À Paris, dans le bureau lumineux où elle prépare ses programmes de littérature étrangère, Jeanne Aubry ouvre moins un catalogue qu’une carte des voix françaises de Pouchkine. La question des éditions et traductions de Pouchkine en français ne se résume pas à choisir entre poche et grand format : elle engage une manière de lire le vers, le théâtre, l’ironie et la fulgurance narrative du poète mort en duel le 10 février 1837, selon le calendrier grégorien.

Directrice de collection dans une maison d’édition littéraire parisienne, Jeanne Aubry suit depuis vingt ans les circulations entre littérature russe et lectorat francophone. Nous l’avons rencontrée pour comprendre quelles éditions privilégier aujourd’hui, pourquoi André Markowicz a déplacé le paysage éditorial, et comment éviter de réduire Pouchkine à quelques récits fantastiques ou à une image scolaire du “père de la littérature russe”.

Portrait de Jeanne Aubry, directrice de collection littérature étrangère dans une maison d'édition littéraire parisienne
Jeanne Aubry
directrice de collection littérature étrangère dans une maison d'édition littéraire parisienne
Éditrice basée à Paris, elle accompagne des traductions de littérature russe, polonaise et ukrainienne. Son travail porte notamment sur l'histoire des collections, la traduction du vers et la réception française des classiques slaves.

Quelles éditions et traductions de Pouchkine en français choisir aujourd’hui ?

Hélène : Un lecteur français qui souhaite découvrir Pouchkine se trouve devant des traductions très différentes, parfois anciennes, parfois contemporaines. Quelle est votre réponse la plus concrète : quelles éditions choisir selon que l'on veut lire le romancier, le poète ou le dramaturge ?
Jeanne : Pour les éditions et traductions de Pouchkine en français, je conseille de commencer par Actes Sud, en collection Babel, si l'on veut entendre une voix de traducteur cohérente d'un livre à l'autre : André Markowicz y a publié Eugène Onéguine, La Dame de pique, La Fille du capitaine, Boris Godounov et Le Convive de pierre et autres scènes dramatiques. C'est le meilleur point d'entrée pour percevoir l'élan, l'oralité et les changements de registre de Pouchkine.

Pour un lecteur attiré d’abord par le récit, La Dame de pique est un excellent seuil : c’est bref, inquiétant, d’une précision presque mathématique. Pour le roman historique, La Fille du capitaine offre une découverte plus ample, construite sur la révolte de Pougatchev de 1773-1775. Et pour comprendre pourquoi Pouchkine est avant tout un poète, il faut accepter le défi d’Eugène Onéguine, publié en Russie par chapitres entre 1825 et 1832.

Folio demeure indispensable pour sa diffusion en librairie et la diversité de son fonds, mais il ne faut pas lui demander une unité de traduction. Son édition de Poésies, traduite par Louis Martinez, affichait notamment un prix éditeur relevé de 15,60 €. Elle convient très bien à qui veut lire des poèmes dans une langue française souple, tout en sachant que le choix du traducteur modifie profondément l’expérience.

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Pourquoi André Markowicz est-il devenu une référence pour lire Pouchkine ?

Hélène : Le nom d'André Markowicz revient constamment dès qu'il est question de Pouchkine. Sa place est-elle liée à l'ampleur de son corpus, à sa méthode, ou à une sensibilité française particulière pour son écriture ?
Jeanne : Markowicz compte parce qu'il ne traite pas Pouchkine comme un monument immobile. Il traduit une énergie : les accélérations, les ruptures de ton, l'humour sec, la conversation mondaine soudain traversée par une violence historique. Son Eugène Onéguine, paru chez Babel sous le numéro 924, fait un geste particulièrement visible : il restitue le roman en vers dans des octosyllabes rimés.

Ce choix ne prétend pas reproduire mécaniquement la strophe onéguinienne russe, avec son schéma complexe de quatorze vers et ses alternances de rimes. Il cherche plutôt à donner au lecteur français une sensation de contrainte vive, de mobilité et de musique. C’est essentiel : une traduction qui aplatit le vers en prose informative peut raconter l’intrigue, mais elle perd la moitié de Pouchkine.

Son essai Le Soleil d’Alexandre, publié en 2011 chez Actes Sud, éclaire cette fidélité non littérale. Markowicz y montre que traduire Pouchkine consiste à rendre des rapports de force entre les mots, non à aligner des équivalents de dictionnaire. Il faut donc lire ses versions comme des œuvres françaises exigeantes, portées par une pensée de la voix.

Pour suivre les débats contemporains sur le métier, le [prix Russophonie consacré à la traduction littéraire] (https://www.prix-russophonie.fr/) constitue un observatoire précieux des passeurs de langues slaves.

Faut-il privilégier la fidélité au russe ou la beauté du français ?

Hélène : Le mot "fidélité" revient souvent dans les discussions sur les classiques russes. Pourtant, un vers de Pouchkine peut être exact en français et sembler sans vie. Comment une éditrice arbitre-t-elle entre précision philologique et puissance littéraire ?
Jeanne : Il faut d'abord se méfier d'une opposition trop confortable. Une traduction littéralement exacte peut trahir le mouvement d'une phrase ; une traduction très libre peut, elle, effacer une allusion, une métrique ou un détail social décisif. La bonne question est : à quoi le traducteur choisit-il d'être fidèle, et peut-il l'expliquer par son texte, ses notes ou ses choix formels ?

Chez Pouchkine, la difficulté tient notamment à l’apparente simplicité. Il peut employer une syntaxe limpide et produire une ironie que le français alourdit facilement. Dans La Dame de pique, l’ambiguïté autour de Hermann dépend de détails de focalisation et de rythme : le lecteur ne doit jamais être totalement certain de lire un récit fantastique ou l’effondrement mental d’un homme obsédé par le jeu.

Une bonne édition rend ces enjeux visibles sans enfermer le texte sous l’appareil critique. Je cherche des notes qui identifient, par exemple, un nom propre, une référence historique ou une forme poétique, mais qui ne commentent pas chaque émotion. Pouchkine a besoin d’air : son intelligence narrative agit souvent dans ce qu’il ne souligne pas.

l’entretien avec la slaviste Marina Volkov sur le défi de traduire Pouchkine Imprimerie ancienne du XIXe siècle avec presses typographiques et piles de volumes fraîchement imprimés De Mérimerée à aujourd’hui, chaque génération d’éditeurs a dû refaire le pari d’un Pouchkine français.

Les récits en prose sont-ils le meilleur accès pour un premier Pouchkine ?

Hélène : Beaucoup de lecteurs français entrent dans l'œuvre par La Dame de pique ou La Fille du capitaine, et non par la poésie. Est-ce une bonne porte d'entrée, ou risque-t-on de manquer le vrai centre de gravité de l'auteur ?
Jeanne : C'est une excellente porte, à condition de ne pas s'y arrêter. La prose de Pouchkine est un modèle de concentration : elle donne l'impression d'aller droit au fait, puis laisse apparaître des zones d'ombre considérables. La Fille du capitaine, publié en 1836, est particulièrement remarquable parce qu'il mêle récit d'apprentissage, mémoire familiale, guerre civile et réflexion sur la loyauté.

Le personnage de Pougatchev y échappe à la caricature. Pouchkine ne transforme pas le chef insurgé en héros romantique inoffensif, mais ne le réduit pas davantage à un monstre. Cette capacité à rendre contradictoires les figures historiques explique pourquoi le livre reste si moderne. Dans une bonne traduction, les variations de langue entre nobles, soldats, paysans et autorités doivent demeurer perceptibles sans devenir un folklore français artificiel.

Ensuite, il faut revenir aux poèmes et à Eugène Onéguine. La prose enseigne la netteté de Pouchkine ; le vers révèle sa vitesse intérieure. Lire seulement les récits reviendrait à admirer un grand dessinateur sans avoir vu ses couleurs.

Bureau d'éditeur littéraire avec manuscrits annotés, cafés de traducteurs et dictionnaires bilingues français-russe
Sur la table d’une directrice de collection : manuscrits, épreuves bilingues et la question qui ne les quitte jamais — comment rendre le vers russe en français.

Questions rapides : idées reçues

  • “Pouchkine n’est qu’un poète difficile.” — Faux. Ses récits brefs, notamment La Dame de pique, sont parmi les entrées les plus accessibles dans la littérature russe.
  • “Une seule traduction française fait autorité.” — Faux. Chaque version privilégie une prosodie, une époque de langue ou une lisibilité particulière.
  • “Eugène Onéguine est un roman réaliste classique.” — À nuancer. C’est un roman en vers, ironique, digressif et très conscient de ses propres procédés.
  • “Boris Godounov est seulement une pièce historique.” — Faux. Écrit en 1825 et imprimé en 1831, le texte interroge aussi la légitimité, la rumeur et la responsabilité du pouvoir.
  • “Les traductions anciennes sont forcément périmées.” — Faux. Elles peuvent être littérairement splendides, mais doivent être lues avec conscience de leur français et de leurs choix d’époque.

Comment les collections françaises organisent-elles l’œuvre de Pouchkine ?

Hélène : Un lecteur cherche souvent une "œuvre complète", alors que les éditeurs proposent des volumes séparés, des anthologies ou des collections de poche. Cette fragmentation est-elle un défaut ou une chance pour mieux lire Pouchkine ?
Jeanne : C'est à la fois une limite et une chance. Il n'existe pas aujourd'hui, en français, un ensemble homogène de Pouchkine traduit par Markowicz qui équivaudrait à une vaste édition intégrale immédiatement identifiable. Actes Sud propose plutôt un chantier cohérent, livre après livre, et cette continuité a une valeur immense pour qui souhaite comparer le récit, le théâtre et le vers.

La fragmentation peut aussi servir le lecteur. Une anthologie de poésie permet de découvrir les textes lyriques, civils ou amoureux ; un volume théâtral met en regard Boris Godounov et les petites tragédies ; une édition de poche d’un récit favorise une lecture sans intimidation. L’important est de vérifier le nom du traducteur, la date de l’édition et la présence éventuelle d’une préface ou de notes.

En librairie, je recommande de construire son propre parcours plutôt que de chercher d’emblée le coffret définitif :

  • commencer par La Dame de pique pour la narration ;
  • poursuivre avec La Fille du capitaine pour l’histoire ;
  • aborder Eugène Onéguine avec une traduction en vers ;
  • finir par Boris Godounov pour entendre Pouchkine face à l’histoire russe.

notre entretien sur la traduction Markowicz et la traductologie

Que faut-il entendre dans la langue de Pouchkine que le français restitue difficilement ?

Hélène : On répète que Pouchkine a donné à la langue russe moderne sa souplesse. Sans connaître le russe, comment un lecteur francophone peut-il saisir ce qui se joue dans cette réputation ?
Jeanne : Il peut le saisir indirectement, en observant les effets de contraste. Pouchkine passe d'une élégance très cultivée à une sécheresse presque populaire, d'une hauteur tragique à une notation domestique. Cette liberté est l'un de ses traits les plus difficiles à importer : le français littéraire a longtemps séparé plus strictement les niveaux de langue.

Dans Eugène Onéguine, le narrateur est à la fois confident, ironiste, critique social et poète. Il s’interrompt, digresse, feint de s’adresser à son lecteur, puis revient au drame de Tatiana et d’Onéguine. Une traduction réussie doit préserver cette mobilité sans fabriquer une voix française artificiellement moderne. Le risque inverse serait un français trop solennel, qui rendrait Pouchkine plus pesant qu’il ne l’est.

Les notes ne remplacent pas l’écoute, mais elles peuvent accompagner cette découverte. Il est utile de consulter les ressources patrimoniales de la [Bibliothèque nationale de France] (https://www.bnf.fr/) pour comprendre comment les textes, les traductions et les éditions circulent dans l’histoire littéraire. Ensuite, il faut relire à voix haute : Pouchkine se juge aussi à l’oreille.

La réception française de Pouchkine a-t-elle changé ces dernières années ?

Hélène : En France, Dostoïevski et Tolstoï semblent avoir longtemps occupé davantage l'imaginaire collectif. Pouchkine bénéficie-t-il aujourd'hui d'une réception différente, notamment grâce aux nouvelles traductions et aux revues littéraires ?
Jeanne : Oui, parce que le public redécouvre un Pouchkine moins figé. Pendant longtemps, il a été présenté comme l'illustre commencement de tout : père fondateur, génie national, source de la grande littérature russe. C'est vrai, mais cette formule peut rendre l'écrivain inaccessible. Les traductions contemporaines le rendent à sa jeunesse, à son humour, à sa violence et à son extraordinaire sens de la forme.

La réception française progresse aussi lorsque l’on cesse de dissocier la Russie du XIXe siècle de ses supports de lecture. Les journaux, les almanachs, la censure, les salons, les lectures publiques et les réseaux de sociabilité ont façonné les carrières. Pouchkine n’écrivait pas dans un vide sacré : il négociait avec son temps, ses lecteurs et le pouvoir impérial.

Il faut cependant éviter l’actualité plaquée. Lire Pouchkine aujourd’hui ne consiste pas à lui faire dire ce qu’il n’a pas dit sur notre monde. C’est accepter d’être déplacé par une œuvre qui connaît les passions politiques, le prestige social, la surveillance et la fragilité de la liberté littéraire, mais qui les transforme en formes d’une précision éblouissante.

l’histoire des revues littéraires du siècle d’or

Quel parcours de lecture conseilleriez-vous à un lecteur déjà conquis ?

Hélène : Après un premier récit et quelques poèmes, comment poursuivre sans se perdre dans les éditions, les genres et les traductions ? Peut-on proposer un itinéraire qui fasse sentir l'ampleur de Pouchkine plutôt qu'une simple succession de titres célèbres ?
Jeanne : Je proposerais un parcours en spirale. On commence avec La Dame de pique, puis on lit La Fille du capitaine. On revient ensuite aux poèmes, idéalement dans une anthologie qui indique clairement les traducteurs et les dates. À ce stade, Eugène Onéguine devient beaucoup moins intimidant : le lecteur reconnaît déjà l'art de l'ellipse, l'ironie et la netteté des scènes.

Puis vient le théâtre. Boris Godounov est une pièce capitale, non parce qu’elle serait une leçon d’histoire russe, mais parce qu’elle pense la parole politique : qui parle au nom du peuple, qui transmet une rumeur, qui décide de croire ? Les petites tragédies, dont Le Convive de pierre, permettent de mesurer l’audace de Pouchkine dans des formes très resserrées.

Enfin, je conseille de comparer deux passages dans deux traductions, sans transformer la lecture en concours technique. Quelques vers de Tatiana, une scène de jeu ou un dialogue théâtral suffisent. On découvre alors qu’une traduction n’est jamais un filtre opaque : c’est une proposition de lecture, une écoute du russe et une invention française responsable.

Conclusion : les 3 choses à retenir

  • Jeanne Aubry : Pour entrer dans Pouchkine, choisissez d’abord un genre et un traducteur, plutôt qu’une impossible édition totale : les volumes Babel d’André Markowicz offrent aujourd’hui le parcours le plus cohérent.
  • Jeanne Aubry : Ne réduisez pas Pouchkine à ses récits célèbres. La Dame de pique ouvre la porte, mais Eugène Onéguine et le théâtre révèlent la singularité profonde de son art.
  • Jeanne Aubry : Comparez sans fétichiser. Une bonne traduction française ne remplace pas le russe ; elle donne accès à une forme, un rythme et une pensée que chaque lecteur peut ensuite explorer plus loin.