Un projet historique en deux temps
La Fille du capitaine (Капитанская дочка) est le seul roman acheve de Pouchkine. Il est publie dans Le Contemporain a l’automne 1836, quatre mois avant la mort de l’auteur. Le projet commence beaucoup plus tot : des 1832, Pouchkine travaille sur la revolte de Pougatchev (1773-1774), insurrection paysanne qui a failli renverser le regime de Catherine II.
Il obtient en 1833 du tsar Nicolas Ier — son censeur personnel — l’autorisation de consulter les archives militaires et les pieces du proces de Pougatchev. Aucun historien avant lui n’avait eu cet acces. A l’automne 1833, il voyage en region d’Orenbourg et de Kazan pour interroger les derniers temoins survivants — notamment des Cosaques qui avaient combattu avec ou contre l’imposteur.
Cette recherche donne deux oeuvres :
- L’Histoire de Pougatchev (История Пугачёва, 1834) — ouvrage historique en deux volumes, base sur les archives.
- La Fille du capitaine (Капитанская дочка, 1836) — roman historique fictif, ou les memes evenements sont vus par un jeune officier temoin.
L’intrigue
Le roman est raconte a la premiere personne par Piotr Andreievitch Griniev, devenu vieillard, a travers ses memoires. L’histoire commence dans les annees 1770.
Piotr est le fils d’un officier retraite. A 16 ans, son pere decide de l’envoyer servir non pas dans la Garde petersbourgeoise (comme il le souhaite) mais dans un regiment de petite forteresse provinciale. Le pere juge que son fils a besoin d’une formation rude. Piotr part pour Orenbourg, accompagne de son vieux serviteur Savelitch, avec une lettre de recommandation.
Sur le chemin, en pleine tempete de neige, Griniev s’egare. Un Cosaque inconnu lui indique le chemin et le sauve du froid. Pour le remercier, Griniev lui donne son manteau de peau de lievre — vetement chaud. L’inconnu disparait dans la nuit.
Piotr arrive a la forteresse de Belogorsk — petite place forte aux confins, commandee par le capitaine Mironov et sa femme Vassilissa. Le capitaine a une fille, Macha Mironov, jeune fille pauvre, simple, pieuse. Piotr en tombe amoureux.
Dans la forteresse sert aussi Chvabrine, officier degrade pour duel, homme ambigu. Il hait Piotr, fait la cour a Macha qui le refuse. Un duel entre Griniev et Chvabrine a lieu : Griniev est blesse.

En septembre 1773, l’imposteur Emelian Pougatchev — qui se dit etre le tsar Pierre III miraculeusement sauve — leve une armee de Cosaques et de paysans revoltes. Il prend plusieurs forteresses. En novembre 1773, il arrive devant Belogorsk. Le capitaine Mironov, avec une garnison de 70 hommes, tente de resister. La forteresse tombe. Mironov et Vassilissa sont pendus. Chvabrine trahit immediatement.
Pougatchev, reconnaissant Griniev comme l’homme qui lui avait donne son manteau, ne le fait pas executer. Il lui propose de le suivre. Griniev refuse. Pougatchev le laisse partir libre. Chvabrine reste dans la forteresse et s’empare de Macha, qu’il retient de force.
Griniev rentre a Orenbourg, qui est assiege par Pougatchev. Il tente vainement de convaincre les officiers reguliers d’envoyer une expedition pour liberer Macha. Finalement, il retourne seul a Belogorsk. Il y rencontre Pougatchev qui, apprenant que Macha est la fille du capitaine Mironov (donc une orpheline protegee), la libere et lui permet de partir.
En 1774, la revolte est ecrasee par les troupes imperiales. Pougatchev est capture, emprisonne, execute. Griniev, soupconne de collaboration (il a ete vu a plusieurs reprises en compagnie de Pougatchev), est arrete. Il est juge, condamne a l’exil.
Macha, pour le sauver, se rend a Saint-Petersbourg. Dans le parc de Tsarskoie Selo, elle rencontre par hasard une dame qui se promene avec son chien. Elle plaide pour Piotr, explique qu’il n’a jamais collabore avec Pougatchev — il n’a fait que sauver sa fiancee. La dame est Catherine II. L’imperatrice gracie Griniev.
Le roman se termine par le retour de Griniev, le mariage avec Macha, et une brevissime mention de l’execution de Pougatchev a Moscou — que Griniev aurait vue et qui aurait resonne en lui d’une emotion ambigue.
Pougatchev, figure centrale
Emelian Pougatchev est le vrai heros du roman. Pouchkine le dessine avec une ambivalence radicale. D’un cote : chef de gangs, imposteur, responsable de milliers de morts (pendaisons dans les forteresses prises). De l’autre : homme de parole, loyal envers ceux qui l’ont aide, capable de generosite, de rire, d’un charme personnel reel.
La scene la plus celebre est le repas entre Pougatchev et ses officiers cosaques dans la forteresse prise. Ils mangent, boivent, chantent une vieille chanson des brigands :

“Ne fais pas de bruit, ma forest verte, Ne m’empeche pas, mon jeune homme, de reflechir…”
Griniev est spectateur. Il voit Pougatchev non pas comme un monstre, mais comme un homme — meme si cet homme commande des meurtres. Cette complexite morale est l’une des raisons du succes du livre : Pouchkine refuse de donner une version unilaterale de la revolte.
Tolstoi et l’economie narrative
La prose de La Fille du capitaine est d’une economie stupefiante. En 200 pages, Pouchkine raconte :
- La premiere formation d’un jeune noble (enfance, depart).
- Une tempete de neige, une rencontre.
- Un duel.
- Une histoire d’amour contrariee.
- La prise d’une forteresse, deux pendaisons.
- Plusieurs scenes avec Pougatchev.
- Un siege.
- Un jugement, une grace imperiale.
- Un mariage.
- Une execution publique.
Chaque scene tient en trois ou quatre phrases. Les paroles sont rares, les descriptions concentrees. Tolstoi, qui admirait le livre, disait qu’il le relisait avant chaque session de travail sur Guerre et Paix. Ce que Tolstoi y apprenait : comment raconter beaucoup avec peu. Comment ne pas commenter la psychologie mais la faire apparaitre par les actes.
Les enjeux politiques
La Fille du capitaine est aussi un livre politique. Pouchkine y aborde des sujets brulants :
- La revolte paysanne comme fait historique russe (refoule par le regime imperial, qui pretendait les serfs satisfaits de leur condition).
- La legitimite imperiale — Pougatchev est un imposteur, mais il reussit a convaincre des dizaines de milliers de soldats. Pourquoi ? Parce que le peuple russe accepte facilement qu’un tsar usurpe soit legitime, pourvu qu’il porte les attributs de la fonction.
- La figure du bandit qui est aussi un personnage noble — theme romantique qui traverse Doubrovski aussi.
- La clemence imperiale (Catherine II qui gracie Griniev) — fonction presentee sous un jour favorable, ce qui facilite la publication sous Nicolas Ier.
La censure imperiale a ete relativement bienveillante : Nicolas Ier a autorise le livre sans coupures majeures, apparemment satisfait de la figure de Catherine II et du bon sens du jeune noble fidele.
La reception et l’heritage
La Fille du capitaine est publie a l’automne 1836 dans Le Contemporain. Il est peu remarque dans l’immediat — les critiques de l’epoque privilegient les grands romans a la Walter Scott et jugent celui de Pouchkine trop court. Mais au fil du XIXe siecle, le livre gagne en reconnaissance.
Belinski, en 1845, le designe comme “le premier vrai roman historique russe”. Tolstoi le tient pour modele d’economie narrative. Tchekhov le cite dans ses lettres. Dostoievski en fait une des clefs de son interpretation de l’ame russe.
Au XXe siecle, le roman est etudie dans toutes les ecoles russes. Il est adapte au cinema a plusieurs reprises (Vladimir Kaplounovski 1958, Pavel Reznikov 1978). Il existe un opera de Cesar Cui (1911, peu joue).
En France, les meilleures traductions sont celles de Marc Semenoff (1946), Louis Martinez (1990, Actes Sud), Andre Markowicz (2005, Actes Sud).
Pour continuer
Pour d’autres oeuvres de Pouchkine, voir La Dame de pique, Doubrovski, Les Recits de Belkine. Sur la prose pouchkinienne dans son ensemble, voir L’oeuvre en prose de Pouchkine.