Le premier grand poème
Rouslan et Lioudmila (Руслан и Людмила) est le premier grand poème de Pouchkine et le premier livre qui le consacre comme écrivain national. Il est commencé en 1817, alors que Pouchkine est encore au lycée de Tsarskoie Selo, et terminé en avril 1820 à Saint-Pétersbourg, un mois avant le départ pour l’exil du sud. Pouchkine a vingt ans.
Le poème fait environ 3000 vers, répartis en six chants plus un prologue. Il est écrit dans une prosodie souple qui alterne iambes tétramétriques (quatre pieds) et d’autres mètres, avec des rimes alternées ou embrassées. Cette souplesse prosodique est une des innovations majeures — elle rompt avec la raideur classique de Lomonossov et Derjavine.
La publication en volume en 1820 est un succès populaire considérable. Mais la critique est hostile : la génération classique (Katenine, Dmitriev) reproche à Pouchkine sa “légèreté”, ses “basses plaisanteries”, son “mélange de registres”. Le poème est emblématique d’une rupture générationnelle et annonce le romantisme russe.
L’intrigue en six chants
Le poème raconte les aventures du jeune prince Rouslan pour retrouver sa fiancée Lioudmila, enlevée le soir de ses noces par le sorcier-géant Tchernomor.
Chant I. Le mariage de Rouslan et Lioudmila à Kiev, à la cour du prince Vladimir. Trois autres prétendants — Ratmir, Farlaf, Rogdai — assistent humiliés au festin. La nuit, un coup de tonnerre soudain fait perdre la raison aux invités. Quand la lumière revient, Lioudmila a disparu. Enlevée par une force mystérieuse.
Vladimir promet sa fille (s’ils la retrouvent) au premier qui la ramènera. Les quatre prétendants — Rouslan et les trois rivaux — partent chacun à sa recherche.
Chant II. Rouslan rencontre le vieux magicien Finn, qui lui raconte sa propre histoire d’amour avec la vieille sorcière Naina (devenue sa rivale). Il informe Rouslan que Lioudmila a été enlevée par Tchernomor, le sorcier à la longue barbe qui vit dans un château aérien.
Chant III-IV. Aventures parallèles des quatre prétendants. Rouslan tue Rogdai en combat. Ratmir abandonne la quête pour une nymphe. Farlaf, aidé par Naina, trouve Rouslan endormi et le tue traîtreusement.
Chant V. Pendant ce temps, Lioudmila, captive dans le château de Tchernomor, refuse les avances du géant. Elle trouve dans le jardin un bonnet magique qui la rend invisible. Elle erre librement.
Chant VI. Rouslan, ressuscité par Finn grâce à l’eau de la vie, traque Tchernomor. Combat. Rouslan coupe la barbe magique (source des pouvoirs du sorcier). Tchernomor vaincu. Rouslan retrouve Lioudmila. Retour à Kiev. Farlaf démasqué. Mariage final.
Le prologue et la formule magique
Le poème est précédé d’un prologue célèbre — ajouté en 1828 pour la réédition — qui est devenu un morceau d’anthologie :

“Il y a une lame verte au bord du golfe ; Sur la lame, une chaîne d’or ; Et le jour et la nuit, un chat savant Marche en rond tenu par la chaîne…”
Ce prologue, profondément imprégné de folklore slave, met en scène les figures typiques des contes populaires russes : le chat savant, la roussalka (sirène) dans l’arbre, la maisonnette de Baba Iaga sur pattes de poulet, l’ours bossu, les braves cosaques, les tsars mauvais. C’est une liste d’emblèmes qui, pour un lecteur russe, évoque immédiatement l’univers du conte de nourrice. Pour faire découvrir ce bestiaire enchanté aux jeunes apprenants francophones, le magazine pédagogique L’École Russe — comptines et contes russes pour enfants propose une sélection de comptines (Katioucha, Kalinka) et d’extraits des quatre contes en vers de Pouchkine adaptés aux 4-8 ans, en cyrillique avec transcription et traduction française.
Pouchkine revendique ici sa dette envers Arina Rodionovna, sa nourrice. Le prologue est une signature culturelle : il ancre le poème dans la tradition russe populaire, même si l’intrigue principale combine des sources très diverses.
Les sources
Rouslan et Lioudmila est un mélange de traditions. Les sources principales :
- Les bylines russes (chants épiques populaires). Le prince Vladimir de Kiev, les combats de bogatyrs (chevaliers), les sorciers de forêt sont empruntés.
- Les contes d’Arina Rodionovna. Pouchkine réutilisera plus tard ces contes dans ses quatre contes en vers de 1830-1834.
- L’Orlando furioso de l’Arioste (1516), que Pouchkine lit en traduction française. L’enlèvement de la fiancée, les magiciens, les quêtes parallèles — ces schémas narratifs viennent en ligne directe de l’Arioste.
- La Pucelle d’Orléans de Voltaire (1762). Voltaire avait pris la matière médiévale française pour en faire un poème-conte léger, parfois licencieux, souvent ironique. Pouchkine hérite de cette tonalité — irrévérencieuse, badine, spirituelle.
- Don Juan de Byron (1819-1824, mais premières parties déjà parues). L’auteur s’adresse au lecteur, digresse, plaisante sur ses propres procédés.
Ce mélange — russe populaire, italien renaissant, français libertin, anglais romantique — est ce qui fait l’originalité de Rouslan et Lioudmila. Pouchkine n’imite pas, il combine.
Le succès et le scandale
À la publication en mai 1820, le poème est un succès public. Les lecteurs sont séduits par la légèreté, les aventures, l’humour. Joukovski offre à Pouchkine son portrait dédicace : “Au vainqueur élève de son maître vaincu” — passation symbolique à la nouvelle génération.

Mais la critique académique est indignée. Katenine, Dmitriev, les conservateurs de l’Arzamas reprochent à Pouchkine :
- Le mélange de registres (russe noble et russe populaire).
- Des expressions “basses” (gornitsa, chambre ; babushka, grand-mère ; kliaknut, appeler grossièrement).
- Des scènes érotiques suggestives (Tchernomor dans son lit avec Lioudmila, ou essayant de la prendre).
- Un ton ironique perçu comme irrespectueux envers la tradition épique.
Pouchkine répond dans le Postscript de 1828 qu’il assume toutes ces accusations. Le mélange de registres est ce qu’il cherchait. Rouslan et Lioudmila est le manifeste involontaire d’une nouvelle poésie — russe moderne, européenne, ironique, libre.
L’opéra de Glinka (1842)
Mikhail Glinka compose son opéra Rouslan et Lioudmila entre 1837 et 1842. C’est son second opéra (après La Vie pour le tsar, 1836) et le premier grand opéra russe. La création a lieu le 9 décembre 1842 au Théâtre Bolchoi de Saint-Pétersbourg.
Le livret (par plusieurs auteurs successifs) reprend les grandes lignes du poème en les adaptant au format lyrique. Glinka ajoute des chœurs (le banquet de Vladimir, les sirènes du jardin de Tchernomor), des danses (orientales, persanes, turques), des arias. L’ouverture (qui sert d’introduction musicale) est devenue l’un des morceaux orchestraux russes les plus joués au monde.
L’opéra est considéré comme le point de départ de l’école lyrique russe qui produira ensuite Moussorgski (Boris Godounov, 1869), Tchaïkovski (Eugène Oneguine, 1879), Rimski-Korsakov, Borodine.
La place du poème dans l’œuvre de Pouchkine
Rouslan et Lioudmila est l’œuvre de jeunesse de Pouchkine. Il le dépassera rapidement. Déjà à l’exil sud, les poèmes du Caucase — Le Prisonnier, La Fontaine de Bakhtchissarai, Les Tziganes — trahissent une veine plus byronienne, plus concentrée, plus sombre. Eugène Oneguine (commencé en 1823) est une rupture radicale avec le conte féerique.
Mais Rouslan et Lioudmila laisse une empreinte durable. C’est le texte par lequel Pouchkine est d’abord connu du grand public russe. Le prologue “Il y a une lame verte au bord du golfe…” est appris par cœur dans les écoles primaires russes. Les quatre contes en vers de 1830-1834 (Saltane, Pêcheur, Princesse morte, Coq d’or) prolongent et purifient la veine du Rouslan.
Pour continuer
Pour d’autres poèmes narratifs de Pouchkine, voir Le Prisonnier du Caucase, Les Tziganes, Le Cavalier de bronze. Pour la place du conte russe dans son œuvre, voir L’œuvre poétique de Pouchkine. Pour les enfants, la version versifiée des contes de Pouchkine — notamment Le conte du Tsar Saltan — reste l’une des grandes portes d’entrée de la poésie russe à l’école maternelle et primaire.