Neuf jours a Boldino

Les Recits de feu Ivan Petrovitch Belkine (Повести покойного Ивана Петровича Белкина), plus couramment Les Recits de Belkine (Повести Белкина), sont cinq nouvelles ecrites par Pouchkine a Boldino pendant l’automne 1830. Les dates portees sur les manuscrits montrent qu’il les a composees en neuf jours effectifs reparties sur six semaines : le 9 septembre, le 14 septembre, le 20 septembre, le 14 octobre, le 20 octobre.

Cette intensite compositionnelle est caracteristique de l’automne de Boldino — periode pendant laquelle Pouchkine, bloque par l’epidemie de cholera dans le domaine paternel, ecrit a une cadence inouie : les Recits, les quatre Petites tragedies, le dernier chapitre d’Eugene Oneguine, plusieurs dizaines de poemes lyriques majeurs.

Les Recits de Belkine paraissent en volume en octobre 1831 chez Pletnev, sans nom d’auteur, attribues au fictif Ivan Petrovitch Belkine. Le livre passe relativement inapercu — les lecteurs de l’epoque attendaient du roman plus que des nouvelles. La posterite rehabilitera completement : les cinq recits sont aujourd’hui consideres comme l’acte de naissance de la nouvelle russe moderne.

Le procede du narrateur fictif

Pouchkine invente une cascade de narrateurs :

  1. L’auteur (Pouchkine anonyme) recoit un manuscrit d’un certain Ivan Petrovitch Belkine, modeste proprietaire de province recemment decede.
  2. Belkine aurait lui-meme recueilli ses nouvelles auprès de differents informateurs : un lieutenant-colonel pour Le Coup de pistolet, un fonctionnaire pour Le Maitre des postes, une dame pour La Maitresse-paysanne, etc.
  3. Chaque narrateur intermediaire donne au recit son ton propre — militaire, administratif, romantique, populaire.

Cette distance multiple a plusieurs fonctions :

  • Politique : en 1830, Pouchkine est soumis a la censure personnelle du tsar. En se dissimulant derriere Belkine, il espere echapper a l’attention directe du censeur imperial.
  • Esthetique : la distance narrative permet une ironie constante, une legerete dans le ton.
  • Philologique : le procede est un hommage aux grands narrateurs fictifs de la litterature europeenne (Sterne, Scott).

Les cinq nouvelles

Le Coup de pistolet (Выстрел)

Un lieutenant-colonel raconte a un narrateur plus jeune l’histoire de Silvio, officier russe vivant dans une petite garnison. Silvio pratique le tir au pistolet avec une intensite obsessionnelle. Un jour il raconte au narrateur son passe : insulte par un jeune comte pendant un bal, il l’avait provoque en duel. Le comte avait tire en premier, manque sa balle. Silvio, qui devait tirer, a suspendu sa balle — il rentrait la voir plus tard, quand le comte aurait quelque chose a perdre. Six ans se sont ecoules.

Silvio finit par retrouver le comte, maintenant marie, heureux, pere de famille. Il vient reclamer son coup. Il tire une premiere fois, vise le tableau au-dessus de la tete de la comtesse — la balle se loge a trois centimetres du portrait. Puis il declare au comte : “Votre vie m’appartient. Mais je decide de ne pas la prendre.” Il part.

La nouvelle est un chef-d’oeuvre de tension narrative. Chaque phrase fait progresser l’action. Le personnage de Silvio — obsede, maitre de soi, capable de generosite apres la rage — est une des grandes figures psychologiques de Pouchkine.

La Tempete de neige (Метель)

Dans une petite ville provinciale, la jeune Maria aime un modeste officier, Vladimir. Refusee par ses parents, elle decide de s’enfuir avec lui la nuit pour se marier en secret dans une eglise de campagne.

Illustration 1 — recits belkine cinq nouvelles

Une tempete de neige surprend les deux jeunes gens. Maria arrive a l’eglise. Vladimir, egare dans la tempete, ne parvient pas. Un autre officier — un certain Bourmine — passe par hasard a l’eglise et, dans la confusion, accepte d’etre marie a sa place. Quand Maria realise la meprise, l’officier inconnu a deja signe.

Des annees plus tard, Maria (orpheline, riche heritiere) rencontre dans la societe un certain Bourmine. Ils tombent amoureux. Bourmine lui confesse un secret : il ne peut l’epouser car il a ete marie six ans plus tot dans une tempete de neige, a une femme qu’il ne reverra jamais. Maria lui revele que c’est elle.

La nouvelle joue sur le coup de theatre romanesque mais le traite avec une economie et une ironie qui la rendent memorable.

Le Maitre des postes (Станционный смотритель)

Le narrateur raconte ses rencontres avec un vieux maitre de poste (stantsionnyi smotritel’) d’une relais provincial. L’homme vit seul avec sa belle fille Duniacha. Un soir, un jeune hussard — le capitaine Minski — passe au relais. Il feint d’etre malade, reste plusieurs jours, gagne la confiance du vieil homme. Au petit matin, il enleve Duniacha et part pour Saint-Petersbourg.

Le pere part a Saint-Petersbourg a sa recherche. Il retrouve Minski et sa fille dans un luxueux appartement. Il essaie de ramener Duniacha. Elle s’evanouit. Minski le met a la porte. Le pere rentre dans son relais, brise. Il meurt deux ans plus tard, alcoolique.

Quand Duniacha revient enfin, avec trois enfants et un equipage elegant, elle pleure sur la tombe de son pere. La nouvelle se termine sur cette scene muette.

Le Maitre des postes est la plus emouvante des cinq. Elle a inspire des dizaines d’adaptations — opera de Dargomyjski, ballet, films. Dostoievski l’a reprise dans Les Pauvres Gens (1846).

La Maitresse-paysanne (Барышня-крестьянка)

Dans une region ou vivent deux familles nobles rivales (les Berestov et les Mourom), la jeune Liza Mouromskaia veut rencontrer son voisin Alexis Berestov mais sans qu’il sache qui elle est. Elle se deguise en paysanne, se fait passer pour une certaine Akoulina, rencontre Alexis dans les bois.

Il tombe amoureux de la “paysanne”. Elle accepte de le revoir. Pendant plusieurs semaines, ils se voient en secret. Alexis declare a son pere qu’il veut epouser Akoulina. Son pere lui ordonne d’epouser plutot la fille de Mouromski — Liza — qu’il n’a jamais vue.

Alexis va chez les Mouromski pour rencontrer sa promise. Liza paraît dans sa vraie toilette de noble. Alexis la reconnait comme Akoulina. La nouvelle se termine sur le mariage.

Illustration 2 — recits belkine cinq nouvelles

Comedie pastorale a la Marivaux, la nouvelle est la plus legere du recueil. C’est aussi celle qui a le plus inspire les adaptations cinematographiques et theatrales.

Le Faiseur de cercueils (Гробовщик)

Un entrepreneur de pompes funebres moscovite, Adrian Prokhorov, est invite a une fete chez un voisin allemand. Il boit trop. Il rentre chez lui la nuit, colerique. Il souhaite voir une fois ses morts — ceux qu’il a enterres au cours de sa carriere.

La nuit, ses morts lui rendent visite. Ils viennent en cortege, le remercient des cercueils qu’il a vendus, se plaignent de la qualite. Un ancien client, squelette, essaye de l’embrasser. Adrian s’effraie, tombe, perd connaissance.

Au matin, il se reveille dans son lit. Tout etait-il un reve provoque par l’alcool ? La nouvelle laisse le lecteur dans l’ambigu caracteristique du fantastique pouchkinien.

La prose

La prose des Recits de Belkine est d’une economie absolue. Les phrases sont courtes, paratactiques, sans ornements. Les descriptions tiennent en trois mots. Les dialogues sont vifs, realistes. Les personnages sont dessines par leurs actes, jamais par des introspections psychologiques.

C’est cette prose qui inaugure la nouvelle russe moderne. Tchekhov, soixante ans plus tard, dira qu’il a appris a ecrire “en recopiant les pages de Pouchkine”. Tolstoi relit La Fille du capitaine avant chaque session de Guerre et Paix.

La reception et l’heritage

A la parution en 1831, le livre est peu remarque. Les critiques attendaient un roman, pas un ensemble de nouvelles. Belinski, dans une recension ulterieure, reconnaitra l’importance du livre.

Au XXe siecle, les Recits de Belkine sont re-evalues comme un sommet de la prose pouchkinienne. Les adaptations sont nombreuses :

  • Operas : Dargomyjski reprend Le Maitre des postes ; Rachmaninov ebauche Le Faiseur de cercueils (inacheve).
  • Films : Povesti Belkina de Pavel Lioubimov (1979), qui adapte les cinq recits en un seul film.
  • Theatre : multiples adaptations scolaires et professionnelles en Russie et en Europe.

Pour continuer

Pour la prose pouchkinienne dans son ensemble, voir L’oeuvre en prose de Pouchkine. Pour d’autres oeuvres de prose, voir La Dame de pique, La Fille du capitaine, Doubrovski.