Le contexte de l’exil sud

Le Prisonnier du Caucase (Кавказский пленник) est le premier grand poeme narratif que Pouchkine ecrit pendant l’exil sud (1820-1824). Il le commence en aout 1820 a Ekaterinoslav (aujourd’hui Dnipro, Ukraine) et le termine en mai 1821 a Kichinev (Bessarabie, aujourd’hui Moldavie). Pouchkine a 21-22 ans.

Il est en exil depuis mai 1820, apres que ses vers libertaires (Ode a la liberte, A Tchaadaiev, Le Village) avaient decidé le tsar Alexandre Ier a l’eloigner de Saint-Petersbourg. Le voyage d’exil, a travers le sud de la Russie, lui fait decouvrir pour la premiere fois le Caucase — chaine de montagnes, conflits entre l’armee russe et les tribus musulmanes (Tcherkesses, Tchetchenes), mosaique ethnique et religieuse fascinante.

En juin-aout 1820, il accompagne la famille Raievski en cure dans le Caucase du nord (Piatigorsk, Kislovodsk, Georgievsk). Il observe les paysages, les soldats, les habitants. A son retour a Kichinev, il commence a ecrire Le Prisonnier.

L’influence byronienne

Pouchkine lit Byron en 1820-1821, en traductions francaises (Pichot). Il decouvre Childe Harold, Le Corsaire, La Fiancee d’Abydos, Don Juan. L’influence est immediate et profonde. Le Prisonnier du Caucase est le premier poeme ou cette influence est explicitement revendiquee.

Les elements byroniens :

  • Le heros “superflu” — jeune homme blase de la civilisation, detache, incapable d’aimer. Il anticipe Oneguine, Petchorine, tout le “superflu” russe du XIXe siecle.
  • L’exotisme du Sud — paysage spectaculaire, populations “sauvages”, moeurs etranges. Le Caucase de Pouchkine est l’equivalent russe de la Grece ou de la Turquie byroniens.
  • La femme indigene — la jeune Tcherkesse qui aime le prisonnier russe est cousine des heroines byroniennes (Haïde de Don Juan, Zuleika de La Fiancee d’Abydos).
  • La structure narrative fragmentee — le poeme commence in medias res, avance par tableaux, laisse des ellipses, comme chez Byron.

Pouchkine s’en distingue rapidement. Des 1824 (Les Tziganes), il renonce a une partie du byronisme pour chercher sa propre voie. Mais Le Prisonnier reste marque par cette source.

L’intrigue

Le poeme est structure en deux chants plus une courte epilogue.

Illustration 1 — prisonnier caucase sud exotique

Chant I

Un jeune Russe — sans nom, sans passe detaille — voyage dans le Caucase. Il est blase, desabuse, cherche quelque chose sans savoir quoi. Pouchkine le presente en quelques vers :

“Lasse de la dissipation des annees, Des trahisons des amis, des prejuges fallacieux… Ayant perdu la foi et l’esperance…”

Il est capture par des guerriers tcherkesses, battu, enchaine, emmene dans un aoul (village fortifie) de montagne. Il y est garde pour la rancon. Il passe des mois dans la servitude, travaillant aux champs, contemple par les montagnards.

Chant II

Dans le village, une jeune Tcherkesse le voit. Elle vient en secret lui apporter de l’eau et du kumys (lait ferment). Elle tombe amoureuse. Peu a peu, ils communiquent par gestes, quelques mots. Elle lui demande s’il est marie. Il dit non. Elle lui demande s’il aurait pu l’aimer, elle. Il dit qu’il est incapable d’aimer — son coeur est eteint.

Pendant qu’elle reve a un impossible avenir, les hommes tcherkesses partent en expedition de pillage. Le aoul est presque vide. Pendant la nuit, la jeune fille coupe les chaines du prisonnier avec un poignard. Elle l’aide a atteindre la riviere qui separe les montagnes de la Russie.

Il traverse. En se retournant sur l’autre rive, il l’appelle pour qu’elle le suive. Elle refuse. Au moment ou il commence a s’eloigner, il voit son corps s’enfoncer dans les eaux — elle s’est noyee pour ne pas lui survivre.

Illustration 2 — prisonnier caucase sud exotique

Epilogue

L’epilogue, ajoute en 1821, est une ode aux soldats russes qui conquierent le Caucase. Pouchkine y salue la valeur militaire, les futurs succes de l’armee, et les nouveaux territoires conquis. Ce ton patriotique contraste fortement avec le reste du poeme.

L’ambivalence du poeme

Le poeme porte deux messages contradictoires :

  • Le corps principal est une meditation melancolique sur la solitude, l’exotique, l’impossible amour — un poeme romantique personnel.
  • L’epilogue est une celebration colonialisante de la conquete russe — un poeme imperial patriotique.

Cette ambivalence etait caracteristique de la generation russe de 1820. Les jeunes liberaux soutenaient la conquete imperiale meme quand ils critiquaient l’autocratie. Pouchkine l’ecrira plus tard sans ambiguite — mais dans ce poeme, le mariage des deux tons pose probleme. Plusieurs lecteurs (notamment Viazemski) reprochent a Pouchkine l’epilogue jugé maladroit. Pouchkine le supprime dans les reeditions posterieures.

La reception

Le poeme parait en volume en aout 1822 a Saint-Petersbourg (Pouchkine est toujours en exil sud). Le succes est considerable. Trois editions successives en deux ans. Pouchkine est officiellement consacre comme le premier poete russe vivant.

Les critiques favorables louent la musicalite des vers, le paysage caucasien, l’atmosphere. Les plus reservees (Vigel, plus tard Belinski) soulignent le personnage principal mince — “le prisonnier n’a pas de caractere propre, c’est une ombre byronienne”. Pouchkine accepte la critique et cherchera avec Les Tziganes (1824) et Oneguine a donner aux personnages une epaisseur psychologique inexistante dans Le Prisonnier.

Adaptations

Le Prisonnier du Caucase est l’un des poemes les plus adaptes de Pouchkine :

  • Opera de Cesar Cui (1882) — peu joue aujourd’hui.
  • Ballet de Boris Asafiev (1938), chore­graphie par Rostislav Zakharov. Il reste dans le repertoire des grandes troupes russes (Bolchoi, Mariinski).
  • Film sovietique de Vladimir Gardine (1930), muet.
  • Film ukrainien de Boris Rytsarev (1975), adaptation fidele.
  • Film de Sergei Bodrov (1996) — titre identique mais intrigue librement inspiree (un contexte actualisé a la guerre de Tchetchenie). Oscar du meilleur film etranger en 1997.

Le titre Le Prisonnier du Caucase est ainsi devenu une matrice culturelle russe, reprise pour parler du rapport Russie/Caucase a toutes les epoques.

Pour continuer

Pour les autres poemes narratifs de Pouchkine, voir Les Tziganes, Rouslan et Lioudmila, Le Cavalier de bronze. Pour le contexte de l’exil sud et le byronisme, voir Le romantisme russe et L’oeuvre poetique de Pouchkine.