Introduction : lire le siècle d’or avec les bons outils

Aborder la littérature russe du XIXe siècle sans connaître ses termes spécifiques, c’est lire une partition sans en connaître les clés. Le siècle d’or de la littérature russe (1820-1880) a élaboré un vocabulaire esthétique, philosophique et culturel qui lui est propre. Ce glossaire de 40 termes essentiels vous permet de comprendre les mouvements littéraires, les figures de style, les concepts philosophiques et les contextes culturels qui apparaissent dans les analyses de Pouchkine, Dostoïevski, Tolstoï et Tchekhov. Chaque définition est accompagnée d’un exemple dans une œuvre du siècle d’or.

A–F : Mouvements et courants littéraires

Byronisme russe

Le byronisme désigne l’influence de Lord Byron (1788-1824) sur la génération romantique russe. Les poèmes orientaux de Byron — Le Corsaire, Lara — ont nourri l’imaginaire de Pouchkine et de Lermontov, qui ont créé leurs propres “héros byroniensˮ : figures solitaires, rebelles, portant un secret douloureux et en rupture avec la société. Pouchkine revendiqua puis critiqua cette influence dans son œuvre.

Exemple : Aléko dans Les Tziganes (1824) de Pouchkine est le premier héros byronien de la littérature russe.

Décembrisme littéraire

Le décembrisme désigne le mouvement politique et culturel des officiers libéraux qui tentèrent un soulèvement en décembre 1825, lors de l’avènement du tsar Nicolas Ier. Ce mouvement a profondément marqué la génération de Pouchkine : plusieurs de ses amis furent exécutés ou exilés. La littérature décembriste défend la liberté civile et l’affranchissement des serfs.

Exemple : Le poème À Tchaadaïev (1818) de Pouchkine, avec son appel à la liberté, est emblématique de l’esprit décembriste.

Épopée nationale

Le genre de l’épopée nationale désigne les grandes œuvres qui tentent de donner une représentation totale de la nation russe — son histoire, son peuple, ses valeurs. Ce projet littéraire sous-tend Guerre et Paix de Tolstoï (1869) et Guerre et Paix se conçoit explicitement comme une “épopée historiqueˮ du peuple russe face à Napoléon.

Fantastique slave

Le fantastique slave désigne une forme d’irruption du surnaturel dans le quotidien, inspirée des croyances populaires russes. Contrairement au fantastique occidental, il ne cherche pas forcément l’effroi mais une poésie du mystère. Gogol en est le maître incontesté dans la littérature russe.

Exemple : Viy (1835) et Les Nuits de la Saint-Jean (1831-1832) de Gogol.

Naturalisme russe

Terme moins répandu que le naturalisme français (Zola), le naturalisme russe désigne une tendance dans la prose des années 1840-1860 à décrire les conditions de vie des classes populaires avec précision et sans idéalisation. L’École naturelle russe (Бeлинский) regroupe Dostoïevski, Tourguéniev et Grigorovitch à leurs débuts.

Exemple : Les Pauvres Gens (1846), premier roman de Dostoïevski, est considéré comme une œuvre fondatrice de cette école.

Ocherk (sketch littéraire)

L’ocherk est un court récit de non-fiction ou semi-fictif qui décrit un milieu social ou une situation particulière. C’est un genre hybride entre le journalisme et la littérature, très populaire dans la presse russe du XIXe siècle. Tourguéniev (Les Récits d’un chasseur) et Saltykov-Chtchedrine en sont les maîtres.

G–N : Genres, formes et figures

Gymnasiste (formation des écrivains)

Au XIXe siècle, les futurs écrivains russes passaient par le gymnase (lycée classique) où ils apprenaient le latin, le grec, les langues modernes et la rhétorique classique. Cette formation explique la densité des références culturelles dans leurs œuvres. Pouchkine, formé au Lycée de Tsarskoe Selo, bénéficiait d’une éducation française.

Intelligentsia

Le terme intelligentsia (интеллигенция), d’origine russe, désigne la classe des intellectuels engagés — écrivains, journalistes, professeurs — qui se considèrent responsables de la vie morale et politique de la nation. Cette figure, centrale dans la littérature russe, est souvent en conflit avec le pouvoir et avec le peuple qu’elle veut servir.

Exemple : Les personnages de Tourguéniev (Pères et Fils) et de Dostoïevski (Démons) incarnent différentes facettes de l’intelligentsia.

Litote émotionnelle

Dans la tradition littéraire russe, et particulièrement chez Tchekhov, la litote émotionnelle désigne la technique consistant à exprimer les sentiments les plus forts par des formules réduites, des silences ou des sous-entendus. L’émotion est d’autant plus puissante qu’elle n’est pas nommée.

Exemple : La fin de La Dame au petit chien de Tchekhov — “et il leur semblait à tous deux que, dans peu de temps, une issue se présenterait — commence la vraie vie.ˮ

Moujik (figure du paysan)

Le moujik (мужик) est le paysan russe, personnage omniprésent dans la littérature réaliste. Il représente tantôt l’âme primitive et authentique du peuple russe (vision slavophile), tantôt la victime opprimée du servage et de l’ignorance (vision libérale). Sa représentation littéraire est un enjeu idéologique majeur.

Notre guide complet sur Tchekhov montre comment Tchekhov a transformé la représentation du moujik en rejetant toute idéalisation.

Narod (le peuple)

Le narod (народ) désigne le peuple russe dans sa globalité, en particulier la masse paysanne. Concept central de la pensée russe du XIXe siècle, il porte des valeurs contradictoires selon les auteurs : sagesse populaire et authenticité pour les slavophiles, ignorance et misère pour les réformateurs, énergie révolutionnaire pour les populistes. Tolstoï et Dostoïevski ont cherché dans le narod une réponse aux questions spirituelles que l’intelligentsia ne pouvait pas résoudre.

Nouvelle réaliste (povest)

La povest (повесть) est un genre intermédiaire entre la nouvelle et le roman, caractéristique de la prose russe du XIXe siècle. Plus développée qu’une nouvelle, moins ample qu’un roman, elle se concentre sur une période ou un événement clé. Gogol (Le Manteau), Tourguéniev et Dostoïevski (Double) ont excellé dans ce genre.

Oblomovisme

L’oblomovisme désigne l’inertie existentielle, le refus d’agir et la procrastination érigés en mode de vie. Le terme vient d’Ilya Oblomov, héros du roman Oblomov (1859) de Gontcharov, qui passe la majeure partie du roman alité, incapable de se lever. Le critique Dobroliubov a popularisé le terme comme diagnostic de la société russe.

Exemple : Gontcharov, Oblomov (1859). Par extension, toute forme d’inertie sociale ou intellectuelle.

Povest (forme narrative)

Voir nouvelle réaliste ci-dessus. La povest est le genre le plus caractéristique de la prose russe du XIXe siècle, entre la nouvelle (rasskaz) et le roman (roman). Pouchkine a écrit des povests en prose (La Fille du capitaine, La Dame de pique) qui ont défini les standards du genre.

Illustration 1 — Lexique siècle d'or russe 40 termes littéraires

O–Z : Contexte culturel, philosophique et social

Occidentalisme

L’occidentalisme (западничество) est un courant de pensée qui estime que la Russie doit adopter les institutions, les valeurs et les modèles politiques de l’Europe occidentale (libéralisme, parlementarisme, laïcité) pour sortir de son retard. Les occidentalistes s’opposent aux slavophiles dans un débat qui traverse tout le XIXe siècle.

Principaux représentants : Biélinski (critique), Herzen (essayiste), Granovski (historien).

Orthodoxie et littérature

La foi orthodoxe imprègne profondément la littérature russe du XIXe siècle, même chez les auteurs qui ne se définissent pas comme croyants. Les thèmes du péché, de la rédemption, du repentir, du saint et du fou en Christ (iourodivyi) structurent les romans de Dostoïevski. Tolstoï a construit sa propre théologie, rejetant l’Église tout en conservant les Évangiles.

Pochvennichestvo

Le pochvennichestvo (почвенничество — du mot pochva, le sol, la terre) est un mouvement philosophique qui prône un enracinement de l’intelligentsia dans la “terreˮ russe, c’est-à-dire dans le peuple, ses traditions et sa foi. C’est une position intermédiaire entre slavophilie et occidentalisme.

Principal représentant : Dostoïevski, qui développa cette philosophie dans sa revue Vremia (1861-1863).

Populisme russe (narodnichestvo)

Le populisme russe (народничество) est un mouvement politique et social des années 1860-1880 qui cherche à s’appuyer sur le peuple paysan pour transformer la Russie. Les jeunes “populi stesˮ allèrent au peuple (v narod) pour l’éduquer et l’organiser. Ils furent souvent arrêtés ou désillusiionnés.

Exemple littéraire : Résurrection (1899) de Tolstoï aborde ces questions dans sa description des paysans et des condamnés.

Raznochinets

Le raznochinets (разночинец — littéralement “homme de rang différentˮ) désigne, au XIXe siècle russe, un intellectuel qui ne vient ni de l’aristocratie ni du clergé : fils d’artisan, de petit fonctionnaire, de médecin de province. Cette figure est centrale dans la littérature réaliste, car elle incarne une nouvelle classe intellectuelle sans traditions ni protections.

Exemple : Raskolnikov (Crime et Châtiment) et Bazarov (Pères et Fils) sont des raznochintsii.

Réalisme russe

Le réalisme russe désigne le courant dominant de la prose et du théâtre russes entre 1840 et 1900. Contrairement au réalisme naturaliste français (Balzac, Zola), le réalisme russe ne se limite pas à la description sociale : il intègre des préoccupations morales, philosophiques et spirituelles profondes. Ses grands représentants sont Gogol, Tourguéniev, Dostoïevski, Tolstoï et Tchekhov.

Romantisme russe

Le romantisme russe (1810-1840) est un mouvement littéraire influencé par le romantisme allemand et anglais, mais qui développe ses propres caractéristiques : le héros byronien, le cadre caucasien comme espace de liberté, l’opposition entre la Russie et l’Orient. Pouchkine et Lermontov en sont les figures centrales.

Siècle d’or

Le “siècle d’orˮ (Золотой Век) de la littérature russe désigne la période allant approximativement de 1820 à 1880. Il commence avec Pouchkine (Rouslan et Lioudmila, 1820) et culmine avec les grandes œuvres de Dostoïevski, Tolstoï et Tchekhov. Cette dénomination est utilisée par analogie avec le Siècle d’or espagnol (XVIe-XVIIe) et le Siècle de Louis XIV (XVIIe).

Homme superflu (lichni chelovek)

L‘“homme superfluˮ (лишний человек, lichni chelovek) est un type récurrent dans la littérature russe du XIXe siècle : un homme cultivé, intelligent, critique de la société, mais incapable d’agir ou de s’engager. Il est “superflᵘˮ parce qu’il ne trouve pas sa place ni dans la société qu’il rejette ni dans le peuple qu’il idéalise.

Exemples : Onéguine (Eugène Onéguine), Petchorine (Un héros de notre temps de Lermontov), Rioudine (Roudine de Tourguéniev).

Slavophilie

La slavophilie (славянофильство) est un mouvement de pensée qui défend l’originalité de la civilisation slave et orthodoxe contre l’influence occidentale. Les slavophiles estiment que la Russie a sa propre voie historique, fondée sur l’obshchina (communauté paysanne), l’Église orthodoxe et la monarchie. Ils s’opposent aux occidentalistes.

Principaux représentants : Khomiakov, Aksakov, Samarine.

Illustration 2 — Lexique siècle d'or russe 40 termes littéraires

10 termes pour déchiffrer Dostoïevski, Tolstoï et Tchekhov

Catharsis morale dostoïevskienne

La catharsis dans les romans de Dostoïevski n’est pas aristotélicienne (purgation des passions par la pitié et la terreur) mais morale et spirituelle : le personnage qui a commis le mal doit traverser la souffrance pour atteindre la rédemption. Raskolnikov en est l’exemple le plus développé.

Exemple : Crime et Châtiment (1866) — le parcours de Raskolnikov du crime à la confession.

Chekhov’s gun (fusil de Tchekhov)

Le “fusil de Tchekhov” (Чехoвское ружьё) est un principe dramaturgique formulé par Tchekhov lui-même : si une arme est montrée au premier acte, elle doit avoir servi au dernier. Tout élément introduit dans un récit ou une pièce doit être nécessaire. C’est le principe d’économie narrative porté à son extrême.

Source : lettres de Tchekhov à ses correspondants, vers 1889.

Dvoïnik (double)

Le dvoïnik (двойник) est le double littéraire — un personnage qui est l’ombre, le reflet inversé ou l’alter ego d’un autre personnage. Dostoïevski est le maître du double dans la littérature russe : ses personnages sont souvent confrontés à leur propre miroir déformant.

Exemple : Le Double (1846) de Dostoïevski — le fonctionnaire Goliadkine rencontre son double parfait.

Grand Inquisiteur (le concept)

Le “Grand Inquisiteurˮ est une parabole insérée dans Les Frères Karamazov (1880) de Dostoïevski : un Cardinal inquisiteur espagnol rencontre le Christ revenu sur Terre et lui explique pourquoi il doit être renvoyé. C’est une méditation sur la liberté humaine, le pouvoir de l’Église et la tentation de remplacer Dieu par un État bienveillant mais autoritaire.

Homme souterrain

L‘“homme souterranˮ (podpolny chelovek) est le type créé par Dostoïevski dans Notes du sous-sol (1864) : un être qui s’est retiré de la société, rongé par la conscience aiguë de ses propres contradictions, alternant mépris des autres et besoin de reconnaissance.

Kénose

La kénose (κένωσις — du grec “vidageˮ) est un concept théologique chrétien qui désigne le dépouillement volontaire — l’humilité, la pauvreté, le service — par imitation du Christ. Dans la littérature russe, c’est un modèle de sainteté que Dostoïevski oppose au héros fort et violent.

Exemple : Le père Zosime et Aliocha Karamazov dans Les Frères Karamazov incarnent ce modèle.

Raisonneur tolstoïen

Le “raisonneurˮ est un personnage secondaire dans les romans de Tolstoï qui formule explicitement les positions philosophiques de l’auteur. Ses raisonnements longs et construits contrastent avec l’action dramatique des autres personnages.

Exemple : Levine (Anna Karenine) et Pierre Bezoukhov (Guerre et Paix) sont des raisonneurs tolstoïens.

Réalisme tchékhovien

Voir définition dans la FAQ. Terme désignant la technique spécifique de Tchekhov : économie de moyens, sous-texte, absence de résolution morale, fin ouverte. Ce réalisme a influencé tout le théâtre du XXe siècle.

Sous-texte (podtekst)

Le podtekst (подтекст — littéralement “sous le texteˮ) est la signification cachée derrière les mots — ce que les personnages ne disent pas mais que le lecteur/spectateur perçoit. Tchekhov a élevé ce procédé au rang de technique dramaturgique systématique. Stanislavski a bâti tout son système de jeu sur la nécessité d’interpréter le sous-texte.

Volonté de puissance vs humilité slave

L’opposition entre la “volonté de puissanceˮ (concept nietzschéen, souvent cité dans les analyses de Dostoïevski) et l‘“humilité slaveˮ (kénose, douceur, endurance) est une grille de lecture fondamentale pour comprendre les conflits intérieurs des personnages dostoïevskiens. Raskolnikov, Ivan Karamazov et Stavroguine incarnent la tentation de la toute-puissance. Sonia, Aliocha et le prince Mychkine incarnent l’humilité.

Ressources pour approfondir

Ce glossaire est un point de départ. Pour aller plus loin dans la lecture de la littérature russe classique, notre guide pratique comment commencer la littérature russe propose un parcours de lecture pour les débutants. Notre entretien sur Dostoïevski avec Isabelle Marchais approfondit plusieurs des termes philosophiques de ce glossaire dans le contexte de l’œuvre dostoïevskienne. Pour apprendre le vocabulaire de la littérature russe en langue originale, les ressources pour apprendre le vocabulaire de la littérature russe constituent un complément précieux pour les lecteurs qui souhaitent accéder aux textes en russe.