Deux origines, deux itineraires
Nikolai Gogol (1809-1852) et Alexandre Pouchkine (1799-1837) partagent dix ans d’ecart d’age et un meme destin litteraire : ils sont, avec Lermontov, les trois ecrivains fondateurs de la litterature russe du XIXe siecle. Mais leurs origines les separent.
Pouchkine est noble moscovite, descendant des Hannibal, eleve au francais, lecteur de Voltaire. Gogol est un petit noble ukrainien ne a Velykie Sorotchintsy (pres de Poltava), fils d’un propriétaire d’une centaine de serfs, eleve en ukrainien autant qu’en russe, nourri des legendes cosaques, des contes populaires, du folklore orthodoxe ukrainien. Les Soirees du hameau pres de Dikanka (1831-1832) puisent directement dans ce fonds.
Pouchkine est ecrivain par vocation precoce — premier vers a quinze ans. Gogol arrive a la litterature par detour : apres des etudes a Nejin, il rejoint Saint-Petersbourg en 1828 en esperant une carriere administrative, echoue, publie anonymement un poeme de jeunesse (Hanz Kuchelgarten, 1829) qui est ridiculise et dont il rachete et brule les exemplaires. Il se tourne alors vers la prose.
La premiere rencontre (ete 1831)
C’est Piotr Pletnev, critique et professeur de litterature russe a l’Universite imperiale de Saint-Petersbourg, ami commun, qui presente les deux ecrivains. La rencontre a lieu en juillet 1831 a Tsarskoie Selo, banlieue sud de la capitale, ou Pouchkine passe l’ete avec sa jeune femme Natalia.
Gogol a vingt-deux ans. Il vient de publier la premiere partie des Soirees du hameau pres de Dikanka (septembre 1831), recueil de contes ukrainiens qui a suscite l’interet de Pouchkine. Le poete y a reconnu un talent authentique, une voix nouvelle, differente de toute la prose russe contemporaine.
Pouchkine accueille Gogol avec chaleur. Il lui presente sa femme, lui fait lire des fragments de ses propres travaux en cours (Les Recits de Belkine sont a l’impression). Il lui ouvre le cercle de ses amis : Joukovski, Pletnev, Viazemski. Gogol est instantanement adopte.
L’influence reciproque (1831-1836)
Pendant cinq ans, les deux ecrivains se voient regulierement. Ils echangent des manuscrits, discutent projets, se soutiennent dans la bataille contre la critique reactionnaire (Boulgarin, Gretch).

Gogol dedicace a Pouchkine le deuxieme volume des Soirees du hameau (1832) et les nouvelles de Mirgorod (1835). Il lit a Pouchkine des fragments de ses oeuvres en cours — notamment Le Nez (1836), que Pouchkine publiera dans sa revue Le Contemporain apres avoir surmonte les objections de la censure.
Reciproquement, Pouchkine aurait suggere a Gogol deux sujets majeurs :
1. Le Revizor (1835-1836). Dans une lettre posterieure, Gogol ecrit : “Pouchkine m’a suggere l’idee d’ecrire une comedie sur un imposteur pris pour un inspecteur general.” Le sujet vient d’une anecdote reelle — un voyageur nomme Pavel Svinyine aurait ete pris en 1820 a Oust-Medvedistki pour un fonctionnaire envoye incognito par le gouvernement. Gogol transforme l’anecdote en comedie satirique de la bureaucratie provinciale. La piece est representee au Theatre Alexandrinski en avril 1836 en presence de Nicolas Ier qui aurait dit : “Tout le monde en prend pour son grade. Moi plus que les autres.” Le Revizor est le plus grand succes comique russe.
2. Les Ames mortes (1835-1842). Meme origine : une anecdote racontee par Pouchkine a Gogol. Un escroc parcourait la Russie en achetant les “ames mortes” — c’est-a-dire les serfs morts entre deux recensements, toujours inscrits comme vivants dans les registres d’impot — pour obtenir pret gage les listes qui supposaient ces centaines de proprietes. Gogol commence la redaction en 1835, publie la premiere partie en 1842. Le roman est la premiere grande fresque satirique de la Russie feodale.
La mort de Pouchkine (janvier 1837)
En janvier 1837, Gogol est a Rome. Il y vit depuis l’automne 1836, fuyant le bruit de Saint-Petersbourg et la campagne de presse declenchee par Le Revizor. Il travaille a la deuxieme partie des Ames mortes.
Il apprend la mort de Pouchkine par une lettre de son ami Chevyrev a la fin de fevrier. Le choc est profond. Gogol ecrit en reponse :
“Ma vie, mon supreme bonheur, est mort avec lui. Les moments les plus lumineux de ma vie etaient ceux que je passais avec lui. Je n’entreprenais rien sans son conseil. Aucune ligne ne se decidait sans qu’il y soit presente. Il emporte avec lui un grand secret. Nous devons le chercher sans lui.”
Cette phrase — “Il emporte avec lui un grand secret” — est devenue une des plus citees de l’histoire litteraire russe. Elle suggere que Gogol voyait en Pouchkine non seulement un ami et un maitre, mais un mystère dont le depart laissait la litterature russe sans pilote.
Le dernier Gogol (1837-1852)
Apres la mort de Pouchkine, Gogol traverse une crise prolongee. Il reste en Italie pres de dix ans (1836-1848), avec des retours brefs en Russie. Il travaille sur la deuxieme partie des Ames mortes, qu’il brule une premiere fois en 1845, recommence, brule a nouveau en fevrier 1852, neuf jours avant sa propre mort.

Il publie en 1842 :
- La version revue des Ames mortes I.
- Le Manteau (Shinel’), nouvelle courte qui sera designee au XIXe siecle comme point de depart de tout le roman russe : “Nous sommes tous sortis du Manteau de Gogol” (attribue a Dostoievski).
- La compilation Oeuvres completes.
Au fil des annees, Gogol est progressivement pris par une crise mystique. Sous l’influence de son confesseur le pere Matvei Konstantinovski, il juge ses oeuvres coupables de vanite, songe a prendre l’habit, puis a ecrire une oeuvre morale absolue qui remplacerait tous ses livres precedents.
En 1847, il publie les Passages choisis de ma correspondance avec mes amis, reflexion religieuse et politique qui provoque la consternation des occidentalistes (la celebre lettre ouverte de Belinski reproche a Gogol d’avoir trahi son propre genie). Gogol entre en depression profonde.
Il meurt a Moscou le 4 mars 1852, a quarante-trois ans, dans des circonstances obscures, probablement apres un jeune volontaire qu’il a pratique en fin de Careme.
L’heritage commun
Ensemble, Pouchkine et Gogol representent les deux premiers grands noms de la litterature russe moderne. Leur amitie — courte (cinq ans de frequentation active), asymetrique (le maitre et le disciple), vite interrompue par la mort du premier — a laisse une empreinte decisive.
- Pouchkine fonde la langue et les formes : prose concise, dialogue realiste, roman en vers, drame shakespearien russe.
- Gogol radicalise la prose : grotesque, fantastique, satire sociale, nouvelle psychologique.
Sans Pouchkine, Gogol n’aurait probablement pas ecrit Les Ames mortes ni Le Revizor (sujets souffles par le poete). Sans Gogol, la prose russe n’aurait pas trouve si tot son propre lieu — car Pouchkine restait aristocratique, raffine, limite dans ses sujets. Gogol apporte le petit fonctionnaire, la ville grotesque, le paysan deride : toute la matiere que Tourgueniev, Dostoievski, Tchekhov travailleront.
Au XIXe siecle, dans toutes les histoires de la litterature russe, les deux noms sont cites ensemble comme pere et fils de la modernite litteraire russe.
Pour continuer
Sur le troisieme grand ecrivain de cette generation, voir Lermontov : l’heritier spirituel. Sur la revue de Pouchkine ou Gogol publie, voir Biographie de Pouchkine, section “Les dernieres annees”. Pour situer Gogol et Pouchkine dans leur siecle, voir Le siecle d’or de la litterature russe.