Un roman compose sur huit ans
Eugene Oneguine (Евгений Онегин) est commence par Pouchkine le 9 mai 1823 a Kichinev, pendant l’exil sud, et termine le 25 septembre 1831 a Tsarskoie Selo, trois mois apres son mariage avec Natalia Gontcharova. Pendant huit ans, Pouchkine y travaille intermittemment. Il publie les chapitres au fur et a mesure : chapitre 1 en 1825, chapitre 8 et dernier en 1832.
Le roman compte 389 strophes (cinq mille quatre cent quarante-six vers), reparties en huit chapitres. Il est ecrit dans la strophe inventee par Pouchkine pour cet ouvrage — la strophe Oneguine — qui restera attachee a ce seul livre. La construction est parfaite : chaque chapitre fait avancer l’action, chaque strophe est une unite autonome. L’ensemble compose une fresque de la Russie provinciale et urbaine des annees 1820.
La strophe Oneguine
La strophe Oneguine est une innovation technique. Quatorze vers en iambe tetrametrique (quatre pieds iambiques par vers), organisee selon le schema de rimes :
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(minuscules = rimes feminines, majuscules = rimes masculines). La disposition — trois quatrains aux schemas differents (alternance, embrasse, croise) + un couplet final — donne a chaque strophe une architecture narrative : pose d’un sujet dans le quatrain 1, developpement dans le 2, reflexion dans le 3, chute dans le couplet.
Cette souplesse prosodique permet a Pouchkine de varier les tons de strophe en strophe : digression ironique, description paysagere, dialogue interieur, meditation philosophique, adresse au lecteur. Le resultat est un roman conversationnel et simultanement d’une densite poetique extreme.
L’intrigue
L’intrigue tient en peu de lignes.
Evgueni Oneguine, jeune noble raffine de Saint-Petersbourg, herite d’un oncle un domaine de province (region entre Moscou et Saint-Petersbourg). Lasse de la capitale et de ses divertissements, il s’y installe. Il y fait connaissance du jeune poete Vladimir Lenski, revenu de Gottingen avec l’idealisme allemand. Lenski est fiance a Olga Larina, joyeuse et superficielle.
Olga a une soeur aînée : Tatiana Larina, pensive, lectrice de romans francais (Richardson, Rousseau), profondement russe. A la rencontre avec Oneguine, Tatiana tombe amoureuse au premier regard. Elle lui ecrit une lettre — le plus celebre morceau du roman — ou elle lui declare son amour. Oneguine la rejette avec condescendance : il est deja blase, se dit incapable d’aimer, lui donne des conseils.
Quelques mois plus tard, au bal de la fete de Tatiana, Oneguine, par ennui, fait la cour a Olga sous les yeux de Lenski. Lenski, furieux, le provoque en duel. Le duel a lieu. Oneguine tue Lenski. Horrifie par son acte, il quitte le domaine.

Plusieurs annees passent. Oneguine, apres un long voyage, revient a Saint-Petersbourg. Il y retrouve Tatiana : devenue l’epouse d’un general, elle est la grande dame du monde petersbourgeois. Cette fois, c’est Oneguine qui tombe amoureux et lui ecrit une lettre. Elle refuse : “Je vous aime (a quoi bon mentir ?) / Mais je suis desormais donnee a un autre, / Je lui resterai fidele toute ma vie.”
Le roman s’interrompt sur ce refus.
Les personnages
Oneguine
Oneguine est le prototype du “superflu” russe. Jeune noble cultive, eduque a la francaise, il traverse la vie avec un detachement universel. Il est capable de finesse, de comprehension, mais incapable d’engagement : ni amour, ni action politique, ni conviction artistique, ni loyaute amicale. Son meurtre de Lenski n’est pas un acte passionnel mais un acte par convention sociale — il ne peut refuser un duel sans perdre la face.
A la fin du roman, Oneguine decouvre le sentiment veritable au moment ou il est trop tard. C’est une figure tragique dans son incapacite : ni mechant, ni heroïque, juste incapable d’etre present.
Tatiana
Tatiana est l’opposite spirituel d’Oneguine. Si elle est noble, elle est enracinee dans la culture populaire russe par sa nourrice Filipievna (inspiree d’Arina Rodionovna, la nourrice reelle de Pouchkine). Elle lit des romans francais mais croit aux presages, consulte les cartes de Noel, reve en russe.
Son amour pour Oneguine est immediat et total. Quand il refuse, elle accepte le refus mais ne cesse pas d’aimer. Son mariage avec le general n’est pas d’amour mais d’obeissance sociale. Quand Oneguine revient, elle maintient sa parole donnee — “Je lui resterai fidele toute ma vie” — par fidelite a un devoir plus grand que son desir.
Dostoievski, dans son Discours sur Pouchkine de 1880, a fait de Tatiana la figure emblematique de l’ame russe : fidelite, enracinement, sacrifice au bien superieur. Cette lecture a marque toute la critique pouchkinienne jusqu’au XXe siecle.
Lenski
Lenski est la figure du jeune idealiste romantique. De retour de Gottingen, il est nourri de Schiller, Kant, Schelling. Il ecrit des vers mediocres sur Olga. Il est incapable de voir que sa fiancee est superficielle. Sa mort en duel est un sacrifice a la convention — et un rappel que les ideaux romantiques peuvent etre litteralement mortels.

Olga
Olga est l’opposite de Tatiana. Gaie, coquette, superficielle, incapable de profondeur. Pouchkine la dessine en quelques strophes avec une ironie legere.
Les digressions
Un tiers du roman est constitue de digressions : Pouchkine interrompt l’action pour parler de sa propre vie, de la litterature, des theatres de Saint-Petersbourg, des saisons, de la gastronomie, des chevaux, des ballets, des danses. Ces digressions donnent au livre sa texture particuliere — entre roman et confession d’auteur.
Le lecteur a l’impression de conversations avec le narrateur-Pouchkine. Le ton est leger, ironique, familier. L’auteur se met sur le meme plan que ses personnages — procede neuf dans la prose europeenne de l’epoque.
Le duel et la symbolique
Le duel Oneguine-Lenski occupe le chapitre 6. Il se deroule en hiver, dans la neige, au lever du soleil. Les deux amis s’entretuent par convention sociale. Pouchkine en fait une meditation sur l’absurdite du code d’honneur :
Et Lenski, fermant l’oeil gauche, Commença, a son tour, a viser — mais juste alors Oneguine tira… L’heure appelee Du poete sonne… Lenski sans un mot Laisse tomber son pistolet.
Le duel prefigure, onze ans a l’avance, le duel reel de Pouchkine avec d’Anthes. La scene a la Riviere Noire en 1837 repetera la scene du roman, avec l’auteur cette fois dans le role de Lenski.
La reception et l’heritage
Eugene Oneguine est un succes immediat. Les chapitres sont attendus avec impatience par le public russe. Mais la critique formelle reste mitigee — Pouchkine est reproche d’avoir fait un livre trop leger, trop conversationnel, sans composition classique.
L’heritage du roman est pourtant considerable. Il a cree :
- La figure du superflu russe, reprise par Lermontov, Gontcharov, Tourgueniev, Tchekhov.
- La figure de Tatiana comme emblematique de l’ame russe.
- L’invention du roman realiste russe en matriciant les conventions sociales, la psychologie, le dialogue.
- La forme conversationnelle-poetique qui influencera Byron, puis toute la prose russe.
Tchaikovsky en tire l’opera de 1879, qui consacre le roman a l’international. Aujourd’hui, toute universite russe consacre un semestre entier a Oneguine.
Pour continuer
Sur d’autres oeuvres de Pouchkine, voir La Dame de pique, Le Cavalier de bronze, La Fille du capitaine. Pour la strophe Oneguine et la poesie pouchkinienne, voir L’oeuvre poetique de Pouchkine.