C’est dans un appartement haussmannien du 6e arrondissement de Lyon, entre une bibliothèque saturée d’éditions critiques et une fenêtre ouverte sur les toits gris d’avril, que Pierre Roussel reçoit. L’historien de la littérature russe a soixante ans passés, une voix posée, un goût marqué pour les nuances. Il a accepté l’entretien sans réserve, à condition, dit-il en souriant, qu’on n’attende pas de lui une apologie de Pouchkine, mais une analyse historique.
La rencontre porte sur une formule récurrente, presque automatique dans la culture francophone dès qu’on évoque la littérature russe : Pouchkine, le Shakespeare russe. Cliché ? Vérité historique ? Construction posthume ? Pour le Cercle Pouchkine, Hélène Verlaine est venue interroger Pierre Roussel sur ce que recouvre exactement cette comparaison, et sur ce qu’elle dit de la stature réelle du poète né en 1799, mort en 1837, considéré en Russie comme le père de la littérature nationale.
L’entretien a duré plus de deux heures. Ce qui suit en est une synthèse fidèle, organisée thématiquement.
Pierre Roussel
Historien de la littérature russe
Spécialiste du XIXe siècle russe, Pierre Roussel exerce à Lyon. Ses travaux portent sur la formation des canons littéraires nationaux et la circulation des modèles européens en Russie impériale.
Portrait éditorial — synthèse des entretiens et de l'état de l'art.
« Le Shakespeare russe » : généalogie d’une formule
Hélène : Commençons par la formule elle-même. D'où vient cette expression « Pouchkine, le Shakespeare russe » ? Est-ce une comparaison récente, une construction soviétique, ou bien quelque chose de plus ancien ?
Pierre : La formule est ancienne, beaucoup plus qu'on ne le pense. On en trouve les premières occurrences dans la critique russe des années 1830, du vivant même de Pouchkine, ou dans les années qui suivent immédiatement sa mort en 1837. Le critique le plus important pour cette construction est Vissarion Bielinski. Dans ses grands articles consacrés à [l'œuvre poétique de Pouchkine](/oeuvre-poetique-pouchkine/) publiés à la fin des années 1830 et au début des années 1840, il a posé les bases de ce que sera le mythe : Pouchkine comme fondateur, comme principe d'origine, comme père d'une littérature qui n'existait pas avant lui.Ce qui compte ici, ce n’est pas une comparaison stylistique. Bielinski ne dit pas que Pouchkine ressemble à Shakespeare. Il dit qu’il occupe, dans la tradition russe, la place qu’occupe Shakespeare dans la tradition anglaise : la place d’origine, le repère absolu, le centre par rapport auquel tout le reste sera mesuré. C’est une analogie de fonction, pas une analogie de forme.
La formule devient un lieu commun lors des grands jubilés du XIXe siècle. En 1880, à Moscou, on inaugure la statue de Pouchkine sur la place Strastnoï. C’est l’occasion pour Dostoïevski de prononcer son fameux discours, dans lequel il fait du poète l’incarnation de l’âme russe. À partir de là, la comparaison shakespearienne est partout, dans la presse, dans les manuels, dans les célébrations officielles. Elle traverse la révolution sans dommage : les soviétiques la reprennent, parce qu’elle convient au panthéon culturel qu’ils construisent.
Aujourd’hui, la formule est un peu fatiguée, mais elle reste opératoire dans la mémoire culturelle. Elle dit l’essentiel : Pouchkine est, en Russie, ce qu’aucun autre auteur n’a été, et la seule comparaison disponible dans la culture européenne est avec Shakespeare en Angleterre.
La langue : avant et après Pouchkine
Hélène : Vous parlez de Pouchkine comme d'un fondateur. Mais avant lui, on écrivait déjà en russe. En quoi exactement aurait-il « fondé » la littérature russe ? La langue existait, des poètes l'avaient pratiquée — Lomonossov, Derjavine, Joukovski. Quelle est la rupture ?
Pierre : Vous avez raison, et c'est un point fondamental. La langue russe existait, bien sûr, et des écrivains de talent l'avaient utilisée. Mais le russe littéraire que l'on enseigne aujourd'hui, le russe que parlent et écrivent les Russes contemporains dans leurs textes officiels, journalistiques, romanesques, c'est en grande partie le russe de Pouchkine. Avant lui, la situation linguistique était scindée : d'un côté un slavon ecclésiastique pesant, hérité des modèles religieux ; de l'autre une langue de cour très francisée, pratiquée par l'aristocratie qui parlait le français au quotidien.Pouchkine fait quelque chose qu’aucun de ses prédécesseurs n’avait réussi : il fond ces strates en une langue littéraire à la fois élégante et naturelle, capable de tout dire — la métaphysique du Cavalier de bronze, l’ironie d’Onéguine, la vivacité d’un dialogue paysan dans La Fille du capitaine, la nudité d’un poème lyrique. Ce travail est conscient, théorisé. Pouchkine écrit dans plusieurs lettres qu’il faut « libérer la prose russe », qu’il faut « apprendre au russe à parler de tout ».
Le résultat est une langue d’une précision, d’une concision, d’une transparence qui n’avaient pas d’équivalent. Tolstoï et Dostoïevski écrivent dans la langue que Pouchkine a forgée, même quand ils l’étirent dans des directions très différentes. C’est pour cela qu’on peut dire, sans excès, que Pouchkine est le père de la littérature russe moderne. Il en a inventé l’instrument.
Le parallèle avec Shakespeare prend ici tout son sens. Shakespeare n’est pas le premier dramaturge anglais, ni le premier poète anglais. Mais il a fixé, par la puissance de son œuvre, une forme de langue littéraire qui est devenue la matrice de tout l’anglais littéraire ultérieur. Pouchkine joue ce rôle pour le russe, à une échelle plus tardive et dans un contexte différent, mais avec la même fonction inaugurale.
La diversité des genres : un cas singulier
Hélène : Une autre caractéristique souvent invoquée : Pouchkine aurait écrit dans tous les genres. Cela ressemble effectivement à Shakespeare, qui a couvert la tragédie, la comédie, le drame historique, le sonnet. Cette diversité chez Pouchkine est-elle réelle ou exagérée ?
Pierre : Elle est tout à fait réelle, et c'est probablement le trait le plus frappant pour qui découvre l'œuvre. Pouchkine a pratiqué presque tous les genres disponibles à son époque, et plusieurs qu'il a contribué à créer ou à acclimater en russe.En poésie lyrique, il laisse plusieurs centaines de pièces, depuis l’épigramme satirique jusqu’à la méditation métaphysique, en passant par l’élégie amoureuse, l’ode politique, le poème de circonstance. En poésie narrative, il écrit Rouslan et Lioudmila, Le Prisonnier du Caucase, La Fontaine de Bakhtchisaraï, Les Bohémiens, Poltava, Le Cavalier de bronze. Il invente le roman en vers avec Eugène Onéguine, qui n’a pas de précédent direct dans la littérature européenne — ni Don Juan de Byron, dont il s’inspire, ni les romans en prose contemporains ne sont structurés comme cela.
Au théâtre, il écrit Boris Godounov et les Petites Tragédies — Mozart et Salieri, Le Convive de pierre, L’Avare chevalier, Le Festin pendant la peste. En prose, il publié les Récits de Belkine, La Dame de pique, La Fille du capitaine, Doubrovski. Et il s’est essayé au conte populaire en vers, avec Le Conte du tsar Saltan, Le Conte du pêcheur et du petit poisson, Le Conte du coq d’or.
Cette amplitude est exceptionnelle. Aucun autre écrivain russe du XIXe siècle ne couvre une telle gamme. Tolstoï est romancier, essayiste, dramaturge mineur. Dostoïevski est romancier, journaliste, nouvelliste. Tchekhov est nouvelliste et dramaturge. Pouchkine, lui, est partout — et partout au plus haut niveau. C’est une des raisons pour lesquelles l’analogie shakespearienne tient : Shakespeare a la même versatilité.
Il y a une différence importante, toutefois. Shakespeare est avant tout dramaturge. Sa poésie lyrique, magnifique, est secondaire. Chez Pouchkine, c’est l’inverse : la poésie lyrique et narrative est centrale, le théâtre est marginal en volume — Boris Godounov est un coup d’éclat, mais Pouchkine n’a pas écrit trente-sept pièces. La diversité des genres n’est donc pas distribuée de la même manière chez les deux auteurs.
Boris Godounov : la rencontre directe avec Shakespeare
Hélène : Justement, Boris Godounov est souvent présenté comme la pièce la plus shakespearienne de Pouchkine. Comment situer cette rencontre dans son parcours ?
Pierre : Boris Godounov est écrit en 1825, pendant l'exil du poète à Mikhaïlovskoïé. C'est un moment charnière. Pouchkine vient de découvrir Shakespeare avec une intensité nouvelle. Il le lit en traductions françaises — la grande traduction de François-Pierre-Guillaume Guizot, parue en 1821, est probablement celle qu'il consulte — et il commence à apprendre l'anglais pour pouvoir l'aborder dans le texte original.L’enjeu, pour lui, est de sortir du modèle néoclassique français qui domine encore le théâtre russe. Le théâtre russe du XVIIIe et du début du XIXe est imité de Racine et de Voltaire : unités de temps, de lieu, d’action, vers alexandrins, sujets antiques. Pouchkine veut autre chose. Il veut un théâtre qui ressemble à la vie, à l’histoire, qui mêle les genres, qui passe du palais à la taverne, qui mélange le vers et la prose, qui ait des personnages secondaires consistants.
Il trouve ce modèle chez Shakespeare. Dans une lettre célèbre à Nikolaï Raïevski de 1825, il écrit qu’il a renoncé au système classique français et qu’il s’est mis à l’école de « notre père Shakespeare ». Boris Godounov est l’application directe de ce programme. La pièce raconte l’épisode du Temps des Troubles, autour du règne du tsar Boris Godounov et de l’imposteur Dimitri. Elle a vingt-cinq scènes, plusieurs lieux, plusieurs registres, des personnages anonymes du peuple, des moines, des nobles, le tsar. Elle est en grande partie en vers blancs, avec des passages en prose. Elle est shakespearienne dans sa structure même.
Pourtant, Boris Godounov n’est pas un pastiche. La pièce a un ton très russe, ancré dans une lecture précise de l’historien Nikolaï Karamzine. Le silence final du peuple — narod bezmolvstvouet, « le peuple se tait » — est une trouvaille pouchkinienne pure, sans équivalent shakespearien. Pouchkine s’est nourri de Shakespeare et a inventé autre chose. C’est exactement ainsi que les modèles littéraires fonctionnent.
La pièce a connu un destin compliqué. Elle est interdite de publication intégrale jusqu’en 1830, et de représentation jusqu’en 1866. Aujourd’hui encore, sa fortune théâtrale est plus modeste que celle de l’opéra de Moussorgski, qui en a tiré l’œuvre lyrique que l’on connaît. Mais comme texte fondateur, elle reste un repère absolu.

La précédence : pourquoi Pouchkine et pas Tolstoï
Hélène : En France, le grand auteur russe, dans l'imaginaire commun, c'est Tolstoï, ou Dostoïevski. Pourquoi la stature suprême est-elle revenue à Pouchkine en Russie, et non à eux ?
Pierre : La réponse est, pour partie, une question de chronologie. Pouchkine est antérieur. Il écrit dans les années 1820 et 1830, quand Tolstoï est un petit garçon et que Dostoïevski est adolescent. Il a fixé la langue, fixé les genres, ouvert les voies. Tolstoï et Dostoïevski écrivent après lui, dans son sillage. Ils l'ont reconnu eux-mêmes, sans ambiguïté.Tolstoï a relu Pouchkine toute sa vie, avec admiration. Il écrit dans son journal en 1873 que la lecture des Récits de Belkine lui donne le sentiment d’une perfection à laquelle il faudrait ramener toute la prose russe. Il commence Anna Karénine après une relecture des Récits de Belkine, en s’imposant la consigne de la concision pouchkinienne. Dostoïevski, dans son discours de 1880, fait de Pouchkine l’incarnation de l’âme russe — geste hyperbolique, mais qui dit la révérence absolue qu’il porte au poète.
Cela tient à ce que Pouchkine est à la fois l’ancêtre commun et le sommet inégalé. En Russie, on dit volontiers qu’il est notre tout — Pouchkine, naché vsio. La formule, due au poète Apollon Grigoriev en 1859, signifie qu’il contient en germe tout ce que la littérature russe développera ensuite. Le roman psychologique de Tolstoï, le drame métaphysique de Dostoïevski, le théâtre de Tchekhov, la prose de Tourgueniev — tout cela trouve une amorce, une préfiguration, dans une page ou un poème de Pouchkine.
Ajoutez à cela qu’il est mort jeune, à trente-sept ans, dans un duel qui a frappé l’imaginaire collectif. Cela fige son image, cela en fait un héros tragique au sens classique. Tolstoï meurt à quatre-vingt-deux ans, après une longue carrière de prophète moralisateur. Ce n’est pas la même iconographie. La précédence chronologique et la mort prématurée se conjuguent pour donner à Pouchkine une place que le simple talent ne suffirait pas à expliquer.
La réception européenne : pourquoi Pouchkine voyage moins
Hélène : Si Pouchkine est si central, pourquoi est-il, à l'étranger, si nettement éclipsé par Tolstoï et Dostoïevski ? On le lit peu en France, beaucoup moins qu'on ne lit Anna Karénine ou Crime et Châtiment.
Pierre : Il y a trois raisons à cela, qui se renforcent mutuellement.La première est la nature de l’œuvre. La majeure partie de ce que Pouchkine a écrit est en vers. Or la poésie traverse mal les langues. Une page de Tolstoï traduite en français reste, à peu de choses près, une page de Tolstoï : la phrase, le rythme narratif, la psychologie des personnages survivent à l’opération. Une page de Pouchkine traduite en français devient autre chose : la musique des sons, la précision lexicale, la concision, l’ironie discrète des chutes de strophe — tout cela se perd ou se déplace. Il existe de bonnes traductions, mais elles ne peuvent qu’approcher l’original. Pour goûter pleinement Pouchkine, il faut lire le russe.
La deuxième raison est la chronologie de la réception. La France découvre la grande littérature russe à la fin du XIXe siècle, principalement à travers les romans de Tolstoï et de Dostoïevski. Le grand livre de référence est Le Roman russe, du vicomte Eugène-Melchior de Vogüé, publié en 1886. Vogüé fait connaître Tolstoï, Dostoïevski, Tourgueniev, Gogol. Pouchkine, déjà mort depuis cinquante ans, y figure surtout comme antécédent. La première vague de traductions massives porte sur les romans contemporains, pas sur la poésie d’un demi-siècle plus tôt.
La troisième raison est la nature du marché littéraire. Au XIXe siècle, l’Europe lit du roman. C’est l’âge d’or du roman réaliste, du roman psychologique, du roman-feuilleton. Pouchkine, dont la prose est mince en volume, ne donne pas matière à cet appétit. Tolstoï, qui produit deux mille pages en deux livres, oui. C’est une simple question d’offre et de demande littéraires.
Aujourd’hui, la situation s’est en partie corrigée. Eugène Onéguine est traduit, La Dame de pique se lit, La Fille du capitaine est rééditée régulièrement. Mais le poids relatif de Pouchkine dans l’imaginaire culturel français reste sans commune mesure avec son poids en Russie. Il faut en prendre acte sans en faire un drame : tous les patrimoines littéraires nationaux ne se transposent pas avec la même facilité.

Pouchkine dans l’identité nationale russe
Hélène : En Russie, Pouchkine n'est pas seulement un écrivain : il est une présence civique. Statues, plaques commémoratives, jubilés, programmes scolaires. Comment cette présence s'est-elle construite ?
Pierre : La construction est progressive et passe par plusieurs étapes. Du vivant du poète, sa réputation est immense dans les cercles cultivés mais reste celle d'un grand écrivain, sans dimension nationale officielle. Sa mort en 1837, dans des circonstances dramatiques, déclenche une émotion populaire qui prend de court les autorités. Le poème de Lermontov, *La Mort du poète*, qui circule en copies manuscrites dans les jours suivants, marque le début de la mythification.L’étape décisive est l’inauguration de la statue de Moscou en 1880. C’est le premier monument public érigé en Russie en l’honneur d’un écrivain. Le geste est inédit. Jusque-là, on érigeait des statues à des tsars, des généraux, des saints. Pouchkine est le premier civil de plume à recevoir cet honneur. Le discours de Dostoïevski, prononcé lors de la cérémonie, fait basculer la figure du poète dans une dimension métaphysique : il devient le symbole de l’identité russe, le médiateur entre la Russie et l’universalité.
Le jubilé de 1899, pour le centenaire de la naissance, amplifie le mouvement. Édition académique nouvelle, manuels scolaires, célébrations dans toutes les villes, concours littéraires. La période soviétique reprend l’héritage et l’intensifie. Le centenaire de la mort, en 1937, est célébré avec une solennité particulière dans le contexte stalinien : Pouchkine est intégré au panthéon culturel soviétique comme « grand classique russe », sans contradiction apparente avec l’orthodoxie marxiste, parce qu’il est tenu pour un précurseur des révoltes décembristes et un poète proche du peuple.
Aujourd’hui, dans la Russie contemporaine, Pouchkine reste partout. Le rouble commémoratif, les noms de rues, les écoles, les théâtres, les bibliothèques. Le 6 juin, jour de sa naissance, est célébré comme Journée de la langue russe par décret présidentiel depuis 2011. Au programme scolaire, il est étudié dès le primaire, avec les contes en vers. Au collège, on lit Eugène Onéguine et La Fille du capitaine. Au lycée, on aborde la poésie lyrique et Boris Godounov. Pas un Russe scolarisé n’achève ses études secondaires sans avoir mémorisé plusieurs poèmes de Pouchkine. Cette présence diffuse, quotidienne, est comparable à ce qu’est Shakespeare dans la culture britannique — peut-être même plus dense.
Mythe et réalité : ce que la statue cache
Hélène : Ce que vous décrivez est une figure presque écrasante. Mais l'écrivain vivant, Alexandre Sergueïevitch Pouchkine, qu'est-ce que la statue, justement, fait disparaître de lui ?
Pierre : Beaucoup de choses, et c'est un travail historiographique sain que de les rappeler. La statue cache d'abord un homme inégal, irrégulier dans sa production, traversé de doutes, soumis à la censure tsariste, endetté, parfois mesquin dans ses jalousies, parfois sublime dans son sens du devoir. La canonisation a tendance à lisser tout cela, à faire de Pouchkine un sage olympien qui aurait toujours su ce qu'il faisait.La réalité est plus contradictoire. Les années d’exil au Sud puis à Mikhaïlovskoïé sont des années de doute, de relations difficiles avec le pouvoir, de tentations diverses. La période 1826-1830, après le retour en grâce auprès de Nicolas Ier, est faite d’un compromis ambigu avec la censure impériale, où Pouchkine alterne textes officiels et écrits clandestins. Le mariage avec Natalia Gontcharova en 1831 est, à plusieurs égards, une catastrophe matérielle et une source d’angoisse permanente. Les dernières années sont assombries par les dettes, les rumeurs de cour, les rivalités salonnières qui mèneront au duel de 1837.
La statue cache aussi un écrivain qui a beaucoup laissé inachevé. Plusieurs grands projets — un roman sur Pierre le Grand, une histoire de la révolte de Pougatchev, un drame sur Iouri Miloslavski — sont restés à l’état d’esquisse ou de fragment. Eugène Onéguine lui-même, parfait dans sa forme, contient des chapitres supprimés ou détruits par l’auteur, dont la critique débat encore. La canonisation a tendance à donner à l’œuvre une cohérence qu’elle n’a pas eue en réalité.
Enfin, la statue cache un homme ironique, drôle, parfois cynique. Pouchkine était un mondain accompli, un blagueur redoutable, un épigrammiste corrosif. La gravité dans laquelle on l’a figé après 1880 efface ce trait, qui est pourtant essentiel à beaucoup de ses textes. Lire Onéguine sans entendre l’ironie continue qui parcourt le poème, c’est manquer quatre cinquièmes de ce que le texte donne à entendre. Les commémorations officielles ont tendance à produire ce malentendu.
Faire de l’histoire littéraire, c’est précisément rendre à l’auteur sa complexité, son inégalité, son ironie, ses échecs. Sans cela, la stature devient un poids mort, qui empêche la lecture vivante.
Pouchkine aujourd’hui : encore lu hors universités ?
Hélène : Concrètement, en 2026, qui lit Pouchkine ? Est-ce un auteur encore vivant pour les lecteurs ordinaires, ou bien une référence patrimoniale conservée par l'institution ?
Pierre : En Russie, la lecture vivante de Pouchkine reste considérable. Il faut distinguer plusieurs niveaux. Au niveau de l'imprégnation culturelle de base, tous les Russes connaissent au moins une dizaine de poèmes par cœur, depuis l'enfance, et savent réciter le début d'Onéguine. C'est une donnée de base de l'identité culturelle, comparable à ce qu'étaient les fables de La Fontaine pour les Français du XXe siècle, ou les sonnets de Shakespeare pour les Anglais cultivés. Cette imprégnation décline, comme partout, mais reste massive.Au niveau de la lecture suivie, c’est plus contrasté. Onéguine est lu par presque tous les lycéens russes. Les contes en vers sont lus aux enfants. La Dame de pique, La Fille du capitaine, sont des classiques scolaires. Au-delà, en lecture adulte hors cursus, le tableau ressemble à celui que l’on observe pour les classiques dans la plupart des pays : une minorité cultivée continue à fréquenter l’œuvre, une majorité l’a apprise à l’école et la convoque par citations.
Hors de Russie, dans les communautés russophones de l’étranger, la fonction identitaire de Pouchkine reste très forte. Les écoles russes du week-end, dans les pays d’émigration, reposent en grande partie sur son enseignement. C’est un repère de continuité, peut-être plus encore qu’à l’intérieur même du pays.
Pour les non-russophones, en revanche, la fréquentation est essentiellement universitaire et patrimoniale. C’est pourquoi je distingue toujours, dans mon enseignement, deux questions : « est-ce que Pouchkine est lu » et « est-ce que la stature de Pouchkine est vivante ». Sa stature reste vivante presque partout, parce qu’elle est intégrée à l’idée même de littérature russe. Sa lecture, hors de Russie, est restreinte aux cercles spécialisés. Pour rappeler son rôle dans l’émergence du siècle d’or, il faut souvent passer par des médiations : essais, biographies, adaptations.
Les deux choses ne sont pas équivalentes. On peut très bien hériter d’une stature sans entretenir la lecture qui la justifie. C’est ce qui guette tous les classiques nationaux à mesure que le temps passe et que les pratiques de lecture évoluent. Ce n’est pas une particularité russe : Goethe est dans la même situation en Allemagne, Camões au Portugal, dans une moindre mesure Hugo en France.
Conseils de lecture : par où entrer dans l’œuvre
Hélène : Imaginons un lecteur francophone qui veut, aujourd'hui, entrer pour la première fois dans Pouchkine. Par où commencer ? Quelles traductions privilégier ?
Pierre : Mon conseil le plus simple est de commencer par la prose. Les Récits de Belkine sont une porte d'entrée idéale : cinq nouvelles brèves, écrites en 1830, d'une concision et d'une élégance remarquables. Le ton ironique, les retournements narratifs, l'économie du style donnent immédiatement une idée de ce que Pouchkine a apporté à la prose russe. La Dame de pique, écrite en 1833, est un chef-d'œuvre absolu de la nouvelle fantastique, à mettre sur le même plan que les meilleurs textes de Mérimée ou de Hoffmann. La Fille du capitaine, roman court de 1836, est une introduction parfaite au monde russe du XVIIIe siècle, à travers le récit d'un jeune officier pris dans la révolte de Pougatchev.Une fois ces trois textes en prose abordés, on peut tenter Eugène Onéguine. C’est le sommet, mais c’est aussi le plus exigeant pour un lecteur francophone : roman en vers, strophes complexes, ironie continue, références culturelles denses. Plusieurs traductions existent en français. La traduction d’André Markowicz est probablement la plus ambitieuse pour rendre la forme strophique. La traduction de Jean-Louis Backès offre une excellente version en vers libres rimés. Aucune ne peut remplacer le texte original, mais toutes deux donnent une idée juste de ce qui est en jeu.
Pour la poésie lyrique, je recommande de procéder par anthologie plutôt que par grandes œuvres. Les anthologies bilingues, où le texte russe est en regard de la traduction française, sont la meilleure manière de s’initier à la phonétique et à la précision lexicale du poète, même sans pratiquer la langue. Plusieurs maisons d’édition francophones ont publié de telles anthologies.
Boris Godounov peut attendre, ou être abordé à travers l’opéra de Moussorgski, qui en restitué la matière dramatique et le souffle historique avec une force propre.
Pour les biographies et les essais critiques, je signalerai sans hiérarchie quelques références que tout lecteur sérieux finit par croiser : les pages d’Henri Troyat dans son Pouchkine de 1946, les analyses d’André Meynieux sur la prose, les études dispersées de divers slavistes francophones du XXe siècle. Toutes ces lectures secondaires éclairent l’œuvre, sans la remplacer. Pour saisir l’héritage de Pouchkine dans la culture russe contemporaine, un détour par les commémorations modernes peut être utile.
Si je devais résumer en une phrase : commencez par les nouvelles, lisez Onéguine avec une bonne traduction et beaucoup de patience, et ne croyez pas que la traduction épuise l’œuvre. Pouchkine est un cas particulier où la rencontre intégrale suppose la langue.
Questions rapides : les idées reçues
- « Pouchkine a écrit en français » — vrai ou faux ?
- Faux pour l'essentiel, nuancé pour la correspondance. Sa correspondance privée comporte de nombreuses lettres en français, langue de la noblesse cultivée russe à son époque. Mais l'ensemble de son œuvre littéraire publiée — poésie, roman en vers, prose, théâtre — est en russe.
- « Pouchkine est intraduisible » — vrai ou faux ?
- Nuancé. Sa prose se traduit honnêtement, sa poésie résiste fortement. Onéguine est traduisible dans son contenu narratif et son ironie, beaucoup moins dans la perfection sonore et rythmique du vers russe. La formule « intraduisible » est exagérée, mais signale une vérité partielle.
- « Pouchkine a inventé le roman russe » — vrai ou faux ?
- Nuancé. Il a inventé un objet hybride, le roman en vers, avec Eugène Onéguine, et a posé les bases du roman en prose moderne avec La Fille du capitaine et La Dame de pique. Mais le grand roman russe au sens où on l'entend après 1860 est l'œuvre de Tolstoï, Dostoïevski et Tourgueniev. Pouchkine en est l'amorce, pas l'aboutissement.
- « Boris Godounov est imité de Shakespeare » — vrai ou faux ?
- Nuancé. Pouchkine a explicitement pris Shakespeare comme modèle structurel pour rompre avec le classicisme français. Mais Boris Godounov n'est ni un pastiche ni une imitation : c'est une œuvre originale, ancrée dans l'histoire russe, avec un ton et un sens qui lui appartiennent.
- « Pouchkine est plus joué en Russie que Shakespeare en Angleterre » — vrai ou faux ?
- Vrai au sens scolaire et commémoratif : aucun écrivain n'occupe en Russie une place comparable à celle de Pouchkine, et cette place est plus dense, plus quotidienne, que celle de Shakespeare en Angleterre, où la culture littéraire est plus diversifiée.
- « Pouchkine a dépassé Shakespeare » — vrai ou faux ?
- Faux. La comparaison ne s'établit pas en termes de hiérarchie esthétique. Shakespeare a une œuvre dramatique d'une ampleur et d'une densité que Pouchkine n'égale pas — et n'a pas cherché à égaler. La formule « Shakespeare russe » dit une fonction, pas un classement.
- « Pouchkine est obligatoire à l'école russe » — vrai ou faux ?
- Vrai. Il fait partie du programme scolaire fédéral à tous les niveaux : primaire (contes en vers), collège (poèmes lyriques, Onéguine, La Fille du capitaine), lycée (étude approfondie de l'œuvre). Aucun élève ne traverse le système éducatif russe sans l'avoir étudié.
Conclusion — les trois choses à retenir
- L'expression « Shakespeare russe » désigne une fonction, pas une équivalence. Elle dit que Pouchkine occupe en Russie la place qu'occupe Shakespeare en Angleterre : celle de l'origine, du repère absolu, du fondateur de la tradition. Cette analogie est ancienne, théorisée par Bielinski dès les années 1840, devenue lieu commun à partir des grands jubilés.
- La stature exceptionnelle de Pouchkine en Russie repose sur trois piliers : il a refondé la langue littéraire russe, il a couvert presque tous les genres disponibles à son époque, il est mort jeune dans des circonstances qui ont frappé l'imaginaire collectif. Sa précédence chronologique sur Tolstoï, Dostoïevski et Tchekhov en fait l'ancêtre commun reconnu de toute la littérature russe ultérieure.
- La réception de Pouchkine en dehors de Russie reste limitée par la nature même de son œuvre, majoritairement poétique. La poésie traverse mal les langues. Tolstoï et Dostoïevski, romanciers, se sont mieux exportés. Cette asymétrie de réception ne dit pas une infériorité, elle dit la difficulté propre à transposer un patrimoine poétique d'une culture à l'autre.
Hélène Verlaine, pour le Cercle Pouchkine. Voir aussi le portrait de Pouchkine par Kiprenski et notre dossier sur le russe littéraire forgé par Pouchkine.