La composition a Boldino, automne 1833

La Dame de pique (Пиковая дама) est ecrite par Pouchkine a Boldino pendant l’automne 1833. Le poete y passe cinq semaines d’octobre et novembre — periode de travail intense qui donne aussi naissance a Le Cavalier de bronze, L’Histoire de Pougatchev, le Conte du pecheur et du petit poisson, et plusieurs lyriques majeurs.

La nouvelle parait en mars 1834 dans la revue Biblioteka dlya chteniya (Bibliotheque de lecture) d’Ossip Senkovski. Elle est tres remarquee et fait l’objet de nombreux commentaires favorables. Dostoievski la considerait comme “le chef-d’oeuvre absolu de la prose russe”.

Le sujet : les trois cartes

Le narrateur raconte une veillee chez Naroumov, officier des horse-guards. Un des jeunes homme, Tomski, raconte une anecdote familiale : sa grand-mere, la comtesse Anna Fedotovna, a ete en son temps une beaute et une joueuse celebre. A Paris, dans les annees 1770, elle avait perdu enormement au jeu. Son mari refusant de payer, elle s’etait tournee vers le comte de Saint-Germain, charlatan mondain celebre pour ses pretendus pouvoirs.

Saint-Germain lui aurait donne un secret : trois cartes qui, jouees dans l’ordre, garantissent le gain. Elle avait joue, avait recupere ses dettes, puis n’avait plus jamais touche aux cartes. Le secret etait reste connu d’elle seule et d’un seul autre confident.

Parmi les auditeurs se trouve Hermann, jeune ingenieur militaire d’origine allemande. Hermann est pauvre, rigide, econome, obsede par les jeux d’argent. Il assiste aux parties mais refuse de parier : “Je ne peux risquer le strict necessaire pour l’hypothetique superflu”. Il vit comme un ascete pour epargner son heritage paternel.

L’histoire des trois cartes obsede immediatement Hermann. Si les cartes existent vraiment, il pourrait resoudre sa contradiction : gagner sans risquer.

L’intrusion chez la comtesse

Hermann decouvre que la comtesse vit encore — elle a 87 ans. Elle a une jeune pupille, Lizaveta Ivanovna, pauvre, maltraitee, moquee par la societe qu’elle accompagne. Hermann decide d’utiliser Lizaveta pour acceder a la comtesse.

Il la courtise par des lettres copieuses copiees d’un manuel de correspondance amoureuse allemand. Lizaveta, naive, tombe dans le piege. Elle lui donne rendez-vous : pendant que la comtesse sera au bal, il pourra entrer par l’escalier de service, passer par la chambre a coucher de la comtesse, et la rejoindre dans sa propre chambre.

Illustration 1 — dame pique conte fantastique

Hermann accepte le rendez-vous mais, au lieu d’aller chez Lizaveta, il se cache dans la chambre a coucher de la comtesse. Quand la vieille femme rentre, il surgit, la supplie, la menace, lui montre un pistolet (non charge — Hermann n’a pas l’intention de tuer, seulement de faire peur). La comtesse, terrifiee, meurt d’une crise cardiaque.

La vision

Hermann, horrifie par cette mort mais toujours obsede par le secret, assiste aux funerailles de la comtesse. Il est apercu par la morte dans le cercueil — qui lui fait “un clin d’oeil” (detail ambigu, hallucination ?). La nuit suivante, le fantome de la comtesse apparait en reve a Hermann et lui dicte les trois cartes :

“Trois, sept, as — gagnes en ordre, un chaque soir, mais ne joue plus ensuite. Je te pardonne ma mort a condition que tu epouses ma pupille Lizaveta Ivanovna…”

Hermann neglige la derniere condition. Il se rend chez Tchekalinski, un grand joueur. Le premier soir, il mise sur le trois une somme enorme. Il gagne. Le deuxieme soir, il mise sur le sept. Il gagne. Le troisieme soir, il doit miser sur l’as.

La chute

Le troisieme soir, Hermann tire la carte. Il la retourne : c’est l’as. Il sourit, triomphant. Mais Tchekalinski lui dit : “Votre dame a perdu”. Hermann regarde. C’est la dame de pique qu’il a tire — pas l’as. Il est convaincu que la carte s’est “changee” au dernier moment.

Dans la carte, Hermann voit la vieille comtesse qui lui cligne de l’oeil. Il pousse un cri, chancelle. Il perd tout son argent. Il sombre dans la folie.

La nouvelle se termine par trois phrases courtes : “Hermann est devenu fou. Il est a l’hopital d’Oboukhov, au numero 17. Il ne repond a aucune question et marmonne avec une rapidite extraordinaire : Trois, sept, as ! Trois, sept, dame !”

La structure

La nouvelle est construite en six chapitres d’inegale longueur, precedes d’une epigraphe pour chaque chapitre — procede que Pouchkine emprunte a Walter Scott. Chaque epigraphe resume ou ironise le chapitre suivant.

La structure est d’une economie absolue. Pas un mot de trop. Les descriptions — l’appartement de la comtesse, la scene de l’intrusion, la salle de jeu — sont en trois a quatre phrases maximum. Les dialogues sont brefs, secs. La psychologie est suggeree par les actes plutot que par les introspections.

C’est le chef-d’oeuvre de la prose pouchkinienne : la plus grande intensite dans le moins de mots possible.

La question du fantastique

La Dame de pique est-elle reellement fantastique ? La question est debattue depuis 1834. Deux lectures coexistent :

Lecture fantastique “stricte” : le fantome de la comtesse existe dans la fiction. Il apparait a Hermann dans un reve, lui dicte les cartes, cause la vengeance finale. La dame de pique est bien le fantome vengeur.

Lecture psychologique : tous les elements “fantastiques” peuvent s’expliquer rationnellement. Le reve est un effet de l’obsession d’Hermann. La transformation de la carte au dernier moment est une hallucination (Hermann a lui-meme tire la dame de pique par distraction ou par panique). La comtesse qui cligne de l’oeil au cercueil est une projection de sa propre culpabilite.

Pouchkine laisse ouvertes les deux lectures. Cette ambiguite — typique du fantastique du XIXe siecle — est l’un des traits les plus modernes de la nouvelle. E.T.A. Hoffmann (que Pouchkine lisait) et plus tard Maupassant, James, Kafka exploreront la meme voie.

Illustration 2 — dame pique conte fantastique

Les lectures critiques

Les grandes lectures critiques de La Dame de pique ont souligne plusieurs dimensions :

L’obsession et la folie. Hermann est la premiere grande figure du monomanique russe. Il vit pour une seule idee. Le basculement dans la folie est le prix de l’obsession. Cette figure sera reprise par Gogol (Le Journal d’un fou) et surtout par Dostoievski, qui fera de l’obsession et de la psychologie extreme son territoire.

La cupidite et la classe sociale. Hermann est un parvenu. Son origine allemande (il vient des commerces de Moscou) le separe de l’aristocratie russe qu’il cotoie. Son refus de parier est une position defensive — il sait qu’il ne peut pas se permettre de perdre. Son obsession des trois cartes est une tentative de se hisser par un coup de magie sociale.

La temporalite transgressee. La comtesse appartient au XVIIIe siecle — elle a 87 ans, elle a connu le comte de Saint-Germain, Potemkine, Catherine II. Hermann appartient au XIXe industriel. Le passage entre les deux siecles se fait par le secret des cartes — c’est-a-dire par un reste de magie pre-moderne qui fait irruption dans le monde rationnel.

L’opera de Tchaikovsky

Piotr Tchaikovsky compose en 1890 son opera Pikovaya dama (La Dame de pique). Le livret est de son frere Modeste Tchaikovsky. Les differences principales avec le texte de Pouchkine :

  • L’epoque : l’opera est situe sous Catherine II (fin XVIIIe), tandis que la nouvelle est contemporaine de Pouchkine (annees 1830).
  • Le romantisme est amplifie. Hermann est un vrai amant de Lisa — il est pris entre amour et obsession du jeu. Le duo final a l’auberge, les grandes arias de Lisa sur la Neva, font de l’opera une oeuvre plus sentimentale que la nouvelle.
  • La fin : Hermann se suicide sur scene apres avoir perdu, dans une scene grandiose. Pouchkine le laissait fou a l’hopital.

L’opera est un des sommets du repertoire russe. Il est toujours joue. Les interpretations celebres : Maria Biechou (1965), Vladimir Atlantov (1980s), Evgueni Onegin ? (confusion !), Galina Gorchakova (1990s), Olga Guryakova (recent).

Pour continuer

Pour d’autres analyses d’oeuvres pouchkiniennes, voir Eugene Oneguine, Le Cavalier de bronze, Les Recits de Belkine. Sur la prose pouchkinienne dans son ensemble, voir L’oeuvre en prose de Pouchkine. Pour une lecture comparee inattendue, voir La Dame de pique et Le Horla : Pouchkine et Maupassant face a la folie, publiee par le magazine-guide nanceien.