La dernière œuvre de l’exil sud
Les Tziganes (Цыганы) est le dernier grand poème que Pouchkine écrit pendant l’exil sud. Il est commencé en janvier 1824 à Odessa et terminé en novembre 1824 à Mikhailovskoie, quelques semaines après le début du second exil. Le poème fait environ 550 vers.
Il est publié en mai 1827 à Moscou, trois ans après sa rédaction, quand Pouchkine est déjà retourné de Mikhailovskoie et peut à nouveau publier. Le succès est immédiat. Les critiques le désignent comme “le plus profond” des poèmes du Sud — reconnaissance de la rupture avec le byronisme.
L’expérience des tziganes bessarabiens
Pendant son exil à Kichinev (1820-1823), Pouchkine avait vécu plusieurs semaines avec un campement de tziganes bessarabiens — populations nomades d’origine romani installées de longue date en Moldavie. Il avait partagé leur vie : tentes, chevaux, danse, chanson, mode de vie errant.
Cette expérience lui avait donné un matériau direct qu’il a exploité dans le poème. Les descriptions du campement — tentes, feu du soir, enfants, vieux chef, chevaux — sont tirées de son observation directe. La chanson que Zemfira chante à Aleko (“Vieil homme fâché, jaloux…”) est présentée par Pouchkine comme authentique — tirée d’un chant roumain qu’il avait entendu.
L’intrigue
Le poème s’ouvre au matin, dans un campement de tziganes en Bessarabie. Le vieux chef vient de finir de manger. Il parle avec sa fille Zemfira. Elle lui annonce qu’elle ramène un étranger — un Russe nommé Aleko — qui veut vivre avec eux.
Aleko vient de quitter la civilisation. Quel crime a-t-il commis à Saint-Pétersbourg ? Il refuse de le dire. Il veut la liberté, la vie sauvage, l’absence de loi. Le vieux tzigane le met en garde : “Notre liberté n’est pas de vivre sans loi, mais de vivre avec nos propres lois.”
Aleko accepte. Il reste. Il épouse Zemfira. Ils ont un enfant. Deux ans passent.
Au bout de deux ans, Zemfira se lasse d’Aleko. Elle rencontre un jeune tzigane de son propre sang. Ils deviennent amants. Aleko, jaloux, les surprend une nuit au bord de la rivière. Il tue d’abord le jeune amant, puis Zemfira.

Le matin, les tziganes découvrent les deux corps. Le vieux chef, qui a perdu sa fille, ne réclame pas vengeance. Il se contente de dire à Aleko :
“Nous sommes timides et bons par nature ; Toi, tu es méchant et audacieux : laisse-nous, Pardonne-nous ; que la paix soit avec toi.”
Aleko reste seul au milieu des tentes. Le campement lève l’ancre. Aleko, “avec sa morne charrette”, reste dans la steppe déserte. Épilogue : “Dans vos tentes désertes de paix ; Et partout les passions désastreuses, Et contre le destin nulle défense.”
La critique du byronisme
Les Tziganes marque la rupture de Pouchkine avec le byronisme. Dans Le Prisonnier du Caucase (1821) et La Fontaine de Bakhtchissarai (1823), les héros étaient des figures byroniennes classiques — mélancoliques, détachés, supérieurs à leur entourage. Le jeune prisonnier russe était à plaindre ; sa souffrance était noble.
Avec Aleko, Pouchkine renverse cette perspective. Aleko n’est pas un héros mélancolique supérieur. C’est un égoïste, un jaloux, un meurtrier. Sa “liberté” revendiquée est un droit au caprice. Il croit s’être libéré de la civilisation mais il porte avec lui toutes les passions de la société qu’il fuyait : la jalousie, la possession, la violence.
Le vieux tzigane est la figure morale du poème — plus sage qu’Aleko. Il reconnaît en Aleko la civilisation même — non pas son contraire. “Nous sommes bons ; toi, tu es méchant.” C’est la société “primitive” qui juge la société “civilisée” — renversement radical du topique byronien.
Pouchkine écrit à son ami Viazemski en 1824 : “J’avais d’abord admiré Byron au Sud. Mais avec le temps, j’ai vu ses faiblesses.” Les Tziganes est le document de ce dépassement.
Les personnages
Aleko
Aleko est le héros défectueux. Ses premiers mots — “Je hais la vraie liberté” — sont révélateurs : il fuit moins pour trouver la liberté que pour échapper à une contrainte spécifique (crime ? poursuite ? ennui ?). Son rejet de la civilisation est une posture, non une conviction profonde.
Sa relation à Zemfira est également ambivalente. Il l’aime mais ne peut pas supporter sa liberté propre. Quand elle lui préfère un autre, il la tue — non par passion mais par refus du droit de Zemfira à disposer d’elle-même.

Aleko est le prototype du “faux libéré” — celui qui croit avoir fui la civilisation mais porte en lui tous les dispositifs de domination.
Zemfira
Zemfira est libre. Elle chante, elle danse, elle choisit. Elle a aimé Aleko — sincèrement. Elle s’en lasse — sincèrement. Elle en aime un autre — sincèrement. Elle ne comprend pas ce qu’Aleko veut quand il exige qu’elle soit fidèle : la fidélité n’est pas un idéal dans sa culture.
Quand Aleko la poursuit avec un couteau, elle ne supplie pas. Elle l’insulte et se laisse tuer en lui criant son mépris. Elle est la figure de la liberté que le monde civilisé (Aleko) ne peut pas tolérer.
Le vieux chef
Le vieux chef, dont la femme l’a jadis abandonné aussi pour un autre homme, a vécu la même expérience qu’Aleko. Mais contrairement à Aleko, il ne s’est pas vengé. Il a accepté la perte. Il a élevé Zemfira seul.
Il est le sage du poème. Sa philosophie : chacun est libre, même l’amoureuse qui s’en va. La jalousie est une maladie qu’il faut apprendre à soigner, non assouvir.
Le contexte politique
Les Tziganes est écrit pendant l’exil de Mikhailovskoie — quand Pouchkine a été assigné à résidence pour ses écrits privés (une lettre où il se déclarait athée). C’est une période d’isolement et de réflexion profonde.
Le thème du poème — la recherche de la liberté, son impossibilité, les limites du refus de la civilisation — peut aussi être lu comme une méditation personnelle de Pouchkine sur sa propre situation. Il est lui-même exilé, isolé, en conflit avec la civilisation de cour. Mais il ne peut pas, comme Aleko, se réfugier dans la “liberté” des tziganes — parce que cette liberté est elle-même une illusion.
Adaptation : Aleko de Rachmaninov
Aleko de Sergei Rachmaninov est son œuvre de diplôme du Conservatoire de Moscou (1893). Il a vingt ans. Le livret (par Nemirovitch-Dantchenko) reprend l’intrigue en concentrant l’action en un acte unique. Les grandes arias — les cavatines d’Aleko, la danse tzigane, le meurtre de Zemfira — sont devenues des morceaux de concert.
L’opéra est créé à Moscou le 27 avril 1893, en présence de Pouchkine (fictivement) — c’est-à-dire en 1893, le soir même de la création, dans un climat d’exaltation romantique. Il reste régulièrement joué en Russie, plus rarement en Occident.
Pour continuer
Pour les autres poèmes narratifs de l’exil sud, voir Le Prisonnier du Caucase et Rouslan et Lioudmila. Pour la place des Tziganes dans la trajectoire pouchkinienne, voir L’œuvre poétique de Pouchkine. Pour le romantisme russe et la critique byronienne, voir Le romantisme russe.