Une jeune fille de la noblesse
Natalia Nikolaievna Gontcharova naît le 8 septembre 1812 à Kariane, dans le gouvernement de Tambov. Son père, Nikolai Afanassievitch Gontcharov, est un noble ruiné, cultivé mais instable, qui sombrera dans la folie. Sa mère, Natalia Ivanovna, née Zagriajskaia, est une femme autoritaire et pieuse, parente éloignée des Goleichtchev-Koutouzov.
La famille Gontcharov possède l’usine de toiles voilières de Polotniany Zavod (région de Kalouga), une des plus anciennes manufactures de Russie. Au début du XIXe siècle, l’usine est encore prospère, mais la gestion familiale se détériore. À l’époque où Natalia grandit, la famille est techniquement ruinée — les domaines sont hypothéqués, les revenus incertains.
Natalia est élevée au domaine de Polotniany Zavod avec ses six frères et sœurs. Elle reçoit une éducation classique de jeune fille noble : français, musique, dessin, lecture. Pas d’éducation intellectuelle approfondie : Natalia, à la différence d’Anna Olenina ou d’autres contemporaines cultivées, ne lit pas de philosophie et s’intéresse peu à la littérature contemporaine.
La rencontre de 1828
À seize ans, Natalia arrive à Moscou pour la saison des bals. C’est la première fois qu’elle paraît dans la société. Sa beauté fait immédiatement sensation. Une personnalité moscovite, la comtesse Bobrinskaia, la désigne comme “la jeune fille la plus belle de Moscou”. Au bal de la noblesse de l’hiver 1828-1829, elle est nommée la Madonne — allusion au tableau raphaelesque.
Pouchkine la voit pour la première fois en décembre 1828. Il a vingt-neuf ans, elle seize. Il est immédiatement frappé. Natalia rejoint la liste déjà longue des muses et amours du poète — voir notre panorama des femmes de Pouchkine, de Natalia à Anna Kern pour le contexte sentimental complet. Quelques mois plus tard, au printemps 1829, il fait sa demande en mariage. La mère de Natalia, Natalia Ivanovna, hésite : Pouchkine est certes célèbre mais sulfureux — surveillé par la police, endetté, sans fortune. Elle temporise.
Pouchkine repart au Caucase pour rejoindre l’armée russe en campagne contre les Ottomans — expérience qui nourrira le Journal d’un voyage à Erzeroum. Quand il revient à Moscou en 1830, il renouvelle sa demande. Après de longues négociations — questions financières, dot, trésor de famille — le mariage est agréé en avril 1830.
Le mariage et les premières années (1831-1833)
Le mariage a lieu le 18 février 1831 au monastère de la Grande-Ascension (Bol’shoe Vozneseniye) de Moscou. Selon la légende, lors de la cérémonie, Pouchkine laisse tomber son alliance et la croix de l’office ; il interprète ces incidents comme de mauvais présages.
Les jeunes époux s’installent d’abord à Tsarskoie Selo, dans la maison qu’avait louée la famille Demidov, puis à Saint-Pétersbourg à l’automne 1831. Pouchkine espère une vie retirée, studieuse, où il pourrait continuer son travail littéraire. Mais Natalia est lancée dans la haute société pétersbourgeoise : sa beauté la rend incontournable dans les bals impériaux, les réceptions diplomatiques, les fêtes officielles.

Leurs premières années de mariage voient naître Maria (mai 1832) et Alexandre (juillet 1833). Pouchkine écrit pendant ces années La Dame de pique, Le Cavalier de bronze, commence la Fille du capitaine, voyage pour la documentation de L’Histoire de Pougatchev.
La position de la cour (1833-1836)
En janvier 1834, Nicolas Ier nomme Pouchkine gentilhomme de chambre (kamer-iunker) — grade de cour habituellement réservé aux jeunes nobles. Pouchkine a trente-quatre ans, il perçoit cette distinction comme une humiliation : elle a pour but de contraindre Natalia — et donc lui-même — à paraître aux bals impériaux. Le tsar est fasciné par la beauté de la jeune femme et veut la voir danser.
Natalia se plaît aux bals. Elle devient la favorite de la cour. Le tsar la fait valser plusieurs fois en public. Pouchkine, qui doit l’accompagner en uniforme de cour, en conçoit une fureur sourde. Dans son journal intime, il note ses humiliations sans pouvoir les publier.
Pendant ces années, Grigori naît en mai 1835 et Natalia en mai 1836. La famille est financièrement tendue. Pouchkine emprunte pour payer les toilettes de bal de sa femme.
L’affaire d’Anthes (1835-1837)
L’officier français Georges d’Anthes, entre au service du tsar en 1833, est un habitué des bals pétersbourgeois. Beau, frivole, sans scrupule, il commence à faire la cour à Natalia en 1835-1836. Voir notre article Georges d’Anthes : l’homme qui a tué Pouchkine.
La question reste ouverte : Natalia a-t-elle eu une liaison avec d’Anthes ? La majorité des biographes concluent que non. Ce qui est attesté :
- D’Anthes lui a fait une cour publique et insistante dans les bals.
- Natalia a parfois répondu par des coquetteries — elle aimait être admirée.
- Les deux ont été vus en conversation privée à plusieurs reprises.
- Aucun témoin n’a attesté un adultère consommé. Aucune correspondance intime entre eux n’a été retrouvée.
La lettre anonyme de novembre 1836, qui déclenche l’affaire, accuse Natalia indirectement en désignant Pouchkine comme “coadjuteur du Grand Maître de l’Ordre des Cocus”. L’auteur de la lettre reste inconnu. Pouchkine, humilié, défie d’Anthes en duel. D’Anthes évité d’abord par le mariage avec Ekaterina Gontcharova (sœur aînée de Natalia), puis — après nouvelle provocation de Pouchkine — accepte le duel. Voir Le duel et la mort de Pouchkine.
La mort de Pouchkine (janvier 1837)
Le duel a lieu le 27 janvier 1837 (8 février grégorien). Pouchkine est blessé au ventre. Il agonise deux jours à Moika 12 (Saint-Pétersbourg). Natalia reste à son chevet, bouleversée. Avant de mourir, Pouchkine lui dit : “Va en province, reste-y deux ans, puis remarie-toi — mais choisis un honnête homme.”
Natalia a vingt-quatre ans au moment de la mort de son mari. Elle a quatre enfants de un à quatre ans. Elle est sans fortune personnelle (les dettes de Pouchkine sont considérables — 138 000 roubles — que le tsar paiera). Elle sombre dans une dépression profonde.

Le retrait à Mikhailovskoie (1837-1839)
Suivant les dernières recommandations de son mari, Natalia se retire au domaine de Mikhailovskoie pendant deux ans. Elle y vit quasi-recluse avec les enfants, sa famille, et la sage-femme qui a aidé aux naissances. Elle porte le deuil strict.
Cette retraite restaure sa réputation. Les salons pétersbourgeois, qui l’avaient vouée aux gémonies après le duel, commencent à adoucir leur jugement. En 1839-1840, elle retourne progressivement à la société.
Le remariage avec Lanskoi (1844)
Sept ans après la mort de Pouchkine, Natalia épouse le général Pierre Lanskoi (1799-1877), commandant du régiment des Chevaliers-Gardes. Lanskoi est un homme simple, fidèle, plus âgé de treize ans. Le mariage est heureux. Ils ont trois enfants : Alexandra (1845), Sofia (1846), Elisaveta (1850).
Lanskoi élève les quatre enfants de Pouchkine comme les siens. Il prend en charge l’éducation d’Alexandre Pouchkine fils, qui fera une carrière militaire distinguée (il sera général comme lui). Grigori Pouchkine restera à Mikhailovskoie et transformera le domaine en musée littéraire. Maria Pouchkina épousera le général Hartung.
La mort (1863)
Natalia meurt le 26 novembre 1863 à Saint-Pétersbourg, d’une pneumonie contractée lors d’un voyage en traîneau. Elle a cinquante et un ans. Elle est inhumée au cimetière Lazarevski de la Laure Alexandre-Nevski.
La postérité : réhabilitation
Pendant plus d’un siècle après sa mort, la mémoire de Natalia est accablée. On l’accuse d’avoir causé la mort du poète par sa légèreté, sa vanité, son flirt avec d’Anthes. La critique Vladimir Solovyov écrit en 1899 qu’elle a été “la source de perdition” de Pouchkine.
Au XXe siècle, une réhabilitation progressive se produit :
- Anna Akhmatova (1889-1966) consacre à Pouchkine et Natalia plusieurs essais où elle défend sa mémoire avec rigueur philologique.
- Serena Vitale, pouchkinienne italienne, publie en 1995 Le bouton de Pouchkine (Il bottone di Puskin), enquête minutieuse sur l’affaire d’Anthes, qui montre que Natalia n’a joué aucun rôle machiavélique.
- La correspondance de Natalia, progressivement éditée au XXe siècle, révèle une jeune femme naïve, affectionnée à son mari, incapable de la manipulation qu’on lui a prêtée.
Aujourd’hui, la critique pouchkinienne tient Natalia pour une jeune femme piégée par sa beauté et par les intrigues de cour, plus victime qu’actrice de la tragédie de 1837.
Lieux et musées
- À Polotniany Zavod (région de Kalouga), la maison familiale des Gontcharov est devenue un musée en 1999.
- Au Moika 12 (Saint-Pétersbourg), l’appartement où elle a vécu ses derniers mois avec Pouchkine est musée depuis 1927.
- À Mikhailovskoie, le domaine où elle s’est retirée est la réserve-musée principale de Pouchkine. Voir la carte des lieux pouchkiniens.
Pour continuer
Sur le duel de 1837, voir notre guide Le duel et la mort de Pouchkine. Sur l’autre figure centrale de cette tragédie, voir Georges d’Anthes : l’homme qui a tué Pouchkine. Pour situer Natalia dans le contexte social, voir Tsar Nicolas Ier : censure et protection ambiguës. Pour un portrait littéraire complémentaire qui replace Natalia dans la sensibilité française contemporaine, voir le portrait de la muse publié par le magazine de Nancy.