Lire Pouchkine en français, c’est entrer dans une histoire éditoriale longue de près de deux siècles : des premières tentatives du XIXe siècle aux traductions contemporaines, le texte n’a cessé de changer de forme, de public et de support. Pour choisir aujourd’hui, le lecteur peut s’orienter vers la Pléiade s’il cherche un volume patrimonial et annoté, ou vers l’Eugène Onéguine d’André Markowicz chez Actes Sud s’il veut éprouver une lecture française rythmée et pleinement poétique. Prosper Mérimée, dès 1849, a joué un rôle décisif dans cette circulation.
Camille Vasseur est traductrice littéraire et éditrice, spécialiste de l’histoire de l’édition et de la traduction du russe vers le français. Elle travaille sur les trajectoires françaises des classiques russes, de leur première réception dans les revues du XIXe siècle à leurs rééditions contemporaines, et collabore avec des maisons d’édition françaises attentives aux littératures russes.
Prosper Mérimée a-t-il vraiment ouvert la voie de Pouchkine en français ?
Q : Quand commence, au juste, l’histoire de Pouchkine traduit en français ?
Camille Vasseur : Il faut éviter de faire commencer cette histoire avec une certitude trop simple. Une traduction de La Dame de pique par Julvécourt existe en 1843 ; la critique de l’époque l’a toutefois jugée médiocre, ce qui explique qu’elle n’ait pas acquis la même postérité. Le véritable jalon éditorial est donc la traduction que Prosper Mérimée donne en 1849 dans la Revue des Deux Mondes. Elle a bénéficié à la fois du prestige de son traducteur, de la place de la revue dans le paysage intellectuel français et de la qualité littéraire attribuée à son travail.
Mérimée était un écrivain français profondément attentif à la littérature russe. Sa version de La Dame de pique est devenue, pour son temps, une traduction de référence, non parce qu’elle aurait clos l’histoire des retraductions, mais parce qu’elle a rendu Pouchkine lisible dans un cadre français reconnu. Le fait est d’autant plus frappant que Pouchkine était mort en 1837 : les deux hommes ne se sont jamais rencontrés. Leur admiration mutuelle est néanmoins documentée dans l’histoire de cette réception littéraire, et elle donne à ce passage de relais une dimension singulière.
À retenir : la traduction de Mérimée ne doit pas être envisagée comme une simple curiosité ancienne. Elle constitue un moment de légitimation : Pouchkine entre plus visiblement dans l’espace littéraire français par la médiation d’un auteur déjà consacré.
Pourquoi la publication dans une revue comptait-elle autant au XIXe siècle ?
Q : Que change la publication de La Dame de pique dans la Revue des Deux Mondes ?
Camille Vasseur : Au XIXe siècle, publier dans une grande revue n’est pas un simple préalable à l’édition en volume : c’est une forme majeure de reconnaissance. La Revue des Deux Mondes s’adresse à un lectorat cultivé, habitué aux débats intellectuels et aux littératures étrangères. La présence de Pouchkine dans ses pages place donc l’écrivain russe devant un public français susceptible de le lire non comme une curiosité lointaine, mais comme un auteur digne de comparaison avec les grands noms européens.
Il faut également resituer Mérimée dans son rôle de médiateur. Il n’est pas seulement un passeur linguistique ; sa signature oriente la réception. Un lecteur français de 1849 approche La Dame de pique à travers une traduction qui porte la marque d’un écrivain français, avec les habitudes de lecture et les normes stylistiques de son époque. C’est pourquoi il serait anachronique de demander à cette version exactement ce que l’on attend d’une traduction contemporaine.
La chronologie suivante permet de visualiser quelques repères sans confondre l’histoire du texte et celle de ses éditions françaises.
Chronologie éditoriale
| Date | Repère éditorial | Ce qu’il faut en retenir |
|---|---|---|
| 1837 | Mort de Pouchkine | Mérimée et Pouchkine ne se sont jamais rencontrés. |
| 1843 | Traduction de La Dame de pique par Julvécourt | Une tentative antérieure à Mérimée, mal reçue par la critique de l’époque. |
| 1849 | Mérimée traduit La Dame de pique dans la Revue des Deux Mondes | Un jalon majeur de la réception française de Pouchkine. |
| 25 mai 1973 | Parution du volume Pléiade n° 245, Œuvres | Griboïedov, Pouchkine et Lermontov sont réunis sous la direction de Gustave Aucouturier. |
| Depuis 2008 | Édition de poche d’Eugène Onéguine d’André Markowicz chez Actes Sud | Une porte d’entrée contemporaine importante vers le roman en vers. |

Comment lire Mérimée sans le comparer injustement à une traduction actuelle ?
Q : Un lecteur d’aujourd’hui peut-il encore lire Mérimée, ou faut-il le réserver aux historiens ?
Camille Vasseur : Il peut tout à fait le lire, à condition de changer légèrement de question. On ne lit pas Mérimée seulement pour savoir « ce que dit Pouchkine » dans un français immédiatement contemporain ; on le lit aussi pour comprendre comment Pouchkine a été présenté à la France au milieu du XIXe siècle. La traduction est alors un document de réception, de goût et d’histoire littéraire.
Je conseillerais donc de ne pas opposer mécaniquement une version ancienne à une version récente. Une traduction de 1849 appartient à un horizon éditorial précis : celui des revues, des écrivains-traducteurs et d’une circulation encore sélective de la littérature russe. Une traduction contemporaine répond à d’autres attentes, à d’autres collections, à des lecteurs plus familiers des classiques russes.
Point de vigilance : une traduction ancienne n’est pas « dépassée » par nature ; elle devient insuffisante seulement si on lui demande de remplir seule des fonctions qu’elle n’avait pas vocation à assurer, notamment celles d’une édition critique moderne ou d’une restitution poétique contemporaine.
Q : Où situer alors les difficultés propres à la traduction de Pouchkine ?
Camille Vasseur : Elles existent, évidemment, mais cet entretien privilégie la trajectoire éditoriale des livres plutôt que l’atelier du traducteur. Pour comprendre en détail les questions de rythme, de registre, de concision et de fidélité littéraire, je renverrais volontiers au dossier sur le défi traductologique de rendre Pouchkine en français. Ce détour est utile parce que l’histoire éditoriale ne se sépare jamais complètement des choix de traduction : une version trouve son public aussi par sa forme française.
La Pléiade offre-t-elle une édition complète de Pouchkine ?
Q : Beaucoup de lecteurs cherchent « le Pouchkine de la Pléiade ». Que trouvent-ils réellement ?
Camille Vasseur : Ils rencontrent souvent une surprise bibliographique. Il n’existe pas, dans la collection de la Bibliothèque de la Pléiade, de volume consacré exclusivement à Pouchkine seul. Le volume n° 245, intitulé Œuvres, réunit Griboïedov, Pouchkine et Lermontov ; il a été publié le 25 mai 1973 sous la direction de Gustave Aucouturier. C’est un fait notable, car la réputation immense de Pouchkine en Russie conduit volontiers les lecteurs français à imaginer un « volume Pouchkine » autonome qu’ils pourraient chercher dans le catalogue.
Cette absence ne signifie pas que Pouchkine y soit traité comme un auteur secondaire. Elle dit plutôt quelque chose de l’histoire française de la canonisation des littératures russes. Pour le lecteur, c’est une édition patrimoniale : elle donne accès à des textes accompagnés d’un appareil de présentation et de notes.
Q : À qui conseilleriez-vous ce volume collectif ?
Camille Vasseur : Je le conseillerais à la personne qui veut construire des repères solides : situer Pouchkine parmi ses contemporains, comprendre les genres, consulter des notices, revenir à un passage grâce aux notes. On peut observer que ce type de volume répond à un désir de contexte. Pour explorer parallèlement les textes versifiés et leur place dans l’ensemble du corpus, la page consacrée à l’œuvre poétique complète de Pouchkine peut servir de complément utile.
Que représente André Markowicz dans l’édition française récente ?
Q : Pourquoi André Markowicz occupe-t-il une place si visible lorsqu’on parle de Pouchkine en français ?
Camille Vasseur : André Markowicz est d’abord très largement connu pour ses traductions de Dostoïevski et de Tchekhov. Cette reconnaissance a donné une visibilité particulière à son travail lorsqu’il s’est confronté à Pouchkine. Son Eugène Onéguine, publié chez Actes Sud, a marqué de nombreux lecteurs parce qu’il choisit de faire entendre le texte dans une forme française engagée : des octosyllabes rimés. Une édition de poche est disponible depuis 2008, ce qui a aussi favorisé sa circulation hors du seul public des éditions reliées ou savantes.
Il faut toutefois être précis : la place de Markowicz dans l’histoire éditoriale de Pouchkine n’efface ni les traductions antérieures ni la diversité des éditions disponibles. Le site a consacré un entretien distinct à cette question, l’entretien sur la traduction d’Eugène Onéguine par André Markowicz. Il faut y renvoyer pour l’analyse précise de cette traduction ; ici, l’essentiel est de voir comment Actes Sud et le format poche donnent à ce texte une présence durable dans le circuit du livre français.

Pourquoi Eugène Onéguine reste-t-il un cas éditorial à part ?
Q : La « strophe onéguinienne » explique-t-elle la place particulière du livre ?
Camille Vasseur : Elle l’explique en partie. Eugène Onéguine est un roman en vers et sa forme ne peut pas être séparée de son identité littéraire : la fameuse strophe onéguinienne compte quatorze vers, avec un système de rimes et une organisation métrique très construite. Traduire ce livre revient donc à affronter, non seulement une intrigue et une voix, mais une architecture poétique continue.
La version de Markowicz en octosyllabes rimés offre une solution française cohérente et assumée. Avant de choisir une édition, il peut être utile de se familiariser avec les enjeux du livre lui-même grâce à l’analyse d’Eugène Onéguine.
Pouchkine est-il moins présent que Tolstoï ou Dostoïevski en France ?
Q : Pourquoi le catalogue français de Pouchkine semble-t-il moins abondant que celui de Dostoïevski ou de Tolstoï ?
Camille Vasseur : Le constat est assez net : Dostoïevski et Tolstoï sont beaucoup plus traduits et réédités dans le paysage français. Leurs grands romans ont trouvé, depuis longtemps, des publics vastes, des collections de poche, des usages scolaires et universitaires. Pouchkine est reconnu comme une figure fondatrice, mais sa place de poète, de dramaturge et d’auteur de formes brèves rend sa diffusion plus complexe. La poésie voyage généralement moins facilement que le roman, surtout lorsqu’elle repose sur une virtuosité formelle très dense.
Il ne s’agit pas de dire que Pouchkine serait absent des librairies françaises. On peut plutôt observer une dissymétrie de circulation. C’est pourquoi la coexistence d’une Pléiade collective, de traductions historiques et d’éditions contemporaines constitue moins une dispersion qu’un ensemble de chemins d’accès.
Quel livre choisir selon son projet de lecture ?
Q : Concrètement, comment choisir entre la Pléiade et Markowicz ?
Camille Vasseur : Je commencerais par identifier ce que l’on veut lire, et non par rechercher abstraitement « la meilleure traduction ». Si l’objectif est de comprendre la place de Pouchkine dans l’histoire littéraire russe, de disposer de notes et de naviguer entre plusieurs auteurs, le volume Pléiade dirigé par Gustave Aucouturier est le choix le plus cohérent. Si l’objectif est de lire Eugène Onéguine comme un texte poétique vivant, avec une continuité rythmique en français, l’édition d’André Markowicz chez Actes Sud est une excellente porte d’entrée.
Voici un repère pratique :
- Vous cherchez une édition savante, annotée et patrimoniale : choisissez la Pléiade, en gardant à l’esprit qu’il s’agit d’un volume partagé avec Griboïedov et Lermontov, et non d’un Pouchkine isolé.
- Vous voulez entrer par un grand texte en vers dans une traduction française actuelle : choisissez Eugène Onéguine traduit par André Markowicz chez Actes Sud, notamment dans son édition de poche disponible depuis 2008.
- Vous vous intéressez à la réception française de Pouchkine : lisez ou consultez Mérimée comme un moment historique, plutôt que comme un concurrent direct des traductions du XXIe siècle.
- Vous souhaitez comparer les approches : commencez par une lecture suivie de Markowicz, puis utilisez la Pléiade pour approfondir le contexte, les notes et les autres textes.
Q : Faut-il donc choisir un camp entre l’édition savante et la traduction contemporaine ?
Camille Vasseur : Non, et ce serait même se priver de ce que l’histoire éditoriale de Pouchkine a de plus instructif. La Pléiade et Markowicz ne répondent pas au même usage : l’une organise un patrimoine, l’autre fait entendre avec force un texte donné dans une langue française actuelle. Mérimée, de son côté, rappelle que chaque époque construit ses propres voies d’accès à la littérature russe.
Je recommanderais une lecture en deux temps. Lire d’abord Eugène Onéguine dans la traduction de Markowicz permet d’entrer dans l’élan du poème ; revenir ensuite à la Pléiade élargit l’horizon et replace Pouchkine dans une histoire littéraire.