Une enfance ambivalente (1814-1827)
Mikhail Yourevitch Lermontov naît a Moscou le 15 octobre 1814, peu apres la victoire russe contre Napoleon. Son pere, Youri Petrovitch Lermontov, est un capitaine d’infanterie retraite, de petite noblesse ecossaise d’origine (les Learmonth, installes en Russie au XVIIe siecle). Sa mere, Maria Mikhailovna, nee Arseniev, est fille de la riche veuve Elizaveta Alekseevna Arseniev-Stolypine.
Le mariage des parents tourne rapidement au conflit. Apres la mort prematuree de la mere en 1817 (Mikhail a trois ans), sa grand-mere maternelle Elizaveta Alekseevna prend l’enfant en charge et obtient du pere qu’il renonce a l’elever. Elle emmene Mikhail au domaine de Tarkhany (gouvernement de Penza), ou il grandit dans un cadre prive mais affectif.
Lermontov montre des dons precoces : il ecrit des vers en russe et en francais, dessine, compose des airs musicaux. Il est enfant chetif mais vif, melancolique, susceptible. Ses premieres poesies (1828-1830) trahissent deja l’influence de Byron qu’il lit en traductions francaises.
Les annees de formation (1828-1834)
En 1828, Elizaveta Alekseevna l’inscrit a la Pension de Moscou (Moskovskii blagorodnyi pensioun), etablissement rattache a l’Universite. Lermontov y etudie pendant deux ans. Il lit Pouchkine, Joukovski, Schiller, Goethe, Byron. Ses premiers poemes — La Voile (Parous, 1832), Le Mortelement etrange (Strannyi chelovek, 1831) — datent de cette periode.
En 1830-1832, il entre a l’Universite de Moscou, qu’il quitte apres deux ans pour l’Ecole des junkers de la Garde a Saint-Petersbourg. Il en sort en 1834 cornette (sous-lieutenant) du regiment des hussards de la Garde imperiale. A vingt ans, il est officier a Saint-Petersbourg, comme l’avait ete Pouchkine seize ans plus tot.
Il ne rencontre pas Pouchkine. Les deux ecrivains vivent simultanement dans la capitale de 1834 a 1837 mais ne se sont jamais croises. Lermontov n’appartient pas au cercle aristocratique et litteraire de son aine — il est officier subalterne, sans connexion dans les salons. Mais il lit tout Pouchkine, le venere.
Mort du Poete (fevrier 1837)
Le 10 fevrier 1837 (29 janvier julien), Pouchkine meurt. La nouvelle traverse Saint-Petersbourg en quelques heures. Lermontov est bouleverse. Dans les trois jours qui suivent, il compose 56 vers — completes plus tard par un addendum de 16 vers — qui forment le poeme Mort du Poete (Смерть поэта).
Les cinquante-six premiers vers elaborent l’elegie : Pouchkine est mort, tue par un etranger “au coeur vide”, “arrive par decret du destin”. L’image du duel est reprise : “Seul avec son ame, il est tombe comme tomberait une noble chevre du glacier”.
L’addendum — les 16 vers ecrits le 7 fevrier, trois jours apres le premier texte — est incendiaire :

Vous, descendants orgueilleux Des peres connus pour leur bassesse, Ayant foule par l’esclave de vos esclaves Les debris des familles brisees par le destin ! Vous qui vous tenez en foule avide autour du trone…
La denonciation vise directement la haute noblesse petersbourgeoise, complice par son silence de la mort de Pouchkine. Le poeme circule en centaines de copies manuscrites. En quelques semaines, tout Saint-Petersbourg l’a lu.
L’exil caucasien (1837-1838)
Le tsar Nicolas Ier prend connaissance du poeme le 17 fevrier. Il ordonne une enquete. Lermontov est arrete le 21 fevrier, interroge par le comte Benkendorf (chef de la Troisieme Section), juge en cour martiale sommaire, condamne au transfert dans un regiment de cavalerie en Caucase — euphemisme pour l’exil. Il part en mars 1837.
Le Caucase, region de guerre permanente entre l’armee imperiale russe et les montagnards musulmans, est le theatre d’exil favori du regime de Nicolas Ier. Pouchkine y avait suivi en 1829 la campagne contre les Ottomans. Lermontov, en revanche, sert dans les troupes actives en lutte contre les Tcherkesses et les Tchetchenes.
L’experience caucasienne est formative. Lermontov decouvre le paysage montagneux (“Les vents montent, les glaciers se brisent…”), les populations locales, les combats. Il ecrit plusieurs poemes caucasiens — Le Demon (long poeme narratif de 900 vers sur un ange dechu qui seduit une jeune Georgienne), Izmail-Bey, Le Pelerin — et commence a rassembler le materiau pour son futur roman Un heros de notre temps.
Il est rappele a Saint-Petersbourg en janvier 1838 grace aux demarches de sa grand-mere et a l’intercession de Joukovski.
Un heros de notre temps (1840)
De retour a la capitale, Lermontov publie en 1840 son seul roman : Un heros de notre temps (Герой нашего времени). Le livre est compose de cinq recits — Bela, Maxime Maximytch, Tamane, La Princesse Mary, Le Fataliste — entrelaces autour du personnage de Petchorine, jeune officier nihiliste, cynique, melancolique.
Petchorine est l’heritier direct d’Oneguine. Comme lui, il est “superflu” : detache, intelligent, incapable d’aimer, de croire, d’agir serieusement. Il seduit, il tue, il s’ennuie. Le roman est la premiere grande analyse psychologique dans la prose russe — Tolstoi dira plus tard que Un heros de notre temps lui a appris a ecrire des personnages complexes.
Le livre est un succes de librairie. Pouchkine est mort trois ans auparavant ; Lermontov est desormais consacre comme son successeur naturel. Belinski, le grand critique, le place au premier rang des ecrivains russes.

Le deuxieme exil (1840)
En fevrier 1840, Lermontov est provoque en duel par le fils de l’ambassadeur de France, Ernest de Barante, pour une querelle mondaine. Le duel a lieu sur le Chernaya Rechka (la meme riviere ou Pouchkine est tombe trois ans auparavant), avec des pistolets puis des epees. Personne n’est blesse serieusement. Mais le duel etant interdit par la loi russe, Lermontov est arrete a nouveau et exile a nouveau au Caucase.
Cette fois, il sert dans une unite d’infanterie qui participe activement aux combats contre Chamyl. Il se distingue par sa bravoure — il est cite dans plusieurs actions militaires — mais n’obtient pas la decoration promise.
Le duel de Piatigorsk (juillet 1841)
Pendant l’ete 1841, Lermontov est en permission a Piatigorsk, ville d’eaux caucasienne frequentee par l’aristocratie russe en cure. Il y rencontre un ancien camarade de l’Ecole des junkers, Nikolai Martynov, officier retraite. Les deux hommes sont en conflit depuis des mois : Lermontov se moque publiquement de Martynov, de son costume (il porte un costume circassien ridicule), de ses pretentions litteraires. Martynov, humilie, finit par le defier.
Le duel a lieu le 27 juillet 1841 au pied du mont Machouk, pres de Piatigorsk. Conditions : quinze pas. Lermontov tire en l’air — il ne veut pas tuer Martynov. Martynov vise et tue Lermontov d’une balle au coeur. Le poete meurt sur le coup, a vingt-sept ans.
Comme Pouchkine quatre ans plus tot, Lermontov est enterre modestement. Son corps est d’abord place au cimetiere de Piatigorsk, puis transfere en 1842 au caveau familial de Tarkhany.
Le parallele avec Pouchkine
Les contemporains ont immediatement note le parallele saisissant :
- Deux grands poetes russes meurent en duel dans un intervalle de quatre ans.
- Les deux a une trentaine d’annees (Pouchkine 37, Lermontov 27).
- Les deux tues par un adversaire considere comme indigne (d’Anthes “etranger frivole”, Martynov “fat grotesque”).
- Les deux enterres en province loin de leur lieu de mort.
Belinski ecrit apres la mort de Lermontov que la Russie de Nicolas Ier semble “programmee pour tuer ses propres genies”. Herzen, depuis l’exil, formulera l’analyse politique : le regime autocratique cree les conditions sociales — culte du duel, mutisme politique, haute noblesse oisive, surveillance permanente — qui rendent ces morts previsibles.
L’heritage
Lermontov represente la seconde generation du romantisme russe. Il est plus byronien que Pouchkine, plus melancolique, plus radical dans son rejet des conventions. Son influence sur les generations suivantes — Tourgueniev, Dostoievski, Tolstoi, Blok — est considerable.
Sa lyrique, ses poemes narratifs (Le Demon, Le Tresorier de Tambov), son roman Un heros de notre temps forment un corpus dense qui est etudie dans toute ecole russe. Le parallele avec Pouchkine — qu’il a lui-meme celebre par Mort du Poete — continue a etre etabli dans toutes les histoires de la litterature russe.
Pour continuer
Sur le poeme qui a lance Lermontov, voir le contexte dans Le duel et la mort de Pouchkine. Pour la premiere generation romantique, voir Le romantisme russe. Pour Gogol, l’autre contemporain, voir Gogol et Pouchkine : amitie et influence.