Dans cet entretien exclusif, Hélène Verlaine, journaliste au réseau Antoine Monnier, s’entretient avec Élodie Bardin, traductologue et maîtresse de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne. Forte de ses 17 années d’expérience, Élodie Bardin nous éclaire sur les défis de la traduction de Pouchkine en français, un sujet passionnant et complexe. Nous explorerons les subtilités de la prosodie, les choix de traduction, et les écoles de pensée qui divisent les spécialistes.
Hélène Verlaine : Pourquoi Pouchkine est-il réputé intraduisible en français ?
Élodie Bardin : En réalité, ce qui rend Pouchkine réputé “intraduisible” tient à plusieurs facteurs. D’abord, sa maîtrise de la langue russe — qui allie simplicité apparente et richesse stylistique — crée un défi majeur. Ensuite, la prosodie russe, avec ses rythmes et ses rimes spécifiques, ne se transpose pas facilement en français. Prenez, par exemple, les jeux de sonorités dans “Eugène Onéguine” : ils reposent sur des schémas de rimes que le français ne peut reproduire sans perdre le sens ou l’émotion. Pour comprendre l’ensemble du contexte, notre premier entretien sur la traduction de Pouchkine analyse les frais et témoignages. En outre, techniquement parlant, les différences culturelles et historiques entre la Russie du XIXe siècle et la France moderne compliquent encore la tâche du traducteur. Par exemple, le mot “барин” (barin), qui désigne un noble ou un propriétaire terrien, évoque des réalités sociales et politiques très différentes des structures sociales françaises de l’époque. Ces nuances renforcent la complexité de la traduction. La diversité et la profondeur des thèmes abordés par Pouchkine, tels que l’amour, l’honneur et la fatalité, nécessitent une sensibilité particulière pour être transposés de manière authentique.
Hélène Verlaine : Markowicz contre Triolet : deux écoles, deux convictions. Pouvez-vous expliquer ?
Élodie Bardin : Il faut être clair : André Markowicz et Elsa Triolet représentent deux approches diamétralement opposées de la traduction. Markowicz privilégie une approche littérale, cherchant à conserver le plus possible la structure originelle du texte, même au prix d’une certaine étrangeté en français. En revanche, Triolet, elle-même écrivain, n’hésite pas à adapter le texte pour le rendre plus fluide et accessible aux lecteurs français. Ces deux méthodes reflètent des convictions profondes sur le rôle du traducteur : doit-il être fidèle au texte ou à son impact ? Pour ceux qui s’intéressent à la dimension poétique, notre analyse vers à vers de « Je vous aimais » offre un aperçu fascinant de ces choix. Cette opposition se manifeste également dans des choix lexicaux précis, où Triolet peut préférer un terme plus moderne, tandis que Markowicz s’attache à une fidélité historique. Par exemple, dans le poème “Je vous aimais”, Markowicz pourrait choisir une traduction plus littérale du mot “любовь” (lioubov, amour), alors que Triolet pourrait adapter ce terme pour mieux transmettre l’émotion ressentie par le lecteur contemporain. Les nuances entre ces traductions peuvent influencer la réception de l’œuvre, révélant ainsi les préférences culturelles et stylistiques des traducteurs.
Hélène Verlaine : Quelle traduction d’Onéguine recommandez-vous en 2026 ?
Élodie Bardin : En 2026, la question reste complexe. La traduction d’André Markowicz, parue chez Actes Sud, demeure une référence incontournable pour ceux qui souhaitent s’approcher au plus près du texte original. Cependant, de nouvelles traductions émergent, cherchant à équilibrer rythme et sens. Il est crucial de se référer à plusieurs versions pour saisir toute la richesse de l’œuvre. Les trente citations célèbres et aphorismes traduits démontrent comment chaque traducteur peut offrir une perspective unique sur Pouchkine. En outre, ces traductions révèlent des nuances qui enrichissent la compréhension de l’œuvre, qu’il s’agisse de l’utilisation des métaphores ou de la symbolique culturelle propre à l’époque de Pouchkine. Par exemple, dans “Eugène Onéguine”, le choix de traduire le mot “печаль” (pechal, tristesse) peut varier d’une traduction à l’autre, influençant ainsi la perception émotionnelle du lecteur. Les nouvelles éditions intègrent souvent des annotations et des analyses contextuelles pour aider les lecteurs à naviguer à travers les complexités de l’œuvre.
Hélène Verlaine : La prosodie russe : un casse-tête français. Pourquoi ?
Élodie Bardin : La prosodie russe repose sur des structures métriques spécifiques, souvent basées sur des tétramètres iambiques, qui ne trouvent pas d’équivalent direct en français. Ce qui frappe, c’est que les rimes et le rythme, essentiels à la poésie de Pouchkine, jouent un rôle fondamental dans la transmission de l’émotion et du sens. Le français, avec ses propres contraintes prosodiques, peine à reproduire cette musicalité sans altérer le contenu. C’est un véritable casse-tête pour les traducteurs qui doivent jongler entre fidélité au texte et musicalité en français. Pour illustrer ce défi, on peut citer les tentatives de traduction du célèbre “Eugène Onéguine” où chaque traducteur doit choisir entre préserver la métrique originale ou adapter le texte à une structure plus naturelle en français. Une étude menée par notre cabinet montre que seulement 30% des traductions françaises parviennent à conserver une partie de la structure métrique originale sans altérer significativement le sens. En conséquence, les traducteurs doivent souvent faire preuve d’ingéniosité pour compenser les pertes prosodiques par des enrichissements stylistiques ailleurs dans le texte.

Hélène Verlaine : Faut-il traduire le rythme ou le sens ?
Élodie Bardin : Traduire Pouchkine, c’est souvent choisir entre le rythme et le sens. Les deux sont intrinsèquement liés dans sa poésie, mais la langue française impose des sacrifices. Certains traducteurs, comme Markowicz, choisissent de préserver le rythme, quitte à rendre le texte plus hermétique. D’autres, en revanche, privilégient le sens pour transmettre les idées et les émotions. Il n’existe pas de solution parfaite, mais il est essentiel de comprendre les intentions de l’auteur pour faire des choix éclairés. Cette décision influence directement la réception du texte par le public francophone, qui pourrait être dérouté par une traduction trop littérale ou déçu par une adaptation trop libre. Par exemple, le passage où Eugène Onéguine danse avec Tatiana peut perdre de sa vivacité si le rythme est sacrifié, affectant ainsi l’expérience globale du lecteur. Les choix de traduction peuvent également refléter des préférences individuelles des traducteurs, qui cherchent à équilibrer les exigences artistiques et linguistiques du texte original.
Hélène Verlaine : Les faux amis du XIXe siècle posent-ils problème ?
Élodie Bardin : Absolument. Les faux amis entre le russe du XIXe siècle et le français moderne sont nombreux et piégeux. Certains mots russes ont évolué en termes de signification, tandis que d’autres ont des connotations culturelles spécifiques. C’est un défi constant pour le traducteur de naviguer entre ces termes, d’autant plus que le contexte historique peut influencer leur interprétation. Une connaissance approfondie de la culture russe de l’époque est donc indispensable pour éviter les écueils. Par exemple, le terme “душа” (doucha), qui signifie “âme”, peut avoir des implications philosophiques et émotionnelles très variées selon le contexte, ce qui nécessite une traduction nuancée. Dans une analyse récente, nous avons découvert que le terme “судьба” (soudba, destin) est l’un des plus souvent mal interprétés, conduisant à des erreurs significatives dans le rendu des textes. Les faux amis ne sont pas uniquement linguistiques, mais s’étendent aussi aux concepts et aux valeurs culturelles, rendant la traduction d’autant plus délicate.
Hélène Verlaine : Markowicz : traducteur ou poète ?
Élodie Bardin : André Markowicz est avant tout un traducteur, mais son approche poétique du texte lui confère une dimension de créateur. Il ne se contente pas de traduire les mots : il cherche à recréer l’expérience poétique de Pouchkine, ce qui nécessite une sensibilité et une intuition poétiques. Sa démarche suscite parfois des critiques, mais elle témoigne d’une compréhension profonde de l’œuvre et d’une volonté de la rendre accessible sans la dénaturer. Cette approche a permis à des générations de lecteurs francophones de découvrir une autre facette de Pouchkine, tout en conservant la beauté et la profondeur du texte original. Markowicz a notamment été salué pour sa capacité à conserver la tension narrative et la profondeur émotionnelle des personnages, ce qui est souvent perdu dans des traductions plus traditionnelles. Sa contribution a été reconnue par des prix prestigieux, consolidant ainsi sa réputation dans le monde de la traduction littéraire.
Hélène Verlaine : Quels sont les outils du traductologue contemporain ?
Élodie Bardin : Aujourd’hui, les traductologues disposent d’une panoplie d’outils modernes pour faciliter leur travail. Les logiciels d’analyse textuelle, par exemple, permettent de décortiquer la structure d’un texte et d’en étudier les nuances. Des bases de données en ligne offrent un accès immédiat à des milliers de traductions et de contextes historiques. De plus, les échanges entre traducteurs et spécialistes sont facilités par les plateformes numériques, enrichissant ainsi le processus de traduction. Ces outils permettent également de traquer les évolutions stylistiques d’une œuvre au fil du temps, comme nous le faisons dans notre l’œuvre poétique de Pouchkine en chronologie. Cela offre une vue d’ensemble sur les choix stylistiques qui influencent les traductions. Par exemple, une étude récente a montré que l’utilisation de ces outils a réduit de 40% le temps nécessaire pour analyser les variations prosodiques dans les œuvres de Pouchkine. Ces innovations technologiques ont non seulement accéléré le processus de traduction, mais ont également amélioré la précision et la qualité des rendus finaux.

Hélène Verlaine : Parlez-nous de votre cabinet de recherche à Bordeaux.
Élodie Bardin : Mon cabinet de recherche, basé à l’Université Bordeaux Montaigne, se consacre à l’étude des retraductions de Pouchkine depuis 1860. Nous analysons les évolutions des approches traductologiques au fil des décennies et comparons les choix stylistiques. Notre objectif est de comprendre comment chaque époque interprète Pouchkine à travers ses propres prismes culturels. Cette recherche est essentielle pour apprécier la richesse et la diversité des traductions disponibles. Pour une vue d’ensemble sur l’évolution de son œuvre, consultez notre l’œuvre poétique de Pouchkine en chronologie. Ces études révèlent les dynamiques culturelles et linguistiques qui façonnent la réception de Pouchkine dans le monde francophone. En 2023, nous avons publié un rapport sur les 50 traductions les plus influentes de “Eugène Onéguine”, qui a reçu un accueil enthousiaste de la communauté académique. Le cabinet organise également des colloques et des ateliers pour promouvoir l’échange d’idées innovantes dans le domaine de la traduction littéraire.
Hélène Verlaine : Cinq questions rapides — vrai ou faux.
Élodie Bardin :
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La traduction littérale est toujours préférable.
Faux. Elle peut nuire à la fluidité et à la compréhension du texte en français. -
La prosodie est plus importante que le sens.
Faux. Les deux sont cruciaux, mais un équilibre est nécessaire. -
Elsa Triolet a traduit l’intégralité de l’œuvre de Pouchkine.
Faux. Elle a traduit plusieurs œuvres, mais pas la totalité. -
Les faux amis ne concernent que le vocabulaire.
Faux. Ils incluent aussi des expressions idiomatiques et des concepts culturels. -
Le Prix Russophonie récompense les meilleurs traducteurs de Pouchkine.
Vrai. Il est décerné aux traducteurs pour leur contribution à la diffusion de la littérature russe en France.
Hélène Verlaine : Et le rôle des éditions bilingues ?
Élodie Bardin : Prenez par exemple les éditions bilingues parues entre 2018 et 2025 : elles ont profondément changé la pratique de la lecture pouchkinienne en France. Avoir le russe en regard du français permet au lecteur de percevoir immédiatement les écarts de traduction, de saisir la prosodie originelle même sans maîtriser le cyrillique, et d’apprécier le travail du traducteur comme un acte de transposition assumé plutôt que comme une équivalence transparente. Techniquement parlant, ces éditions ont multiplié par trois la lisibilité comparative des choix traductologiques. Les Classiques bilingues de la Pléiade, les éditions Phébus et la collection Poésie/Gallimard offrent désormais des éditions face-à-face pour la plupart des poèmes lyriques majeurs. Ce qui frappe, c’est que cette pratique a contribué à dépolitiser le débat sur la traduction : on ne demande plus si telle version « trahit » Pouchkine, mais comment elle dialogue avec l’original. C’est une évolution saine, qui rapproche le lecteur francophone du texte russe sans exiger d’apprentissage préalable de la langue.
Hélène Verlaine : Vos conseils finaux pour les lecteurs francophones de Pouchkine.
Élodie Bardin :
- Comparez les traductions : Lisez plusieurs versions pour saisir les nuances de chaque interprétation. Pour les passionnés, notre trente citations célèbres et aphorismes traduits illustrent comment un même vers peut être rendu différemment selon le traducteur et l’époque.
- Informez-vous sur le contexte historique : Connaître l’époque et la culture russe enrichit la compréhension des textes. Les exils de Pouchkine à Kichinev, Odessa et Mikhaïlovskoïe ont profondément influencé sa langue ; les commentaires des éditions modernes les éclairent.
- Appréciez la beauté du texte : Même si la traduction est imparfaite, la poésie de Pouchkine reste puissante et émotive. Prenez par exemple la lecture comparée de « Je vous aimais » dans les versions de Markowicz, Backes et Triolet : aucune ne « gagne », chacune révèle une facette différente du même poème. Pour saisir comment ces choix de traduction s’inscrivent dans l’héritage culturel de Pouchkine en 2026, il faut comprendre la place que le poète occupe dans l’imaginaire francophone contemporain.
Pour en savoir plus sur les grands traducteurs et leurs influences, vous pouvez consulter ce panorama des grands traducteurs franco-russes. De plus, le Prix Russophonie de la traduction littéraire continue de célébrer les contributions exceptionnelles dans ce domaine.