chargé de signification politique et satirique. Le tsar Dadon, vieux et fatigué de guerroyer, reçoit d’un astrologue un coq d’or qui l’alerte en cas de danger. En échange, l’astrologue demande au tsar de lui accorder le premier vœu qu’il formulera. Le coq d’or donne l’alarme deux fois : deux fils du tsar partent chacun à leur tour pour combattre et sont trouvés morts l’un en face de l’autre, tués en se battant pour une même femme, la mystérieuse Reine de Chamakhan. Dadon lui-même succombe au charme de la Reine et l’épouse. À son retour triomphal, l’astrologue réclame la Reine en paiement. Furieux, Dadon le tue d’un coup de sceptre. Aussitôt le coq descend de son perchoir et pique le tsar au sommet du crâne : Dadon meurt, la Reine disparaît.
La source déclarée de Pouchkine est le conte de Washington Irving, The Legend of the Arabian Astrologer (1832), que Pouchkine a lu dans une traduction française. Mais l’adaptation est radicale : la dimension satirique disparaît chez Irving, tandis que Pouchkine en fait le cœur du récit. La Reine de Chamakhan est une figure de la séduction fatale et peut-être une métaphore de la politique étrangère — interprétation que la censure tsariste n’a pas manqué de repérer. Le conte fut publié avec des modifications en 1835, et Pouchkine exprima en privé sa frustration face à ces coupes.
L’interprétation politique est probable : un roi épuisé par les guerres qui néglige ses devoirs pour une femme mystérieuse, qui trahit sa parole donnée à un serviteur savant et qui meurt de sa propre hybris. Rimski-Korsakov en a tiré en 1907 un opéra de chambre, Le Coq d’or, qui sera lui-même censuré et ne sera représenté qu’après la mort du compositeur.

Le vers des contes : la tétramètre trochaïque et ses effets
La beauté formelle des contes tient en grande partie à leur mètre. Pouchkine utilise le tétramètre trochaïque — un vers de quatre pieds trochaïques (longue-brève) avec des rimes alternées ou croisées. Ce mètre, relativement inhabituel dans la poésie russe cultivée du XIXe siècle (dominée par le pentamètre iambique), est caractéristique du chant populaire et de la bylina, l’épopée orale russe. En choisissant ce rythme, Pouchkine ancre immédiatement ses récits dans la tradition orale : la lecture à voix haute fait entendre quelque chose de dansant, de cyclique, qui évoque la chanson plus que la déclamation.
L’effet est redoublé par l’emploi d’un vocabulaire mêlé : des tournures archaïques et populaires côtoient des constructions élégantes et littéraires. Cette hétérogénéité stylistique contrôlée est le secret de la magie des contes : ils semblent venir de toujours, de nulle part en particulier, et pourtant on reconnaît à chaque vers la main précise d’un poète accompli. L’entretien avec Isabelle Marchais sur Dostoïevski et le roman philosophique montre comment cette tradition de la langue populaire a imprégné toute la prose du siècle d’or russe, bien au-delà des seuls contes.
Thèmes transversaux : pouvoir, avidité, fidélité et magie
Les quatre contes partagent des thèmes récurrents qui définissent une vision du monde cohérente. Le pouvoir est toujours source de danger : le tsar Saltane est manipulé par la jalousie des autres, le tsar Dadon est détruit par sa propre cupidité et son désir. Les femmes vertueuses (la mère de Gvidon, la princesse morte) triomphent malgré les persécutions, tandis que les femmes avides (la vieille du pêcheur, la belle-mère) portent elles-mêmes leur châtiment.
L’avidité est peut-être le péché le plus sévèrement puni dans ces récits : la vieille du pêcheur retrouve sa cuve cassée, la belle-mère meurt de rage, le tsar Dadon meurt de sa cupidité amoureuse. À l’inverse, la modestie et la fidélité sont récompensées : le prince Gvidon retrouve son père, le prince Élisée retrouve sa fiancée. Ces valeurs morales ne sont jamais prêchées directement — Pouchkine ne moralise pas — mais elles structurent les récits avec une clarté qui les rend accessibles à tous les âges.
La magie, enfin, est un moyen et non une fin en soi. Le poisson d’or, le cygne-princesse, le coq d’or ne sont pas des éléments de décor féerique gratuit : ils sont des révélateurs moraux. Le poisson mesure l’avidité humaine à chaque vœu exaucé. Le cygne récompense la loyauté de Gvidon et sa générosité instinctive. Le coq d’or est l’instrument de la justice immanente contre un tsar parjure.
Les contes dans la culture russe : Bilibine, Rimski-Korsakov, cinéma
L’influence des contes de Pouchkine sur la culture russe et mondiale est immense. Ivan Bilibine (1876-1942) en a donné les illustrations définitives, dans un style inspiré de l’art médiéval russe et des miniatures byzantines : ses images en aplats colorés, aux bordures décoratives, ont imposé une iconographie qui reste celle de ces textes dans l’imaginaire collectif russe.
Nikolaï Rimski-Korsakov a adapté deux des contes en opéra : Le Conte du tsar Saltane (1900) et Le Coq d’or (1907). Ces œuvres appartiennent aujourd’hui au répertoire standard de l’opéra russe international. Le Vol du bourdon, extrait du Tsar Saltane, est l’un des morceaux pour orchestre les plus fréquemment joués et enregistrés au monde.
Au cinéma, les studios d’animation soviétiques Soyuzmultfilm ont produit des adaptations animées de chacun des contes, qui restent des classiques incontestés du film d’animation russe. Ces films, souvent proches des illustrations de Bilibine dans leur esthétique, ont transmis les contes à plusieurs générations d’enfants soviétiques et russes. Ils demeurent disponibles et visionnés régulièrement.
Pour aller plus loin
Les cinq foires, le lexique, la biographie — tout ce qui permet de prolonger la lecture des contes se trouve sur ce site. Notre guide de l’œuvre poétique de Pouchkine présente l’ensemble de la production en vers de Pouchkine, dont les contes forment une section distincte et majeure. Une plongée dans l’entretien avec Isabelle Marchais sur les grands romanciers du siècle d’or permettra de comprendre comment la tradition du conte populaire a nourri non seulement Pouchkine mais aussi Dostoïevski, Tolstoï et Tchekhov dans leurs œuvres de grande prose.
Les contes en vers de Pouchkine sont un passage obligé pour quiconque veut comprendre la littérature russe et la culture slave. Leur beauté formelle, leur richesse thématique et leur ancrage dans le folklore universel en font des textes d’une accessibilité rare parmi les grandes œuvres de la littérature mondiale. En les lisant, on lit à la fois Pouchkine et toute la mémoire collective de la Russie.