Contexte : Saint-Petersbourg 1818

A Tchaadaiev est ecrit par Pouchkine en 1818, alors qu’il a dix-neuf ans. Il vient de quitter le lycee de Tsarskoie Selo (juin 1817) et occupe un poste au Ministere des Affaires etrangeres a Saint-Petersbourg. C’est une periode de dissipation et d’eveil politique.

A Saint-Petersbourg, Pouchkine frequente des cercles militaires ou se discutent ouvertement les ideaux revolutionnaires — constitutionnalisme, abolition du servage, limitation du pouvoir autocratique. Plusieurs officiers ont rapporte de la campagne contre Napoleon (1812-1814) des idees liberales glanees a Paris, Dresde, Vienne. Les societes secretes pre-decembristes se forment des 1816 (Union de salut, Union du bien public).

Dans ce milieu, Pouchkine rencontre en 1816 Piotr Tchaadaiev (1794-1856), officier de la Garde, hussard brillant, lecteur de Schelling et des ideologies allemandes. Les deux hommes se lient d’amitie etroite — amitie qui durera toute leur vie. Tchaadaiev est six ans plus age ; il exerce sur Pouchkine une influence intellectuelle decisive.

La redaction et la circulation

A Tchaadaiev est ecrit dans les premieres semaines de 1818. Pouchkine ne cherche pas a le publier — il sait qu’il serait immediatement censure, peut-etre suivi de poursuites. Il le fait copier et le transmet en main propre aux amis du cercle.

Le poeme commence alors une circulation en samizdat — terme qu’on reservera au XXe siecle pour la dissidence sovietique mais qui designe exactement la meme pratique en 1818 : copies manuscrites, transmises de main en main, apprises par coeur, recitees dans les reunions privees. Plusieurs centaines de copies circulent entre 1818 et 1820 dans les cercles militaires et etudiants de Saint-Petersbourg.

C’est precisement cette circulation qui provoque, en 1820, l’exil sud de Pouchkine. Le tsar Alexandre Ier a eu vent des poemes libertaires du jeune fonctionnaire et decide de l’eloigner de la capitale — euphemisme pour l’exil. Pouchkine part pour Kichinev en mai 1820.

Lecture du poeme

A Tchaadaiev est un poeme de vingt et un vers en iambes tetrametriques et pentametriques, avec des rimes variees (non regulieres). Sa structure est parfaitement construite, articulee en quatre mouvements.

Premier mouvement (vers 1-4) : la perte d’illusions

« De l’amour, de l’espoir, de la douce gloire / Peu de temps nous a berces l’illusion ». Le poete fait le constat de la desillusion amoureuse et mondaine. Les jeunes plaisirs ont passe « comme un songe, comme une brume matinale ».

Cette entree est classique dans la poesie romantique — desillusion du jeune heros devant la vanite du monde. Mais Pouchkine s’en sert comme tremplin pour autre chose.

Deuxieme mouvement (vers 5-8) : le desir politique

« Mais en nous brule encore le desir, / Sous le joug du pouvoir fatal / D’une ame impatiente / Nous entendons l’appel de la Patrie. » La desillusion privee se retourne en engagement politique. Les plaisirs personnels etaient trompeurs ; la seule chose qui demeure, c’est l’appel de la Patrie (Otchizny).

Le mot pouvoir fatal (vlast’ rokovoy) est lourd : c’est l’autocratie tsariste, nommee obliquement. L’ame impatiente est celle qui attend l’heure de l’action.

Illustration 1 — poeme tchaadaiev liberte

Troisieme mouvement (vers 9-12) : l’attente amoureuse de la liberte

« Nous attendons avec le tourment de l’esperance / La minute de la liberte sainte, / Comme attend un jeune amant / La minute de rencontre fidele. »

La comparaison est hardie : l’attente de la liberte politique est mise sur le meme plan que l’attente du rendez-vous amoureux. C’est une maniere de dire que la liberte n’est pas une abstraction froide, mais un desir vif, charnel presque. Le terme svyataya (sainte) appose a vol’nost’ (liberte) donne au desir politique sa dignite spirituelle.

Cette strophe a ete l’une des plus citees et reprises dans la poesie russe ulterieure.

Quatrieme mouvement (vers 13-21) : l’appel a l’action

« Tant que de liberte nous brulons, / Tant que les coeurs sont vivants pour l’honneur, / Mon ami, consacrons a la Patrie / Les beaux elans de nos ames ! »

Le poeme bascule dans l’exhortation. Tant que (poka), repete, fixe une urgence temporelle : il faut agir maintenant, avant que les coeurs ne vieillissent. Consacrons (posvyatim) est un verbe d’offrande religieuse — la liberte est une cause quasi-sacree.

La chute prophetique (vers 17-21)

Les cinq derniers vers forment l’une des prophetiques les plus connues de la poesie russe :

Camarade, crois-moi : elle se levera, L’etoile du bonheur captivant, La Russie s’eveillera de son sommeil, Et sur les debris de l’autocratie On inscrira nos noms !

Plusieurs elements font la puissance de cette chute :

Illustration 2 — poeme tchaadaiev liberte

  • Le mot tovarishch (camarade) est ici employe dans son sens martial classique (compagnon d’armes), mais il prend, apres 1917, une resonance revolutionnaire que Pouchkine ne pouvait anticiper.
  • L’image de l’etoile du bonheur (zvezda plenitel’nogo schast’ya) qui se leve est un topos romantique mais Pouchkine l’arrime a une promesse historique concrete.
  • La Russie qui s’eveille du sommeil (Rossiya vspryanet oto sna) — image qui devient proverbial dans toute la litterature russe ulterieure. Elle est reprise par les revolutionnaires, par les dissidents sovietiques, par tout russe qui veut parler d’un retour a la conscience politique.
  • Les debris de l’autocratie (oblomki samovlast’ya) : formule explicite de la chute du regime. Samovlast’ (pouvoir absolu d’un seul) est le mot russe pour autocratie.
  • Nos noms inscrits sur les debris — projection de la memoire posthume. Les auteurs du poeme seront reconnus par les generations futures comme artisans de la liberation. C’est une esperance messianique appliquee a la politique russe.

La destinataire : Tchaadaiev

Le poeme est adresse nominativement a Piotr Tchaadaiev, non publiquement mais dans le cercle de leurs amis communs. Tchaadaiev represente, pour Pouchkine, l’intellectuel engage, capable d’allier reflexion philosophique et engagement civique.

Destin posterieur de Tchaadaiev : en 1820, il quitte l’armee et part en Europe (il y passera trois ans). A son retour, il redige les celebres Lettres philosophiques (huit lettres ecrites en francais, 1829-1830), ou il critique durement la Russie et son histoire, la comparant defavorablement a l’Europe catholique. La publication de la premiere Lettre dans le Teleskop de 1836 provoque un scandale. Nicolas Ier decrete Tchaadaiev fou par ukase imperial — il est soumis a une surveillance medicale pendant un an. C’est le premier cas, dans l’histoire russe, d’usage de la psychiatrie comme outil politique. Tchaadaiev meurt en 1856, reclus et legende.

La figure de Tchaadaiev — l’intellectuel nie par le pouvoir qui le deshonore en le declarant fou — est centrale dans la tradition libertaire russe. Pouchkine lui reste fidele : en 1836, il signera l’une des dernieres lettres intimes qu’il ecrira avant sa mort « Je te souhaite longue vie, Tchaadaiev ».

Posterite du poeme

A Tchaadaiev circule comme texte underground jusqu’a sa publication en 1829 dans l’almanach Severnaya zvezda (L’Etoile du nord), dans une version attenuee ou certains vers ont ete modifies pour passer la censure. La version integrale ne sera publiee qu’en 1870, trente-trois ans apres la mort de Pouchkine.

Dans le contexte decembriste (1816-1825), le poeme joue un role de manifeste officieux. Plusieurs Decembristes l’auraient recite lors des reunions du cercle. Apres l’echec de l’insurrection de decembre 1825 et les pendaisons de 1826, A Tchaadaiev devient un texte memorial — signature d’une generation vaincue mais non reniee.

Le vers « Rossiya vspryanet oto sna » (La Russie s’eveillera de son sommeil) est devenu proverbial. Il est cite dans tous les contextes politiques russes : 1861 (abolition du servage), 1905, 1917, 1953 (mort de Staline), 1991, et aujourd’hui dans les debats sur la Russie contemporaine.

Traductions francaises

Traduire A Tchaadaiev pose le probleme de la charge politique du vocabulaire russe. Le mot vol’nost’ n’a pas d’equivalent francais parfait — liberte est trop faible, liberté civique est trop technique. Samovlast’ se rend par autocratie mais perd la racine sam- (soi, seul) qui dans le russe connote la peur de l’arbitraire individuel.

Les traductions de Andre Markowicz (Actes Sud), Louis Martinez (anthologie 1999), Jean-Louis Backes (Pleiade 2019) proposent chacune des arbitrages differents.

Pour continuer

Pour le contexte politique de l’exil sud qui suit directement ce poeme, voir Biographie de Pouchkine. Pour comprendre le cercle ideologique des Decembristes, voir notre article Les Decembristes et Pouchkine. Pour d’autres poemes annotes, voir Le Prophete (1826), Je vous aimais (1829), Matinee d’hiver (1829).