Un poeme de Boldino 1833
Le Cavalier de bronze (Медный всадник) est ecrit par Pouchkine a Boldino en octobre 1833, pendant le second sejour automnal ou il compose egalement La Dame de pique et acheve L’Histoire de Pougatchev. Le poeme fait environ 500 vers — long pour Pouchkine, mais court compare a ses autres poemes narratifs (Rouslan et Lioudmila compte 3000 vers).
La composition est rapide : trois semaines environ. La mise au net et la revision prennent plus de temps. Pouchkine soumet le texte a la censure imperiale — Nicolas Ier, son censeur personnel — qui retourne le manuscrit avec six passages refuses. Pouchkine refuse les coupures. Le poeme ne sera pas publie de son vivant.
Il parait posthume en 1837, dans la version censuree preparee par Joukovski, dans Le Contemporain. La version integrale ne sera publiee qu’en 1904, a partir des manuscrits.
L’inondation de 1824
L’evenement reel qui inspire le poeme est l’inondation de Saint-Petersbourg du 7 novembre 1824 (19 novembre gregorien). Ce jour-la, une tempete exceptionnelle du sud-ouest repousse les eaux du golfe de Finlande contre le delta de la Neva. Les eaux montent de plus de 4 metres au-dessus du niveau normal. La moitie de la ville est submergee pendant plusieurs heures.
Environ 500 morts (le chiffre officiel est discute, certaines sources parlant de plusieurs milliers). Des milliers de maisons en bois detruites, les ponts emportes, les bateaux catapultes dans les rues. L’inondation de 1824 reste la plus grande catastrophe naturelle de l’histoire de Saint-Petersbourg.
Pouchkine, alors en exil a Mikhailovskoie, apprend l’evenement par les journaux dans les semaines qui suivent. L’image le marque. Neuf ans plus tard, il en fera le centre de son poeme.
La structure en deux voix
Le poeme est construit en deux parties precedees d’un prologue — ou Pouchkine celebre Saint-Petersbourg comme ville fondee par Pierre le Grand.
Le prologue (91 vers)
Le prologue est un hymne a Saint-Petersbourg et a Pierre le Grand :
“Sur le bord des flots deserts, il se dressait, Plein de grandes pensees, et il regardait au loin…”
Pouchkine salue la fondation de la ville (1703) sur les marecages de la Neva. Il celebre la puissance creatrice de Pierre : d’une terre vide, il a fait une capitale magnifique. Le prologue se termine sur un “Aime, ville de Pierre, et tiens-toi droite…” — formule de loyaute envers la ville imperiale.

Ce prologue est important : il pose la these officielle (Pierre le Grand = heros createur, Saint-Petersbourg = oeuvre glorieuse). Les deux parties suivantes vont mettre en tension cette these.
Premiere partie (195 vers) : l’inondation
La scene est Saint-Petersbourg, novembre 1824. Evgueni, petit fonctionnaire, rentre chez lui par un soir de tempete. Il pense a Parache, sa fiancee. Il reve de leur futur mariage, d’une vie modeste mais tranquille.
Le lendemain matin, il sort. Il voit la Neva en crue, les eaux qui montent, les maisons qui s’effondrent. Il court vers la maison de Parache — mais l’endroit n’existe plus. Tout est emporte. Il comprend que sa fiancee est morte.
Deuxieme partie (229 vers) : la folie
Un an plus tard. Evgueni n’est plus le jeune homme d’avant. Il est devenu fou. Il erre dans Saint-Petersbourg, dort dans les rues, mange ce qu’on lui donne. Il a perdu son emploi, sa raison, son lien au monde.
Un soir, il passe sur la place du Senat. Il voit la statue equestre de Pierre le Grand — le celebre “cavalier de bronze” de Falconet inaugure en 1782 par Catherine II. Dans la tempete et la solitude, il comprend soudain : c’est Pierre qui a fonde cette ville maudite sur un marecage. C’est Pierre qui a cause la mort de Parache, indirectement, en condamnant des milliers d’individus anonymes a vivre la ou la mer revient.
Il leve le poing vers la statue :
“Attends, faiseur de miracles !” (Dobro, stroitel’ chudotvornyy!)
L’expression “stroitel’ chudotvornyy” (constructeur-faiseur-de-miracles) est chargee d’ironie : c’est l’epitaphe habituel des saints. Pouchkine l’applique a Pierre avec une ambivalence soulignee par le defi d’Evgueni.
A ce moment, la statue semble s’animer. Le cavalier de bronze descend de son socle et poursuit Evgueni dans la nuit, lancant son cheval sur le petit homme. Evgueni court a perdre haleine dans les rues desertes.

Le poeme se termine par la mort d’Evgueni. On retrouve son corps quelques jours plus tard sur le rivage de l’ile Vassilievski, pres de ce qui etait autrefois la maison de Parache. Il est enterre par charite publique.
Les enjeux symboliques
Le poeme articule deux plans :
Le grand plan historique — Pierre le Grand, fondateur, Saint-Petersbourg, ville de la grandeur russe, empire, conquetes. Le bronze, la statue, la pierre. L’immobilite monumentale.
Le petit plan humain — Evgueni, petit fonctionnaire, amour simple pour Parache, projet de mariage, maison en bois au bord de la Neva. L’eau, l’inondation, la destruction. Le mouvement emportant.
La tension entre ces deux plans est le sujet du poeme. Saint-Petersbourg a ete construite au prix de milliers de vies anonymes (on estime a 100 000 les morts de sa construction initiale). Les inondations periodiques continuent a emporter des Evgueni et des Parache. La grandeur imperiale se paye sur le dos du peuple.
Pouchkine ne prend pas ouvertement parti. Le prologue est imperial, admiratif. La deuxieme partie est tragique, individuelle. Le lecteur est laisse avec une dualite irresolue.
La censure et l’exemplaire caviarde
Nicolas Ier retourne le manuscrit avec six passages refuses. Parmi eux : les vers qui qualifient Pierre de “gardien farouche” (groznyy storozh), ceux ou Pouchkine compare ironiquement Pierre a une idole, ceux ou Evgueni “grince des dents” contre la statue.
Pouchkine refuse les coupures mais essaie de negocier. La correspondance avec Benkendorf, son intermediaire avec le tsar, s’etend sur plusieurs mois. Il propose des compromis mineurs — le tsar reste inflexible. Pouchkine finit par renoncer a publier de son vivant.
Le poeme parait posthume en 1837 dans Le Contemporain, avec les coupures exigees. La version integrale ne sera reconstituee qu’en 1904, a partir des manuscrits conserves.
La reception critique
Belinski, qui decouvre le poeme en 1837, le considere comme “le plus beau poeme jamais ecrit en russe”. Dostoievski en fait un des textes cles de son interpretation de Saint-Petersbourg. Dans Crime et Chatiment, Les Pauvres Gens, Les Nuits blanches, la ville est habitee par des Evgueni — petits fonctionnaires ecrases, amoureux malheureux, fous errants.
Andrei Bely, dans son grand roman Petersbourg (1913), reprend explicitement les images du Cavalier de bronze. La statue de Pierre y devient la figure emblematique du pouvoir oppresseur.
Au XXe siecle, le poeme a ete etudie dans tous les seminaires de litterature russe. Roman Jakobson, dans un article celebre (Le mythe statue chez Pouchkine, 1937), a analyse la symbolique du bronze et de l’eau chez Pouchkine.
Pour continuer
Pour d’autres poemes narratifs de Pouchkine, voir Rouslan et Lioudmila, Le Prisonnier du Caucase, Les Tziganes. Sur la poesie de Pouchkine dans son ensemble, voir L’oeuvre poetique de Pouchkine. Sur Saint-Petersbourg dans la litterature pouchkinienne et post-pouchkinienne, voir Le siecle d’or de la litterature russe.