L’enfance alsacienne (1812-1830)
Georges-Charles de Heeckeren d’Anthes naît le 5 fevrier 1812 a Colmar, en Alsace. Sa famille, d’ancienne noblesse alsacienne, est legitimiste : elle a servi les Bourbons. Son pere, Joseph-Conrad d’Anthes, est baron d’Empire — titre accorde par Napoleon apres la campagne de 1809 — mais reste politiquement attache a la monarchie legitime.
Georges est le cinquieme enfant d’une famille de huit. Il fait ses etudes au college royal de Soreze dans le Tarn, puis entre en 1827 a l’Ecole militaire de Saint-Cyr. Il en sort en 1830 au moment meme ou la Revolution de juillet porte au pouvoir Louis-Philippe. Comme la majorite des jeunes officiers alsaciens legitimistes, il refuse de servir le nouveau regime et quitte l’armee francaise.
Pendant trois ans (1830-1833), il vit a Colmar sans emploi, voyage, cherche une position. Il est decrit par ses contemporains comme beau, frivole, sans conviction profonde — un jeune homme de son temps, forme a la vie militaire mais sans vocation serieuse.
L’arrivee en Russie (1833-1834)
En octobre 1833, d’Anthes part pour la Prusse avec l’intention de s’engager dans l’armee prussienne. En route, a Lubeck, il rencontre le baron Louis Heeckeren (1792-1884), ambassadeur du royaume des Pays-Bas aupres de la cour de Russie. Heeckeren a quarante et un ans, est celibataire, diplomate chevronne, lettre, cultive.
Les deux hommes voyagent ensemble vers Saint-Petersbourg. A l’arrivee, Heeckeren prend d’Anthes sous sa protection. Il l’introduit aupres du tsar Nicolas Ier, qui l’agree et l’affecte au regiment prestigieux des Chevaliers-Gardes de l’Imperatrice. L’Alsacien devient officier dans la Garde imperiale russe en janvier 1834 — promotion rapide et exceptionnelle.
La relation entre d’Anthes et Heeckeren a nourri les speculations des contemporains puis des biographes. Heeckeren n’est pas marie, d’Anthes vit chez lui. Les lettres echangees (certaines retrouvees tardivement) suggerent une intimite qui depasse le rapport pere-fils. La majorite des biographes modernes (Serena Vitale, Henri Troyat) acceptent que la relation etait probablement homosexuelle, meme si aucune preuve directe n’est irrefutable. L’adoption officielle de d’Anthes par Heeckeren en mai 1836 scelle cette proximite sur un plan juridique.
A la cour de Saint-Petersbourg
D’Anthes devient rapidement l’un des officiers les plus remarques de la Garde. Beau garcon, grand, blond, il danse bien, plaisante bien, seduit sans relache. L’imperatrice Alexandra Fedorovna l’apprecie. Il est invite partout.
En 1834-1835, il rencontre dans les bals petersbourgeois Natalia Pouchkina, epouse d’Alexandre Pouchkine, de deux ans son aine (il a 22 ans, elle 24, Pouchkine 35). Natalia est une des grandes beautes de la saison. D’Anthes commence a lui faire la cour — avec insistance, publiquement.
Voir notre portrait de Natalia Gontcharova pour l’analyse de cette cour et de sa possible reciprocite.

La lettre anonyme et la premiere provocation (novembre 1836)
Le 4 novembre 1836, sept ou huit amis de Pouchkine recoivent la celebre lettre anonyme qui “elit Pouchkine coadjuteur du Grand Maitre de l’Ordre des Cocus”. L’allusion est claire : elle designe Natalia comme infidele avec d’Anthes.
Pouchkine envoie un cartel (provocation en duel) a d’Anthes le 5 novembre. Heeckeren intervient immediatement et demande un report — pretextant qu’il a besoin de temps pour “mettre les affaires en ordre”. Pendant ces quinze jours, une solution est trouvee : d’Anthes annonce qu’il epouse Ekaterina Gontcharova, soeur ainée de Natalia.
Le mariage d’Anthes-Ekaterina a lieu le 10 janvier 1837. Il passe pour une ruse : devenu beau-frere de Pouchkine, d’Anthes pourrait continuer a voir Natalia comme membre de la famille, tout en evitant le duel. L’aristocratie petersbourgeoise n’est pas dupe.
La deuxieme provocation et le duel (janvier 1837)
Apres son mariage, d’Anthes ne change pas de conduite. Il continue a faire la cour a Natalia, de maniere plus hardie encore puisqu’il a desormais un pretexte familial pour la frequenter. Pouchkine, furieux, envoie le 25 janvier 1837 au baron Heeckeren une lettre d’une violence extraordinaire, accusant le pere adoptif d’avoir orchestre la cour de son fils et de se comporter comme “un vieux maquereau”.
Heeckeren ne pouvant se battre (ambassadeur, immunite diplomatique), c’est d’Anthes qui prend l’affront. Il ecrit a Pouchkine le 26 janvier et accepte le duel.
Le 27 janvier 1837 (8 fevrier gregorien), a 17h, les deux hommes se rencontrent sur la Riviere Noire. Conditions : vingt pas initiaux, dix pas de barriere, chacun tire a volonte.
D’Anthes tire le premier, a environ quinze pas. Sa balle atteint Pouchkine au ventre. Pouchkine tombe. Il demande a tirer. Il se redresse sur son coude gauche, vise, tire. La balle traverse le bras droit de d’Anthes et heurte un bouton metallique (le fameux « bouton de Pouchkine » qui donne son titre a la celebre etude de Serena Vitale, 1995) qui devie le projectile. D’Anthes est blesse au bras, non mortellement.
Apres le duel : expulsion et retour en France
Pouchkine meurt le 29 janvier 1837. L’affaire provoque un scandale national. Nicolas Ier decide de radier d’Anthes du service. Deux jours apres la mort de Pouchkine, d’Anthes est arrete, juge en cour martiale, condamne a la degradation et au retour en France sous escorte militaire. Le baron Heeckeren, rappele par La Haye, perd aussi son poste.

D’Anthes part en mars 1837 avec sa femme Ekaterina Gontcharova (enceinte) vers la France. Ils s’installent dans la propriete familiale de Sulz (aujourd’hui Soultz-Haut-Rhin) en Alsace. D’Anthes ne reviendra jamais en Russie.
La carriere politique (1840-1870)
Apres quelques annees de vie tranquille en Alsace, d’Anthes se lance en politique au moment du Second Empire. Il soutient Louis-Napoleon Bonaparte des 1848. En 1852, il est nomme senateur de l’Empire et maire de Soultz, fonctions qu’il conservera jusqu’a la chute du regime en 1870.
Son activite senatoriale est discrete. Il vote docilement avec la majorite bonapartiste. Il participe a diverses missions diplomatiques secondaires. L’Alsace, a cette epoque, est un fief imperial ; d’Anthes y est un notable respectable.
En 1863, Ekaterina meurt apres avoir mis au monde quatre enfants. D’Anthes ne se remarie pas. Il eleve seul sa progeniture.
La fin de vie (1870-1895)
Apres la guerre de 1870 et l’annexion de l’Alsace par l’Empire allemand, d’Anthes — qui a 58 ans — reste a Soultz, desormais en territoire allemand. Il refuse d’opter pour la France : il restera citoyen allemand jusqu’a sa mort.
Il vit ses dernieres annees tranquillement dans sa propriete familiale. Il refuse systematiquement de parler du duel. Quand des journalistes russes viennent le rencontrer a la fin du XIXe siecle — il est alors le dernier temoin direct de l’affaire — il les ecarte avec politesse. Son fils aîne, Louis d’Anthes (1843-1898), futur diplomate francais, rapportera brievement dans ses memoires privees que son pere considerait Pouchkine comme “un oriental jaloux” et ne voyait pas de raison de regretter le duel.
D’Anthes meurt le 2 novembre 1895 a Soultz, a 83 ans. Il est enterre au cimetiere familial de Soultz. Il a survecu 58 ans a Pouchkine.
La posterite : l’homme qui a tue le poete
La memoire russe de d’Anthes est terrible. Tous les russophones le connaissent comme “Dantes”, l’Alsacien qui a tue Pouchkine. Les biographies russes du XIXe siecle le chargent au maximum : complot, machiavelisme, preoccupation carrieriste, absence de remords. Il est le meurtrier du poete national.
Les etudes historiques du XXe siecle — notamment celle de Serena Vitale (Il bottone di Puskin, 1995) — ont un peu nuance le portrait. D’Anthes n’etait probablement pas un comploteur calcule. Il etait surtout frivole, vaniteux, indifferent aux consequences de ses actes. L’affaire d’Anthes serait, selon cette lecture, moins un complot qu’une tragedie produite par la mediocrite d’un homme place dans un moment decisif.
Pour continuer
Sur le duel lui-meme, voir Le duel et la mort de Pouchkine. Sur Natalia, Natalia Gontcharova : la muse fatale. Sur le contexte politique de la mort de Pouchkine, Tsar Nicolas Ier : censure et protection ambigues. Sur le poeme qui denoncera d’Anthes, Lermontov : l’heritier spirituel.