Avant d’être le plus grand poète de la langue russe, Alexandre Pouchkine est un adolescent parmi trente autres, dans un internat d’élite fondé par le tsar Alexandre Ier. De cette promotion 1811-1817 du Lycée impérial de Tsarskoïe Selo sortent plusieurs figures majeures de la littérature russe naissante : Anton Delvig, Wilhelm Küchelbecker, Ivan Pouchtchine. Pour comprendre comment cette fraternité de jeunesse a façonné le premier cercle poétique russe moderne, nous avons rencontré Jean-Baptiste Ferrand, historien de la littérature spécialiste des cercles littéraires russes du XIXe siècle à l’université de Bordeaux Montaigne.
Jean-Baptiste Ferrand enseigne l’histoire littéraire russe à l’université de Bordeaux Montaigne. Ses recherches portent sur la sociabilité littéraire dans la Russie du début du XIXe siècle, des cercles de jeunesse aux salons pétersbourgeois. Il a publié plusieurs études sur la génération du Lycée impérial et sur son rôle dans la formation du romantisme russe.
Présentation : pourquoi s’intéresser à la promotion 1811 aujourd’hui
Journaliste : Monsieur Ferrand, pourquoi consacrer un entretien entier à des camarades de classe de Pouchkine ? N’est-ce pas un détail biographique secondaire face à l’immensité de son œuvre ?
Jean-Baptiste Ferrand : C’est tout le contraire, et c’est précisément ce qui rend ce sujet passionnant. On ne comprend pas Pouchkine sans comprendre le milieu qui l’a formé, et ce milieu, ce sont d’abord ses camarades du Lycée. La première promotion de Tsarskoïe Selo, celle de 1811 à 1817, ne compte qu’une trentaine d’élèves — un groupe d’une taille suffisamment restreinte pour que des liens véritablement fraternels s’y nouent, et suffisamment brillant pour produire, en quelques années, plusieurs figures majeures de la littérature et de l’histoire politique russes.
Anton Delvig deviendra poète et éditeur influent. Wilhelm Küchelbecker deviendra un décembriste condamné à l’exil sibérien. Ivan Pouchtchine restera l’ami le plus proche de Pouchkine jusqu’à la fin, au prix lui aussi de la déportation. Cette promotion est un concentré fascinant de ce que fut la Russie du début du XIXe siècle : une élite brillante, cultivée, tiraillée entre fidélité au trône et aspiration à la liberté. Comprendre ce cercle, c’est comprendre la biographie complète de Pouchkine et ses années de formation dans toute leur richesse.
Le Lycée impérial de Tsarskoïe Selo : une pépinière de l’élite russe
Journaliste : Pouvez-vous nous décrire ce qu’était concrètement ce Lycée ?
Jean-Baptiste Ferrand : Le Lycée impérial de Tsarskoïe Selo est fondé en 1811 par le tsar Alexandre Ier, dans le cadre plus large de ses réformes éducatives inspirées des Lumières. L’objectif est de former une nouvelle génération de hauts fonctionnaires éclairés, capables de moderniser l’administration de l’Empire. L’établissement est installé dans une aile du palais impérial de Tsarskoïe Selo — un choix qui n’est pas anodin, puisqu’il place littéralement ces jeunes gens sous le regard du pouvoir tout en les tenant à distance des tentations de la capitale.
Le programme est exigeant : langues anciennes et modernes, mathématiques, droit, histoire, mais aussi une large place faite à la littérature et aux belles-lettres. Les élèves vivent en internat complet, dans des chambres individuelles minuscules, pendant six années sans quasiment revoir leurs familles. Cette réclusion prolongée, paradoxalement, crée des liens d’une intensité rare : ces trente adolescents partagent tout, des cours aux farces, des premiers poèmes aux premières amours rêvées, dans un huis clos qui ressemble presque à une expérience collective de formation intellectuelle et affective.
Voici les principales caractéristiques de cet établissement :
- Fondation : 1811, sur ordre du tsar Alexandre Ier, dans le palais de Tsarskoïe Selo.
- Effectif : environ trente élèves pour la première promotion, admis sur concours dès l’âge de dix à douze ans.
- Régime : internat strict de six années, contacts limités avec les familles.
- Vocation initiale : former les hauts fonctionnaires éclairés de l’Empire russe.
- Résultat réel : une génération de poètes, d’écrivains et, pour certains, de révolutionnaires.
Anton Delvig : le premier éditeur et ami fidèle
Journaliste : Parlons d’Anton Delvig. Quel rôle a-t-il joué dans la vie de Pouchkine ?
Jean-Baptiste Ferrand : Anton Delvig est sans doute l’ami le plus constant de Pouchkine tout au long de sa vie d’adulte. Poète lui-même, d’un tempérament plus flegmatique et rêveur que Pouchkine, il se distingue au Lycée par une paresse légendaire savamment cultivée, mais aussi par un goût très sûr en matière littéraire. C’est lui qui, le premier, publie un poème de Pouchkine encore lycéen dans une revue, sans même lui demander son autorisation — un geste d’amitié et de foi en son talent qui marque durablement le jeune poète.
Devenu adulte, Delvig fonde en 1830 le journal La Gazette littéraire, puis dirige l’almanach Les Fleurs du Nord, deux publications qui deviennent des relais essentiels pour la nouvelle génération romantique russe, Pouchkine en tête. Sa mort prématurée en 1831, à trente-deux ans à peine, d’une fièvre typhoïde, est un choc terrible pour Pouchkine, qui écrira que la mort de Delvig est la première perte irréparable de sa vie d’adulte — un pressentiment de sa propre disparition six ans plus tard.

Wilhelm Küchelbecker : la fougue politique et l’exil sibérien
Journaliste : Le destin de Wilhelm Küchelbecker est particulièrement dramatique. Que s’est-il passé ?
Jean-Baptiste Ferrand : Küchelbecker — surnommé affectueusement “Kюхля” par ses camarades, un diminutif un peu moqueur de son nom d’origine allemande — est le plus fougueux et le plus idéaliste de tout le groupe. Poète maladroit mais sincère, souvent moqué par ses condisciples pour ses vers jugés ampoulés, il n’en reste pas moins un esprit d’une intégrité morale exceptionnelle, profondément épris de liberté et de justice sociale.
Cette fougue le conduit tout droit vers le soulèvement décembriste de décembre 1825, insurrection avortée contre l’accession au trône de Nicolas Ier. Küchelbecker y participe activement, tire même un coup de feu sur un grand-duc, puis tente de fuir avant d’être arrêté. Condamné à mort, sa peine est commuée en travaux forcés puis en exil perpétuel en Sibérie, où il passera le reste de sa vie dans des conditions très difficiles, continuant malgré tout à écrire et à correspondre avec ses anciens camarades du Lycée, dont Pouchkine, qui ne l’oubliera jamais.
Ivan Pouchtchine : l’ami de toujours, visiteur à Mikhaïlovskoïe
Journaliste : Ivan Pouchtchine occupe une place particulière dans la correspondance et les poèmes de Pouchkine. Pourquoi ?
Jean-Baptiste Ferrand : Ivan Pouchtchine est très certainement l’ami le plus proche, le confident véritable de Pouchkine parmi tous ses condisciples. Leur amitié se noue dès les premiers jours du Lycée — leurs chambres sont voisines, séparées par une simple cloison, et ils passent des heures à converser à voix basse une fois les lumières éteintes. Cette proximité physique, presque fraternelle, se prolonge bien après leur sortie du Lycée.
L’épisode le plus célèbre de cette amitié survient en janvier 1825 : alors que Pouchkine est assigné à résidence dans sa propriété de Mikhaïlovskoïe, isolé et rongé par l’ennui, Pouchtchine brave le froid et les risques d’une visite à un poète surveillé par la police impériale pour venir le voir. Cette visite improvisée, qui ne dure qu’une journée, devient dans la mémoire poétique russe un symbole absolu de la fidélité amicale. Pouchkine lui consacrera plus tard un poème d’une émotion contenue et bouleversante. Pouchtchine, compromis lui aussi dans le mouvement décembriste, sera condamné aux travaux forcés puis déporté en Sibérie, où il survivra à Pouchkine de plusieurs décennies et rédigera, à la fin de sa vie, de précieux mémoires sur leur amitié de jeunesse.
À retenir : La visite de Pouchtchine à Mikhaïlovskoïe en janvier 1825 est restée, dans la culture russe, l’archétype même de l’amitié fidèle bravant le danger politique pour honorer un lien de jeunesse.
Cette fidélité jusque dans l’exil sibérien rappelle, par contraste, la fin bien plus brutale que connaîtra Pouchkine lui-même douze ans plus tard : voir notre dossier sur le duel et la mort de Pouchkine en 1837 pour comprendre comment cette génération d’amis a, l’une après l’autre, payé le prix de la fidélité et de la franchise sous l’autocratie de Nicolas Ier.
Evgueni Baratynski : le poète mélancolique proche du cercle
Journaliste : Evgueni Baratynski n’était pas élève du Lycée mais reste souvent associé à ce cercle. Pourquoi ?
Jean-Baptiste Ferrand : Baratynski, en effet, n’a jamais fréquenté le Lycée de Tsarskoïe Selo — il fait ses études au Corps des pages, dont il est renvoyé après un vol commis à l’adolescence, un épisode qui pèsera longtemps sur sa réputation et sa carrière militaire. Mais il rejoint très vite, dans les années 1819-1820, le cercle élargi des poètes formés autour de Delvig et de Pouchkine à Saint-Pétersbourg, et devient l’un des poètes les plus estimés de cette génération, en particulier par Pouchkine lui-même, qui admire sa profondeur philosophique et sa mélancolie contrôlée.
On le classe donc davantage dans la “Pléiade pouchkinienne” au sens large — cette génération de poètes des années 1810-1820 unis par l’amitié, l’admiration mutuelle et une même conception exigeante de l’art poétique — que dans la promotion stricte du Lycée. Sa poésie, plus sombre et méditative que celle de Pouchkine, explore des thèmes comme le désenchantement et la finitude, annonçant certains accents que l’on retrouvera plus tard chez Lermontov.
Pour prolonger cette exploration des cercles littéraires russes du XIXe siècle, le panorama de Héritage Russe sur les grandes figures intellectuelles de cette génération permet de resituer Baratynski et ses contemporains dans un contexte culturel plus large.

Les poèmes anniversaires du 19 octobre : un rituel d’amitié
Journaliste : Vous avez mentionné une tradition de poèmes annuels. Pouvez-vous nous en dire plus ?
Jean-Baptiste Ferrand : C’est l’un des aspects les plus touchants de cette amitié collective. Chaque année, le 19 octobre — date anniversaire de l’ouverture du Lycée en 1811 — Pouchkine compose un poème dédié à ses anciens camarades de promotion, une tradition qu’il entretiendra fidèlement jusqu’à sa mort en 1837, soit pendant plus de vingt ans. Ces poèmes constituent, mis bout à bout, l’un des cycles les plus émouvants de son œuvre intime : on y voit le groupe se disperser au fil des années, certains mourir, d’autres partir en exil, tandis que le poète, resté à distance ou de retour, continue d’honorer ce lien fondateur.
| Année | Contexte du poème du 19 octobre | Ton dominant |
|---|---|---|
| 1825 | Composé à Mikhaïlovskoïe, en assignation à résidence | Nostalgie et solitude |
| 1827 | Après le soulèvement décembriste, plusieurs amis en exil | Deuil contenu, fidélité affirmée |
| 1831 | Peu après la mort de Delvig | Douleur et hommage |
| 1836 | Un an avant la mort de Pouchkine | Bilan mélancolique |
Ce rituel annuel montre à quel point cette fraternité de jeunesse a structuré durablement l’identité poétique et affective de Pouchkine, bien au-delà de la simple nostalgie scolaire.
Le Lycée et le soulèvement décembriste de 1825
Journaliste : Comment expliquer que tant d’anciens élèves de cette promotion se soient retrouvés compromis dans le soulèvement décembriste ?
Jean-Baptiste Ferrand : Il faut se rappeler que le Lycée impérial, malgré sa vocation officielle de former des serviteurs loyaux du trône, cultivait paradoxalement un esprit d’indépendance intellectuelle assez marqué, nourri par les Lumières européennes et par de jeunes précepteurs souvent eux-mêmes acquis à des idées libérales. Cette génération grandit aussi dans le sillage de la victoire russe contre Napoléon en 1812, un moment de fierté nationale qui s’accompagne, chez de nombreux officiers et intellectuels revenus d’Europe occidentale, d’une aspiration à des réformes politiques profondes.
Küchelbecker et Pouchtchine, parmi d’autres anciens du Lycée, s’inscrivent dans cette mouvance qui aboutit au soulèvement décembriste de décembre 1825 — la première tentative insurrectionnelle moderne contre l’autocratie russe. Pouchkine lui-même, exilé à Mikhaïlovskoïe au moment du soulèvement, échappe de justesse à une implication directe, mais reste marqué à vie par le sort réservé à ses amis, dont plusieurs sont pendus ou déportés. On peut approfondir ce moment charnière dans le sort des décembristes, dont plusieurs condisciples du Lycée, qui éclaire la dimension tragique de cette génération.
Journaliste : Que sait-on précisément du sort de Küchelbecker après le soulèvement ?
Jean-Baptiste Ferrand : Son destin est sans doute le plus dramatique de toute la promotion. Arrêté après avoir tenté de fuir vers la frontière, il échappe de justesse à la peine capitale — dix des meneurs seulement sont pendus, dont plusieurs de ses proches connaissances — mais est condamné à une détention solitaire prolongée dans plusieurs forteresses, avant d’être finalement déporté en Sibérie où il finira ses jours dans des conditions matérielles très difficiles, presque aveugle et rongé par la tuberculose. Pouchkine, qui correspond avec lui autant que la censure le permet, ne cessera jamais de le considérer comme l’un de ses amis les plus chers, malgré la distance et l’impossibilité quasi totale de le revoir. Cette fidélité, maintenue par-delà des milliers de kilomètres et une surveillance policière constante, illustre à quel point les liens noués au Lycée dépassaient la simple camaraderie d’internat pour devenir un engagement moral qui a résisté à l’épreuve du temps, de la distance et de la répression politique la plus sévère que le régime tsariste pouvait infliger à ses opposants.
Ce que cette fraternité dit du romantisme russe naissant
Journaliste : En quoi ce cercle amical préfigure-t-il, selon vous, le romantisme russe dans son ensemble ?
Jean-Baptiste Ferrand : Ce petit groupe invente, sans le théoriser vraiment, une figure nouvelle : celle du cercle littéraire d’amis comme creuset de la création poétique moderne russe. Avant eux, la poésie russe se pratiquait surtout dans les salons aristocratiques ou à la cour ; avec cette génération, elle devient l’affaire d’un groupe de jeunes gens unis par l’amitié, la lecture commune, la rivalité stimulante et une même exigence esthétique, indépendamment des protections officielles.
C’est un modèle qui va irriguer tout le romantisme russe naissant : le culte de l’amitié virile, la circulation manuscrite des poèmes avant publication, l’importance des dédicaces entre pairs, la fidélité au groupe même dans l’adversité politique. Ces premiers poèmes de jeunesse, nés dans ce cercle amical, portent déjà en germe les premiers accents d’une poésie personnelle qui deviendra l’œuvre pouchkinienne que l’on connaît aujourd’hui — une œuvre qui n’aurait sans doute pas eu la même densité affective sans cette expérience fondatrice de la fraternité lycéenne.
Bon à savoir : Le modèle du cercle d’amis poètes, inauguré par cette promotion du Lycée, deviendra une structure récurrente dans toute l’histoire littéraire russe, des cercles slavophiles du milieu du siècle aux collectifs de l’Âge d’argent.
Pour aller plus loin sur le cercle de Pouchkine
Journaliste : Pour conclure, quelles lectures conseilleriez-vous pour approfondir ce sujet ?
Jean-Baptiste Ferrand : Je recommande d’abord les mémoires d’Ivan Pouchtchine sur son amitié avec Pouchkine, un texte bref mais d’une grande valeur émotionnelle et documentaire, rédigé dans les dernières années de sa vie après son retour d’exil. Ensuite, la correspondance croisée de Delvig et de Pouchkine, qui montre au jour le jour la vivacité et la tendresse de leur lien. Pour situer ce cercle dans son contexte politique, la lecture sur le soulèvement décembriste de 1825 est indispensable, car elle explique comment l’amitié de jeunesse a pu se transformer en tragédie politique pour plusieurs d’entre eux.
Enfin, pour ceux qui souhaitent découvrir un autre pan de l’univers affectif et poétique du jeune Pouchkine, je conseille un autre poème d’amitié et de liberté de la même période, qui montre comment cette exigence d’amitié virile s’accompagne toujours, chez lui, d’une aspiration à la liberté politique. Pour les lecteurs curieux de la vie culturelle russe contemporaine en France, un espace d’annonces dédié aux artistes et castings de la scène culturelle russe permet de mesurer combien cette tradition de sociabilité créative reste vivante aujourd’hui.
À retenir de cet entretien :
- Le Lycée impérial de Tsarskoïe Selo, fondé en 1811, forme en six ans un cercle d’amitié qui structurera toute la vie de Pouchkine.
- Anton Delvig, premier éditeur et ami le plus constant, meurt prématurément en 1831.
- Wilhelm Küchelbecker et Ivan Pouchtchine sont tous deux compromis dans le soulèvement décembriste de 1825 et finissent en exil sibérien.
- Le cycle des poèmes du 19 octobre, tenu vingt ans durant, témoigne d’une fidélité amicale exceptionnelle.
- Ce cercle invente un modèle de sociabilité littéraire qui structurera tout le romantisme russe naissant.
Jean-Baptiste Ferrand poursuit ses recherches sur la sociabilité littéraire russe du XIXe siècle à l’université de Bordeaux Montaigne. Ses travaux récents portent sur la correspondance croisée des anciens élèves du Lycée impérial de Tsarskoïe Selo.