Le contexte : la Russie après 1814
La victoire russe contre Napoléon (1812-1814) a provoqué en Russie une ouverture politique inattendue. Les officiers russes, entrés à Paris, y ont découvert les idéaux libéraux européens : constitutions, abolition du servage, limitation du pouvoir royal. De retour dans l’Empire, certains fondent des sociétés secrètes pour réformer la Russie de l’intérieur.
Alexandre Ier (1801-1825) avait lui-même amorcé, dans la première partie de son règne, des réformes libérales (Code de 1802, ouverture des universités, gouvernement de Speranski). Mais après 1815, il se radicalise dans une mystique réactionnaire et abandonne toute velléité réformatrice. Les cercles libéraux basculent alors dans la clandestinité.
Les sociétés secrètes (1816-1825)
Plusieurs sociétés secrètes se succèdent :
L’Union du Salut (1816-1817), première structure, fondée par Alexandre Mouraviev. Une trentaine de membres. Programme vague : introduire une constitution, abolir le servage.
L’Union du Bien public (1818-1821), plus ample, plus structurée, plusieurs centaines de membres. Elle comprend déjà la plupart des futurs Décembristes.
La Société du Nord (1821-1825), basée à Saint-Pétersbourg, dirigée par Nikita Mouraviev puis Kondrati Riliev. Partisans d’une monarchie constitutionnelle sur le modèle anglais.
La Société du Sud (1821-1825), basée à Toultchyn (sud-ouest de l’Ukraine actuelle), dirigée par le colonel Pavel Pestel. Plus radicale : programme républicain, abolition immédiate du servage, centralisation révolutionnaire.
Ces sociétés préparent une insurrection pour un “moment opportun” — la mort d’Alexandre Ier ou une crise dynastique. Le moment arrive plus tôt que prévu.
La mort d’Alexandre Ier (novembre 1825)
Le 1er décembre 1825 (19 novembre julien), Alexandre Ier meurt subitement à Taganrog. Sa succession est compliquée : son frère aîné Constantin, gouverneur de Varsovie, a secrètement renoncé au trône en faveur du cadet Nicolas. Le document est resté confidentiel. À la mort d’Alexandre, tout le monde — y compris les militaires — prête serment à Constantin. Puis, quand la renonciation est révélée, un deuxième serment est exigé au profit de Nicolas.
L’incohérence est l’occasion. Les Décembristes décident d’agir le jour du deuxième serment — le 14 décembre 1825 (26 décembre grégorien) — en faisant croire aux soldats que Nicolas usurpe le trône de Constantin.
L’insurrection du 14 décembre 1825
Le matin du 14 décembre, des officiers entraînent environ 3000 soldats de plusieurs régiments (Moscou, des Grenadiers de la Vie, du Marine de la Garde) sur la place du Sénat à Saint-Pétersbourg. Les soldats crient “Constantin et constitution” — beaucoup croient que “constitution” est le nom de la femme de Constantin, fait qui sera cité par l’historiographie soviétique comme preuve de l’état d’abrutissement des troupes.
Le chef militaire officiel du soulèvement, le colonel Troubetskoi, se cache et n’apparaît pas. Les officiers restés sur la place hésitent. Nicolas Ier, monté sur le trône depuis le matin, envoie des émissaires pour demander aux insurgés de déposer les armes. Ils refusent. À la tombée du jour, Nicolas fait tirer à la mitraille avec des canons. Les troupes insurgées sont dispersées. Une centaine de morts, y compris parmi les passants.

La même nuit, l’insurrection parallèle en Ukraine (Société du Sud) est réprimée par la cavalerie régulière. Les conspirateurs sont arrêtés dans les jours qui suivent.
La répression (1825-1826)
Nicolas Ier ordonne une enquête approfondie. Un Comité d’enquête siège pendant six mois. Environ 289 officiers et nobles sont arrêtés. Les interrogatoires sont conduits directement par Nicolas Ier à plusieurs reprises.
La sentence finale, en juillet 1826 :
- Cinq condamnations à mort par pendaison : Pavel Pestel, Kondrati Riliev, Sergei Mouraviev-Apostol, Mikhail Bestoujev-Rioumine, Piotr Kakhovski. Les pendaisons ont lieu le 13 juillet 1826 dans la forteresse Pierre-et-Paul, dans des conditions affreuses (trois cordes rompent au premier essai — les condamnés doivent être répandus).
- Une trentaine de condamnations aux travaux forcés en Sibérie (durées de 20 ans à perpétuité).
- Une cinquantaine d’exils en Sibérie (résidence forcée).
- Une centaine de dégradations et exils dans des régiments lointains.
- Des déportations secondaires, des dissolutions de carrière, des peines diverses.
Les Décembristes en Sibérie
Les condamnés au bagne sont envoyés dans les mines de Nertchinsk (région de Transbaikalie, à 6000 km à l’est de Saint-Pétersbourg). Les conditions sont brutales : cachots, chaînes, travail forcé dans les mines de plomb et d’argent. Plusieurs Décembristes meurent dans les premières années.
Fait remarquable : onze femmes de Décembristes — notamment Maria Volkonskaia, Ekaterina Troubetskaia, Alexandra Mouravieva — abandonnent la cour, leur famille, leurs enfants en bas âge, et partent rejoindre leurs maris en Sibérie. Elles y vivront jusqu’à l’amnistie de 1856 (trente ans !). Le geste est devenu dans l’histoire russe l’exemple suprême de la fidélité conjugale et du sacrifice politique.
Maria Volkonskaia, dix-neuf ans au départ, a dû laisser son bébé de trois mois qu’elle ne reverra jamais vivant. Son geste a été immortalisé par Nekrassov dans le poème Les Femmes russes (1871).
Pouchkine et les Décembristes
Pouchkine connaissait une vingtaine de Décembristes directement. Parmi ses intimes :
- Ivan Pouchtchine (1798-1859), camarade de lycée, ami le plus proche. Il a rendu visite à Pouchkine à Mikhailovskoie le 11 janvier 1825 — un mois avant l’insurrection. Il sera déporté en Sibérie pour vingt ans, libéré en 1856.
- Vilhelm Kiouchelbecker (1797-1846), autre camarade de lycée. Condamné à mort, peine commuée, déporté. Meurt en Sibérie.
- Kondrati Riliev (1795-1826), poète proche, pendu le 13 juillet 1826.
- Sergei Volkonski, général, ami éloigné. Déporté, rejoint par Maria qui engendra la “légende des femmes décembristes”.
Pouchkine a écrit de nombreux poèmes politiquement compromettants dans les années 1816-1820 : Ode à la liberté (1817), Le Village (1819), À Tchaadaiev (1818). Voir notre poème annoté “À Tchaadaiev”. Ces poèmes circulent largement en copies manuscrites dans les cercles d’officiers-conspirateurs.

Après l’insurrection et les arrestations, les papiers des Décembristes livrent ces manuscrits à la police. Nicolas Ier considérait Pouchkine comme moralement compromis. Mais comme le poète était à Mikhailovskoie en décembre 1825 et qu’il n’a pu matériellement participer à l’insurrection, il n’est pas arrêté.
L’audience de septembre 1826
En septembre 1826, Nicolas Ier fait appeler Pouchkine à Moscou pour une audience directe. Les deux hommes s’entretiennent environ deux heures. Le tsar demande à Pouchkine s’il aurait participé au soulèvement. Pouchkine, honnête, répond : “Oui, probablement”. Le tsar lui pardonne. Il annonce qu’il sera le censeur personnel de Pouchkine — chaque texte sera soumis au tsar avant publication.
C’est la fin de l’exil physique de Pouchkine, le début d’une surveillance permanente qui durera le reste de sa vie. Voir Tsar Nicolas Ier : censure et protection ambiguës.
Aux profondeurs des mines de Sibérie (1827)
En janvier 1827, un an après la condamnation, Alexandra Mouravieva (femme de Nikita Mouraviev) part rejoindre son mari en Sibérie. Pouchkine lui confie un poème à transmettre aux Décembristes déportés :
Aux profondeurs des mines de Sibérie, Gardez une fière patience, Votre dure peine ne sera pas vaine, Ni l’élan de votre haute pensée…
Le poème, qui fait 18 vers, est un manifeste de fidélité aux amis disparus. Il promet que l’histoire leur rendra justice, qu’ils seront reconnus par la postérité, que la prison n’aura pas le dernier mot.
Le texte ne sera pas publié du vivant de Pouchkine. Il circulera en samizdat jusqu’en 1857, année où il paraîtra enfin dans la revue Polyarnaia zvezda d’Alexandre Herzen publiée à Londres.
Pouchtchine, qui recevra le poème dans les mines de Tchita en 1828, répondra par un sonnet : “Mon premier ami, mon ami inestimable / J’ai béni le destin qui te remettait ma chaîne…”
L’héritage des Décembristes
L’insurrection de 1825 a échoué militairement mais elle a laissé un héritage politique durable :
- Elle a créé une mythologie de la résistance à l’autocratie : les Décembristes sont depuis considérés comme les pères du mouvement libéral russe.
- Elle a poussé Nicolas Ier à une politique de pure répression pendant 30 ans, qui a paradoxalement accumulé les frustrations et préparé les réformes d’Alexandre II en 1861 (abolition du servage).
- Elle a inspiré des générations de mouvements révolutionnaires russes — des populistes des années 1870 aux bolcheviques de 1917. Lénine a explicitement reconnu les Décembristes comme première génération de la révolution russe.
- Elle a produit une riche littérature : les Mémoires de plusieurs Décembristes (Volkonski, Iakouchkine, Trouberskoi), les poèmes de Riliev et Kiouchelbecker, et, plus tard, les grands textes de Tolstoï (les fragments inachevés des Décembristes) et de Nekrassov (Les Femmes russes).
Pour continuer
Sur le rapport de Pouchkine avec Nicolas Ier après 1826, voir Tsar Nicolas Ier : censure et protection ambiguës. Sur le poème libertaire qui anticipait l’insurrection, voir À Tchaadaiev (1818). Sur la génération suivante qui hérite de ces événements, voir Lermontov : l’héritier spirituel.