Le contexte : septembre 1826
Le Prophete est ecrit en septembre 1826, a Mikhailovskoie, dans les semaines qui suivent le pire episode de la vie politique de Pouchkine. Le 13 juillet 1826, cinq officiers decembristes — dont trois avaient ete ses amis intimes — ont ete pendus dans la forteresse Pierre-et-Paul de Saint-Petersbourg. Des centaines d’autres ont ete condamnes a la deportation en Siberie. Nicolas Ier vient de fixer pour trente ans les termes du regne.
Pouchkine est toujours en exil a Mikhailovskoie. Depuis l’ecrasement de l’insurrection (14 decembre 1825), il n’a pas publie une ligne. Il lit les chroniques, ecrit des fragments, attend. Il ne sera delivre qu’en septembre par une audience personnelle avec le nouveau tsar — audience au cours de laquelle il apprendra qu’il sera surveille tout le reste de sa vie.
Le Prophete est la reponse spirituelle de Pouchkine a cette sequence politique. Face au silence politique impose, il affirme une vocation qui n’est ni politique ni lyrique : prophetique. Le poete, comme le prophete d’Isaie, est transforme par une vision divine pour porter une parole qui brulera.
La scene biblique
Le point de depart est le chapitre 6 du Livre d’Isaie (verset 6-7) :
« L’un des seraphins vola vers moi, tenant dans sa main une braise qu’il avait prise avec des tenailles sur l’autel. Il en toucha ma bouche, et dit : Ceci a touche tes levres ; ton iniquite est enlevee, et ton peche est expie. »
Pouchkine connait bien la Bible. A Mikhailovskoie, il relit les textes russes et orthodoxes. Il choisit la scene de la vocation d’Isaie parce qu’elle articule deux gestes essentiels : la purification (la braise brule ce qui doit etre brule) et la mission (le prophete est envoye porter la parole).
Il transpose : le prophete est le poete. Le seraphin vient changer tous les organes du poete — ses yeux, ses oreilles, sa langue, son coeur. Au cadavre remplace par une creature prophetique, Dieu dit : « Leve-toi, prophete, et, par le Verbe, brule le coeur des hommes. »
Lecture du poeme
Le poeme est compose en iambes tetrasyllabiques (quatre pieds iambiques, huit syllabes par vers) — metre privilegie de la lyrique russe du XIXe siecle. Il est construit en quatre mouvements articules par la transformation successive des organes.

Premier mouvement (vers 1-4) : la soif et l’apparition
« Tourmente par la soif spirituelle / Dans un desert tenebreux je me trainais ». Le poete est figure en etat de crise spirituelle, au desert — figure biblique de l’epreuve. « A l’intersection » : moment de choix, carrefour. L’apparition du seraphin aux six ailes est directement citee d’Isaie 6.
Deuxieme mouvement (vers 5-8) : la vue et l’ouie
Le seraphin touche les zenitsy (prunelles). S’ouvrent les « prunelles prophetiques, comme celles d’une aigle effrayee ». La vue ordinaire devient vision. Puis c’est le tour des oreilles (dans les vers non cites ici), et « se fit entendre le fremissement des cieux, le vol des anges celestes, la course des animaux de la mer et la vegetation secrete des vignes ».
Troisieme mouvement (vers 9-13) : la langue et le coeur
Le seraphin arrache la langue humaine (« langue paresseuse et pecheresse », « ruse et vaine ») et met a la place le « dard du serpent sage ». Puis il fend la poitrine avec un glaive, arrache le « coeur tremblant » et met a la place un « charbon brulant de feu ».
Ce sont les transformations les plus violentes. Le poete devient litteralement un autre etre : langue non humaine (serpent), coeur non humain (charbon). Ce qui faisait son humanite — la langue ordinaire, le coeur sensible — est remplace par des organes prophetiques.
Quatrieme mouvement (vers 14-20) : l’ordre divin
« Comme un cadavre au desert je gisais / Quand la voix de Dieu m’appela ». Le poete est mort comme humain. Dieu parle. L’ordre est net :
Leve-toi, prophete, et vois, et entends, Remplis-toi de Ma volonte, Et, parcourant les mers et les terres, Par le Verbe brule le coeur des hommes.
La derniere ligne — « Глаголом жги сердца людей » (Glagolom zhgi serdtsa lyudey) — est l’une des phrases les plus celebres de la poesie russe. Elle assigne au poete une mission active : non plus plaire, non plus divertir, non plus lyriquement se confesser — mais bruler les coeurs. Le verbe жечь (bruler) est violent, il suppose un effet direct, radical, transformateur.

Le vocabulaire et la prosodie
Pouchkine utilise ici un lexique fortement slavonique — c’est-a-dire emprunte au vieux slave ecclesiastique, langue liturgique de l’Eglise orthodoxe russe. Des mots comme desnitsa (main droite, dans un sens solennel), zenitsy (prunelles, archaique), veshchiye (propheptiques), glagolom (par le Verbe), vosstan’ (leve-toi, forme imperative archaique) sont tous marques d’un registre cultuel.
Cette saturation lexicale — rare chez Pouchkine, qui privilegie habituellement un russe moderne — est voulue. Elle donne au poeme une tonalite liturgique qui en fait un texte presque religieux. Pouchkine a pris le risque de paraitre obscurantiste aux critiques occidentalistes ; il le fait deliberement, pour produire une experience sonore particuliere.
Les lectures possibles
Le poeme a fait l’objet de lectures opposees :
Lecture religieuse. Dostoievski, dans son Discours sur Pouchkine de 1880, presente Le Prophete comme preuve que Pouchkine a eu une vocation prophetique authentique sur la Russie. Les slavophiles du XIXe siecle et les critiques orthodoxes y voient une profession de foi chretienne.
Lecture allegorique. Les critiques du XXe siecle (Grigori Goukovski, Youri Lotman) lisent le poeme comme une allegorie : le poete n’est pas litteralement inspire par Dieu, mais l’appel a la vocation artistique prend les formes du schema biblique parce que c’est la matrice symbolique disponible dans la culture russe de 1826.
Lecture politique. Apres les pendaisons de juillet 1826, le poeme est aussi une reponse aux Decembristes tues : face au silence politique impose, le poete assume une mission souterraine. Par le Verbe brule le coeur des hommes peut se lire comme un programme d’action litteraire qui, sans attaquer le pouvoir directement, continue la tache d’eveil des consciences.
Ces trois lectures ne s’excluent pas. Le genie du poeme tient precisement dans sa capacite a les porter simultanement.
Dans l’ecole et la culture russes
Le Prophete est etudie dans les classes de lycee russe. Il est considere comme le grand poeme programmatique de Pouchkine — ensemble avec Mon monument (1836) qui en est le pendant tardif.
La phrase « Глаголом жги сердца людей » est devenue proverbiale en russe. Elle est citee pour designer une ecriture ou une parole qui vise a transformer plutot qu’a plaire. Toutes les generations d’ecrivains russes — Tioutchev, Dostoievski, Blok, Akhmatova, Soljenitsyne — s’y sont referees.
Traductions francaises
Les traductions francaises sont nombreuses mais difficiles : le registre slavonique ne trouve pas d’equivalent en francais. Le choix typique est d’utiliser un francais de Bible (Segond, Crampon, TOB) pour reproduire la solennite liturgique. La traduction de Louis Martinez (1999) et celle d’Andre Markowicz (2011) sont les plus frequemment citees.
Pour continuer
Pour situer ce poeme dans le contexte politique, voir notre article sur Les Decembristes et Pouchkine. Pour d’autres poemes annotes, voir Je vous aimais (1829), Matinee d’hiver (1829), A Tchaadaiev (1818). Pour la place de la spiritualite dans le romantisme russe, voir Le romantisme russe.