Un projet commence et interrompu
Doubrovski (Дубровский) est un projet de roman-feuilleton commencé par Pouchkine en octobre 1832 et abandonné en février 1833. Il écrit 19 chapitres répartis en deux parties. Les manuscrits sont retrouvés dans ses papiers après sa mort et publiés en 1841 sous le titre Doubrovski (choisi par l’éditeur Annenkov, pas par l’auteur).
Pourquoi cette interruption ? Les hypothèses divergent :
- Raison esthétique : Pouchkine aurait jugé le projet trop proche du roman gothique européen (Schiller, Scott, Hugo). Il cherchait une voie russe originale que Doubrovski ne lui fournissait pas.
- Raison personnelle : des préoccupations financières (il avait dix-neuf chapitres, bientôt un volume), des obligations de cour, la naissance de son deuxième enfant Alexandre (juillet 1833), le voyage en région de Kazan pour la documentation de La Fille du capitaine.
- Raison créative : pendant l’automne 1833 (second séjour à Boldino), il est accaparé par La Dame de pique, Le Cavalier de bronze et L’Histoire de Pougatchev. Doubrovski passe au second plan et ne sera plus repris.
Malgré son inachèvement, le texte forme un roman court cohérent d’environ 200 pages, qui a fasciné des générations de lecteurs.
La source : l’affaire Ostrovski
Pouchkine s’inspire d’une affaire réelle, l’affaire Ostrovski, qu’il connaît par des militaires ukrainiens rencontrés à Moscou en 1831. Un certain Pavel Ostrovski, gentilhomme du gouvernement de Pskov, avait été spolié de son domaine par un voisin puissant. Ruiné, humilié, il s’était réfugié dans les forêts et serait devenu hors-la-loi avec sa bande. L’affaire avait fait du bruit.
Pouchkine adapte l’histoire. Il la transpose dans un cadre romanesque : le père Andrei Doubrovski, vieux capitaine retraité, est spolié par Kirila Troekourov, son puissant voisin de 40 ans plus riche. Le père meurt de chagrin. Le fils Vladimir Doubrovski, jeune officier à Saint-Pétersbourg, revient en province pour venger son père.
L’intrigue : première partie
Andrei Doubrovski et Kirila Troekourov ont été camarades dans les guerres de la fin du XVIIIe siècle. Ils vivent en voisinage cordial jusqu’à ce qu’une dispute de chasse dégénère. Troekourov, habitué au pouvoir, décide de ruiner Doubrovski par une procédure fausse : il fait établir que le domaine de Pokrovskoie n’appartient pas à Doubrovski mais à lui.
Le jugement, manipulé, condamne Doubrovski. Le vieux maître sombre dans la démence. Son fils Vladimir est appelé de Saint-Pétersbourg où il est officier. Il arrive quelques jours avant la mort de son père, trouve la maison familiale envahie par des fonctionnaires venus prendre possession au nom de Troekourov. Andrei meurt devant ses yeux.

Vladimir, désespéré, met le feu à la maison familiale avec les greffiers encore à l’intérieur. Il incendie la demeure, s’enfuit avec ses serfs fidèles dans la forêt. Il devient chef d’une bande de brigands qui fait régner la terreur dans la région — attaquant exclusivement les manoirs des nobles corrompus, épargnant les paysans et les petits.
L’intrigue : deuxième partie
Quelques mois plus tard, Troekourov fait venir de France un précepteur pour sa fille Maria (Macha). Vladimir Doubrovski intercepte le précepteur, lui rachète ses papiers, prend sa place. Sous le nom de Desforges, il s’introduit chez Troekourov et donne des leçons à Macha.
Les deux jeunes gens tombent amoureux. Vladimir révèle à Maria sa véritable identité. Elle lui promet de l’attendre, mais son père a d’autres projets : il la fiance au vieux prince Verneiski, propriétaire influent. Maria écrit à Vladimir de venir la sauver. Vladimir arrive trop tard : Maria a déjà été mariée à l’église. Quand il l’arrête en route, elle refuse de le suivre — “Je suis mariée, je ne peux plus.”
Vladimir dispose son attaque, blesse le prince, mais Maria maintient son refus. Il la laisse partir et retourne à ses brigandages.
Le manuscrit s’interrompt ici. Les derniers chapitres, ébauches mais non développés, suggèrent que Vladimir devait partir en Europe, revenir sous un faux nom, et mourir dans un duel. Ces intentions finales sont incertaines.
Les personnages
Vladimir Doubrovski
Vladimir est le jeune noble ruiné typique de la littérature romantique. Il vient de Saint-Pétersbourg, a 23 ans, est officier. Quand il découvre la ruine de son père, il réagit avec passion plutôt qu’avec ruse : il incendie la maison, se fait brigand, s’introduit déguisé chez l’ennemi.
Son amour pour Maria le trouble. Il renonce partiellement à sa vengeance — il aurait pu tuer Troekourov, il ne le fait pas. Il laisse Maria partir quand elle lui dit qu’elle est mariée. C’est un romantique intégral — capable de l’extrême cruauté comme de la plus grande délicatesse.

Maria Troekourova
Maria (Macha) est une héroïne pure mais faible. Elle aime Vladimir, lui promet fidélité, puis cède au mariage forcé. Une fois mariée, elle refuse de trahir son serment. C’est moins par amour pour le vieux prince que par fidélité à la parole donnée.
Ce personnage annonce déjà Tatiana d’Oneguine dans le chapitre 8 : Tatiana, devenue grande dame, refuse Oneguine “Je lui resterai fidèle toute ma vie.”
Kirila Troekourov
Troekourov est la figure du noble russe corrompu. Riche, puissant, brutal, il utilise son influence pour écraser ses voisins. Il est féru de chasse, de coups de force, de ruses légales. Il représente tout ce que Pouchkine réprouve dans la noblesse russe de son temps : l’arbitraire, la cruauté, l’abus du pouvoir.
Pouchkine ne l’absolutise pas comme méchant : Troekourov a aussi des moments de générosité, il aime sa fille, il est capable d’amitié. Mais sa violence structurelle fait de lui le représentant typique de l’aristocratie russe décadente.
Les thèmes
Doubrovski articule trois thèmes majeurs :
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La décadence morale de la noblesse russe. Troekourov et les juges corrompus représentent un système injuste que Pouchkine dénonce sans le dire explicitement. La critique sociale est plus directe que dans Oneguine.
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Le brigand comme figure de justice. Vladimir Doubrovski est un bandit d’honneur — il vole les riches, protège les pauvres, maintient un code d’honneur. C’est une figure romantique européenne (Robin des Bois, Karl Moor de Schiller, Jean Valjean plus tard) adaptée au contexte russe.
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L’amour impossible. Vladimir et Maria s’aiment mais ne peuvent se rejoindre. La parole donnée (Maria mariée au prince) est plus forte que le désir. Cette fidélité est centrale dans la morale russe du XIXe siècle — Tatiana d’Oneguine, Macha Mironov dans La Fille du capitaine font le même choix.
Pourquoi Pouchkine a-t-il abandonné ?
Plusieurs lectures sont proposées :
- Trop européen : Pouchkine aurait trouvé le canevas trop proche du roman gothique ou du roman de brigand à la Schiller. Il voulait une voie russe originale que Doubrovski ne lui offrait pas.
- Prolongation impossible : la résolution aurait exigé soit le triomphe de Doubrovski (impossible politiquement — un bandit qui gagne ne pouvait pas être publié), soit sa mort (trop conventionnelle), soit un retournement (difficile à construire).
- Préoccupations nouvelles : Pouchkine se tourne vers La Dame de pique et La Fille du capitaine — deux projets qui lui semblent plus russes dans leur matière.
Quelle que soit la raison exacte, l’interruption laisse un fragment remarquable qui suffit à faire de Doubrovski un des romans russes les plus lus du XIXe siècle, même dans sa forme inachevée.
Pour continuer
Pour d’autres romans de Pouchkine, voir La Dame de pique, La Fille du capitaine, Les Récits de Belkine. Sur la prose pouchkinienne dans son ensemble, voir L’œuvre en prose de Pouchkine.