Pourquoi Pouchkine, poète et romancier, a-t-il consacré une part importante de sa dernière décennie à l’histoire, et pourquoi ce travail est-il resté inachevé et censuré ? Parce que l’histoire lui offrait à la fois un accès direct aux origines du pouvoir russe et un terrain où la liberté de l’écrivain se heurtait frontalement à la raison d’État. Avec Poltava, puis avec son projet d’Histoire de Pierre Ier, Pouchkine ne cherche pas simplement à célébrer un souverain : il examine les coûts humains, politiques et moraux de la grandeur impériale.

Julien Fabre est maître de conférences en histoire de la Russie impériale à l’Université de Strasbourg. Spécialiste de l’historiographie russe des XVIIIe et XIXe siècles, il travaille sur les usages politiques du passé, les archives et la place des écrivains dans la fabrication du récit national.


De la poésie à l’histoire : une conversion tardive ?

Q : Le public français identifie d’abord Pouchkine au poète, au romancier et au dramaturge. Pourquoi s’est-il tourné si résolument vers l’histoire dans ses dernières années ?

Julien Fabre : Il faut éviter d’y voir une conversion brutale ou un abandon de la littérature. Chez Pouchkine, l’histoire nourrit déjà l’imagination poétique : elle fournit des conflits, des figures de pouvoir, des situations où les destinées individuelles rencontrent la violence des grandes transformations collectives. Dans les années 1830, ce rapport devient plus méthodique, plus documentaire, notamment parce qu’il souhaite travailler au plus près des sources et non seulement des traditions littéraires.

Le fait établi est qu’il reçoit en 1831, sous Nicolas Ier, le titre d’historiographe officiel. Cette fonction lui donne une reconnaissance et des possibilités de recherche, mais elle l’inscrit aussi dans un dispositif de surveillance. On peut donc observer que l’histoire devient pour lui un lieu d’ambivalence : elle ouvre des archives, tout en imposant les limites d’un régime qui entend contrôler l’image de son passé. Pour replacer cet épisode dans l’ensemble de son parcours sans en refaire le récit intégral, on pourra consulter la biographie complète d’Alexandre Pouchkine.

À retenir : Pouchkine ne cesse pas d’être écrivain lorsqu’il devient historiographe. Il déplace plutôt son exigence littéraire vers le travail des documents, des causalités et des silences de l’histoire russe.

Poltava : Mazepa, Maria Kotchoubeï et la bataille fondatrice

Q : Avant le projet historique sur Pierre Ier, il y a Poltava. De quoi parle exactement ce poème narratif publié en 1829 ?

Julien Fabre : Poltava, rédigé principalement en octobre 1828 et publié en 1829, associe une intrigue intime à un moment décisif de l’histoire impériale. Le poème met au premier plan l’hetman cosaque Mazepa, présenté à travers sa trahison, sa liaison avec Maria Kotchoubeï et les conséquences tragiques de ce conflit privé et politique. En arrière-plan, mais de manière décisive, se tient la bataille de Poltava de 1709, où Pierre le Grand vainc le roi Charles XII de Suède.

Cette composition est essentielle : Pouchkine ne livre pas une simple chronique militaire. Il fait se croiser l’amour, la loyauté familiale, l’ambition et la guerre, de sorte que l’événement historique devient une force qui écrase ou reconfigure les vies individuelles.

Reconstitution d'une scène de bataille historique du XVIIIe siècle, formations militaires russes et suédoises sur un champ brumeux à l'aube

Q : Comment lire un texte composé principalement en un mois, en octobre 1828, sans le réduire à une œuvre d’occasion ou de propagande ?

Julien Fabre : La rapidité de la rédaction doit inviter à lire attentivement la construction du poème, non à supposer une improvisation. Un mois de travail intense peut témoigner d’une forte préparation intellectuelle, d’une matière historique déjà méditée et d’une nécessité créatrice particulière. Le lecteur peut donc suivre simultanément les deux lignes de force : d’une part, le drame de Mazepa et de Maria Kotchoubeï ; d’autre part, la montée vers Poltava, dont l’issue engage le destin politique de la Russie.

Je conseillerais de ne pas chercher dans Poltava un traité historique versifié. C’est une œuvre littéraire qui organise les faits selon ses impératifs dramatiques et poétiques. Mais l’on peut aussi y reconnaître un premier geste de réflexion sur Pierre le Grand : non pas seulement le souverain victorieux, mais le centre de gravité d’un monde en guerre, où la fidélité et la trahison prennent une portée nationale.

Pour une première lecture, trois repères sont particulièrement utiles :

  • distinguer le récit amoureux de Maria Kotchoubeï et Mazepa du jugement politique porté sur la trahison ;
  • garder en mémoire que Poltava, en 1709, oppose Pierre le Grand à Charles XII dans une séquence historique majeure ;
  • ne pas confondre la représentation poétique de Pierre avec une étude archivistique de son règne.

Point de vigilance : Le Mazepa de Poltava est une figure façonnée par un poème narratif. Le lire exige de respecter la logique de l’œuvre, sans lui demander de remplacer une enquête historique sur l’hetman ou sur l’Ukraine cosaque.

La charge d’historiographe officiel : reconnaissance et contrôle

Q : Que signifie concrètement la nomination de Pouchkine comme historiographe officiel en 1831 ?

Julien Fabre : C’est d’abord un fait institutionnel important : Nicolas Ier reconnaît à Pouchkine une place singulière dans le champ historique et littéraire russe. Le titre est honorifique, mais il n’est jamais neutre. Dans une monarchie autocratique, écrire sur le passé national, surtout sur les souverains et les transformations de l’État, relève nécessairement d’une question politique présente.

La charge lui donne un statut, un accès et une légitimité ; elle ne le soustrait pas à la censure, bien au contraire. Le souverain qui distingue l’écrivain demeure aussi celui qui encadre ce qu’il peut publier et la manière dont le pouvoir doit être représenté. Pour comprendre ce jeu complexe de protection, de proximité et de contrôle, le dossier sur le tsar Nicolas Ier, censure et protection ambiguës apporte un utile éclairage de contexte.

Q : Peut-on dire que Pouchkine devient alors un historien « officiel » au sens où il devrait écrire une version autorisée du passé ?

Julien Fabre : Il faut nuancer. Le fait qu’il soit nommé historiographe officiel en 1831 est établi ; en revanche, la manière exacte dont il intériorise ou conteste les attentes attachées à cette fonction relève en partie de l’interprétation critique. On peut cependant constater que son travail sur Pierre Ier ne se réduit pas à une célébration sans aspérité du fondateur de la puissance impériale.

C’est précisément là que la tension devient féconde. Pouchkine accepte une charge officielle, mais son projet historique s’intéresse aussi aux mécanismes coercitifs, aux décisions arbitraires et aux violences du règne de Pierre. Ce n’est pas l’attitude d’un opposant politique moderne, catégorie qui serait anachronique ; c’est celle d’un écrivain et historien qui refuse, semble-t-il, de dissocier la grandeur d’un règne de ses coûts.

L’Histoire de Pierre Ier : le projet de 1835

Q : Qu’est-ce que l’Istoria Petra I, ou Histoire de Pierre Ier, et à quel moment Pouchkine y travaille-t-il ?

Julien Fabre : L’Istoria Petra I est le nom donné au projet d’Histoire de Pierre Ier rédigé en 1835. Il s’agit d’un chantier historiographique inachevé, qui ne paraît pas du vivant de Pouchkine. Son importance tient moins à l’existence d’un livre achevé qu’à la méthode qu’il révèle : Pouchkine cherche à documenter le règne de Pierre, à confronter une image héroïque avec les réalités concrètes de l’exercice du pouvoir.

L’état du texte impose une prudence particulière. Nous ne devons pas lui attribuer une thèse systématique que l’inachèvement ne permet pas d’établir définitivement. Mais les éléments conservés montrent que Pierre n’y est pas traité comme une statue ou une légende nationale : son action est envisagée dans ses contradictions, avec ce qu’elle comporte de puissance transformatrice et de brutalité étatique.

Q : Quels aspects du règne de Pierre le Grand pouvaient déranger le pouvoir de Nicolas Ier ?

Julien Fabre : Le problème ne réside pas dans le fait de parler de Pierre : la mémoire du tsar réformateur et victorieux est centrale dans l’imaginaire impérial. Ce qui pouvait devenir sensible, c’était la volonté de ne pas isoler la « geste glorieuse » de ses procédés. Pouchkine documentait aussi les dimensions violentes et arbitraires du règne, donc des réalités difficiles à intégrer dans une image officielle, lisse et édifiante du pouvoir.

Il faut distinguer ici le fait et l’analyse. Le fait est que le manuscrit est interdit de publication par Nicolas Ier après la mort de Pouchkine, en 1837. L’interprétation raisonnable consiste à y voir le signe que le texte n’était pas compatible avec la présentation souveraine du passé que le régime souhaitait préserver ; toutefois, il faut éviter de transformer cette censure en preuve d’un manifeste politique au sens contemporain.

Un manuscrit interdit, perdu, retrouvé, publié tardivement

Q : Quel a été le destin matériel de ce projet après la mort de Pouchkine ?

Julien Fabre : Le parcours du manuscrit est, à lui seul, révélateur. Après la mort de Pouchkine en 1837, Nicolas Ier interdit sa publication. Le texte est ensuite perdu, avant d’être retrouvé en 1917 ; sa publication intégrale n’intervient qu’en 1950.

Cette longue absence éditoriale a profondément affecté la réception de Pouchkine historien. Un texte inaccessible ne peut ni être discuté pleinement ni peser dans l’image publique de son auteur. Le grand public a donc plus facilement retenu le Pouchkine du vers, du théâtre et de la prose que celui des dossiers historiques et de la réflexion sur l’État.

Chronologie du Pouchkine historien

RepèreFait établiEnjeu pour la lecture
1709Bataille de Poltava : Pierre le Grand défait Charles XIIArrière-plan historique majeur du poème
Octobre 1828Rédaction principale de PoltavaUne écriture rapide, mais historiquement nourrie
1829Publication de PoltavaL’histoire entre dans la poésie narrative
1831Pouchkine est nommé historiographe officiel par Nicolas IerPrestige institutionnel et surveillance politique
1833Le Cavalier de bronzePierre devient une figure mythique et monumentale
1835Rédaction de l’Histoire de Pierre IerProjet documentaire, inachevé
1837Mort de Pouchkine et interdiction du manuscritCensure et interruption de la transmission
1917 / 1950Retrouvailles du texte, puis publication intégraleRetour tardif d’un Pouchkine historien

Manuscrit historique ancien en cyrillique avec corrections manuscrites, papier vieilli, cachet de cire

Du Cavalier de bronze au dossier historique : deux Pierre le Grand

Q : Comment comprendre la différence entre le Pierre le Grand du Cavalier de bronze et celui de l’Histoire de Pierre Ier ?

Julien Fabre : Ce sont deux régimes d’écriture distincts, et il faut résister à la tentation de les confondre. Dans Le Cavalier de bronze, poème de 1833, Pierre prend une dimension mythique, monumentale, presque surhumaine : il incarne une puissance fondatrice dont les effets pèsent sur les individus. L’article consacré au mythe du Cavalier de bronze et Pierre le Grand bâtisseur analyse précisément cette construction littéraire et urbaine ; il serait inutile de la répéter ici.

Le projet d’Histoire de Pierre Ier, lui, appartient au domaine de la documentation et de l’enquête. Il ne fait pas disparaître la grandeur historique de Pierre, mais il refuse de la traiter comme une évidence suffisante. On peut dire que le poème explore l’expérience imaginaire de la puissance, tandis que le travail historiographique cherche à en examiner les actes, les instruments et les zones d’ombre.

Q : Quelle méthode conseilleriez-vous à un lecteur qui veut garder ensemble ces deux images de Pierre ?

Julien Fabre : Je proposerais de commencer par identifier la question propre à chaque texte. Le Cavalier de bronze demande ce que devient l’individu face à une ville, une souveraineté et une histoire monumentalisée. L’Histoire de Pierre Ier pose plutôt la question des faits, des décisions et du prix humain d’une politique de transformation.

Ensuite, il faut accepter qu’aucun des deux Pierre ne soit « le vrai » à lui seul. La figure mythique est une vérité littéraire sur le pouvoir ; le dossier historique est une tentative de vérité critique sur son exercice. Leur rapprochement éclaire la richesse de Pouchkine : il sait produire des symboles puissants, mais aussi éprouver ces symboles au contact d’une matière documentaire récalcitrante.

Ce que l’historien Pouchkine révèle de son rapport au pouvoir

Q : Que nous apprend cet épisode sur la pensée politique de Pouchkine ?

Julien Fabre : Il révèle d’abord une indépendance qui ne se confond pas avec une posture simple ou héroïque. Pouchkine travaille dans les cadres de l’État, reçoit une fonction du souverain et demeure soumis aux contraintes de la censure. Mais son approche de Pierre suggère qu’il ne consent pas à une histoire purement cérémonielle, débarrassée de la violence qui l’a rendue possible.

C’est là une interprétation critique, non une formule que Pouchkine aurait lui-même laissée. On peut néanmoins observer que son œuvre entière, y compris l’œuvre en prose de Pouchkine, manifeste une attention constante aux rapports entre institutions, individus, hasard historique et autorité. L’historiographe officiel ne devient pas le rédacteur docile d’une légende d’État : il demeure un écrivain préoccupé par la complexité du réel.

Q : Pourquoi ce Pouchkine historien reste-t-il si peu connu en France ?

Julien Fabre : Plusieurs raisons se combinent. D’abord, l’inachèvement du projet et son histoire éditoriale tardive ont empêché qu’il devienne un classique immédiatement lisible, comparable aux grands poèmes ou aux récits en prose. Ensuite, les images de Pouchkine qui circulent le plus volontiers sont celles du génie poétique, du fondateur de la langue littéraire moderne et de l’auteur d’Eugène Onéguine.

Or, le Pouchkine historien éclaire un pan essentiel de sa pensée politique. Il montre qu’écrire sur le passé de la Russie n’était pas, pour lui, un exercice annexe : c’était une manière de mesurer la grandeur impériale à ses contradictions. Le lecteur francophone gagnerait donc à voir dans Poltava et dans l’Histoire de Pierre Ier non des marges érudites de l’œuvre, mais deux laboratoires complémentaires de sa réflexion sur le pouvoir.